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19 octobre 2020 1 19 /10 /octobre /2020 16:34

Après l’assassinat dans la région parisienne et par la main d’un fanatique de notre malheureux professeur et collègue, je me suis mis, à propos des caricatures de Charlie Hebdo, à repenser à la notion de blasphème.

 

Elle suppose un lien fort, de type reproductif, entre la  représentation d’une chose et la chose elle-même. Or, dans quelque langage que ce soit, la représentation de quelque chose n’est pas la chose. Représenter n’est pas reproduire. Le mot chien ne mord pas, il n’est qu’un son, au reste différent dans les différentes langues : on le sait depuis l’épisode biblique de Babel, où Dieu a diversifié les langues pour confondre les hommes.

 

Pareillement dans le monde des images, ainsi que Magritte par exemple l’a bien montré. Sous l’image très ressemblante ou réaliste d’une pipe, il a mis en légende : « Ceci n’est pas une pipe », voulant signifier par là que ce n’en est qu’une image, une représentation. Nous sommes dupes ici d’une vieille illusion : l’illusion référentielle. Les signes en vérité, s’ils font bien penser aux choses, ne les contiennent pas, dans tous les sens de ce mot – recéler, et limiter.

 

On peut penser à Cratyle qui dans le dialogue éponyme de Platon croit sans réfléchir à ce lien intrinsèque entre le signe verbal et la chose qu’il désigne. Et aussi à la querelle qui opposait au Moyen Âge les Réalistes aux Nominalistes. Les premiers défendaient une adhérence du signe à la chose, que les seconds niaient. Ce sont pourtant eux qui avaient raison.

 

Et leur position est la plus pieuse il me semble, puisqu’elle rend mieux compte de la transcendance de Dieu : comment penser qu’il se résume au nom qui l’exprime, ou à telle image censée le représenter ?

 

La théologie négative ou apophatique proscrit même à son propos tout langage, dont l’importance dès lors est totalement dévalorisée. Dieu est plus grand que tout ce qu’on peut en dire, comme il se voit dans l’expression arabe Allah akbar !, où akbar est un comparatif (dit ici élatif). Donc tout ce qu’on en peut imaginer, représenter, etc., est éminemment relatif, pour ne pas dire sans importance.

 

Je ne crois pas que ceux qui poussent ce cri en comprennent la signification. C’est bien dommage : ils ne voient pas que Dieu excède tout discours et toute représentation humains, que s'attacher à ces derniers est précisément idolâtrie – et donc que la notion de blasphème n’a aucun sens.

 

Mais, comme disait Voltaire, « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »

 

D.R.

 

***

 

Retrouvez tous mes articles de Golias Hebdo, publiés en plusieurs volumes, sous le titre Des mots pour le dire, chez BoD. Sur le site de cet éditeur, on peut en lire un extrait, les acheter... Cliquer : ici.

 

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 11:26

Par rapport à l'actualité (élection américaine) je republie un article paru en novembre 2016, qui éclaire la personnalité de l'actuel président :

 

Succès

 

Certains le voient comme un signe que Dieu nous donne de notre mérite, en vertu du vieux principe théologique de la rétribution, selon lequel il y a un lien entre ce qui nous arrive et ce que nous valons. C’est ce que pense le président des États-Unis d’Amérique nouvellement élu. Pour lui, la réussite matérielle signifie que Dieu nous a choisi pour en profiter. Il s’inspire des télé-évangélistes états-uniens, qui prêchent ce qu’on appelle l’« évangile de la prospérité ». Selon cette « théologie du succès », Dieu choisit de récompenser certaines personnes au moyen de la richesse (Source : monde.blogs.la-croix.com, 12/11.2016).

 

Trump incarne aussi les idées de Norman Vincent Peale, auteur du best-seller The Power of Positive Thinking (« Le pouvoir de la pensée positive »), qui prêche l’optimisme et la réussite, et prône la confiance en soi comme une philosophie de vie.  Cette approche de l’existence collait parfaitement, nous dit-on, avec la culture de sa famille : ne jamais hésiter à faire plier les règles, tout faire pour gagner à n’importe quel prix, ignorer toute empathie (même Source).

