23 juillet 2017
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Inaugurant à Paris Station F, le plus grand incubateur de start-up au monde, notre président a déclaré : « Ne pensez pas une seule seconde que si demain vous réussissez vos investissements ou votre start-up, la chose est faite. Non, parce que vous aurez appris dans une gare, et une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien. » (Source : Lepoint.fr, 02/07/2017).
Beaucoup ont relevé le mépris qu’il y a dans cette expression : « les gens qui ne sont rien », et ils ont eu raison. Car ne pas réussir, ce n’est pas être « rien ». Ce peut être simplement ne pas avoir eu de chance : en aucune façon l’échec de ce qu’on entreprend ne vaut condamnation, pas plus que sa réussite ne vaut justification. Je pense à cette « théologie du succès », variante de l’ancienne théologie de la rétribution, selon laquelle Dieu choisit de récompenser certaines personnes au moyen de la richesse, à quoi croit l’actuel président des États-Unis, et dont j’ai parlé dans le numéro 457 de Golias Hebdo. Le vainqueur est justifié par sa victoire même, et le perdant a forcément tort : sa défaite le prouve.
Peut-être les mots de notre président ont-ils dépassé sa pensée. Mais on sait très bien, depuis les découvertes de la psychanalyse, que par-delà les intentions conscientes le langage peut trahir le locuteur, en mettant au jour un habitus ou un éthos secret. C’est comme un masque qui tombe. En l’occurrence, on perçoit ici un tropisme tout à fait accordé à l’idéologie capitaliste libérale. Je pense à la formule d’un publicitaire naguère, qui avait mis pourtant ses talents à faire élire un président de gauche : « Si on n’a pas de Rolex à cinquante ans, c’est qu’on a raté sa vie. » Autrement dit : Vous êtes pauvres, c’est bien fait pour vous !
Notre président veut transposer simplement les valeurs de l’entreprise au monde politique. Il a perdu là une bonne occasion de garantir la cohésion du corps social, qu’il a mise en péril par une parole incontrôlée et dévoilant le fond de sa personnalité.
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Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
16 juillet 2017
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Elle n’est pas réservée aux jeux des enfants. Des adultes même s’en emparent, pour peupler leur vie désertée par la passion. Ainsi a fait un Japonais de Tokyo, kinésithérapeute de 45 ans. Lorsque la flamme s’est définitivement éteinte entre lui et son épouse, après l’accouchement de celle-ci, Masayuki Ozaki a acheté, pour combler le vide, une poupée en silicone, devenue depuis l’amour de sa vie. De grandeur nature et d’un réalisme confondant, elle partage son lit dans la maison familiale, où habitent aussi sa femme et sa fille adolescente (Source : leparisien.fr, 30/06/2017).
L’article précise que nombre d’hommes qui possèdent au Japon de telles poupées, appelées rabu doru (love doll), ne voient pas en elles de simples objets sexuels mais véritablement des êtres à l’image des humains, qu’ils entourent de soins quotidiens. En somme ils leur donnent vie, comme celle que Pygmalion insuffla à la statue Galatée née de ses mains. Symboliquement le sens est d’ailleurs très beau : nous pouvons donner vie à quelqu’un en le caressant, en lui manifestant notre tendresse. « Elle a la forme de mes mains », dit Éluard de L’Amoureuse. Et à l’inverse on peut tuer quelqu’un en ne s’intéressant pas à lui : de possiblement lumineux, son visage devient terne et gris. On voit bien dans la rue à voir les traits de sa