 

L’imposture ici est double. D’abord voir la réussite comme jugement de Dieu nous fait régresser aux anciennes ordalies, ou aux duels judiciaires médiévaux. Le vainqueur l’est parce que Dieu l’aide, Deo juvante. La seule loi alors est celle de la force, et la seule justification, celle du fait accompli. Et malheur aux vaincus (Vae victis !), parce qu’ils sont des réprouvés de Dieu. Le capitalisme états-unien, dans son idéologie, ne sous-entend pas autre chose

.

Quant à la « pensée positive », comme je l’ai déjà souligné à propos de la méthode Coué (Golias Hebdo, n°123), elle mène au « monoïdéisme », qui est le fait de ne se focaliser que sur le but qu’on se propose, en éliminant de sa pensée d’autres scénarios que le sien. Elle exclut le doute, mène à la forfanterie, au mépris et à l’écrasement des autres, et véritablement en bien des cas à la folie de type paranoïaque.

 

Lourd héritage, donc, que celui de notre président (actuellement candidat à sa succession) !

 

 

"Le pouvoir de la pensée positive"

 

 

***

 

Voir aussi l'article Rétribution dans l'ouvrage suivant :

Ainsi que :

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8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 01:01

C’est un très beau mot, et le troisième de la devise de notre république. Le pape François vient de l’utiliser comme titre de sa dernière encyclique défendant tous les exclus de la terre, en reprenant une expression de saint François d’Assise : Tous frères (en italien Tutti fratelli). Tout empreint de spiritualité franciscaine, le contenu en est très généreux et inclusif.

 

Mais que n’a-t-il pensé à employer pour son titre l’écriture dite elle aussi inclusive, qui a l’ambition d’adjoindre toujours systématiquement le féminin au masculin ! En effet le titre de l’encyclique a été jugé avant même sa publication « sexiste » dans plusieurs pays, dont les États-Unis, le mot « frères » pour eux ne pouvant s’entendre qu’au masculin et donc excluant les femmes. (Source : lefigaro.fr, 21/09/2020)

 

Cette réaction procède d’une grande ignorance, « frères » pouvant avoir en italien comme en français, et aussi dans d’autres langues, une même connotation universelle selon le contexte. C’est alors un terme non genré, significatif d’un phénomène fréquent dans les langues qui n’ont pas de neutre. Il équivaut un peu, mutatis mutandis, aux termes dits épicènes, qui ont les deux genres : par exemple, en français, « enfant », « élève », « secrétaire », etc.

 

Ainsi, le célèbre « Tous les hommes sont frères » dans l'Ode à la Joie de Schiller, repris à la fin de la neuvième symphonie de Beethoven, dans un morceau chanté devenu l'hymne officiel de l'Union européenne, signifie simplement : « Tous les êtres humains s'aiment d'un amour égal ». Les termes « hommes » et « frères » ici ne sont pas genrés. Il en est de même pour le Fratelli d'Italia !, de l'hymne national italien.

 

Il y a un zèle malvenu à chercher partout un motif d’attaque et de polémique, et la vraie connaissance des choses n’est pas toujours inutile. Par exemple cette écriture inclusive dont je viens de parler, outre le fait qu’elle est impraticable sérieusement et très dangereuse pour l’apprentissage de la langue, exclut en fait au lieu d’inclure, puisqu’elle brise un ensemble en spécifiant et catégorisant. Si j’écris : « Les candidat(e)s ont été convoqué(e)s », j’opère une scission dans le groupe « les candidats », qui n’est pas masculin dans la langue mais affecté d'une valeur globale ou générique, et cette distinction crée finalement une différence entre les sexes pouvant mener à leur opposition. Cette dernière n’est, hélas !, que trop grande généralement : pourquoi vouloir l’amplifier ?

 

Heureusement que François n’a pas changé son beau titre ! Et en si bon chemin, pourquoi ne pas proposer d’ajouter à notre devise une quatrième notion, et à une « fraternité » dont on ne comprend plus le sens, adjoindre une « sororité » ?

 

Sororité (fraternité féminine) - D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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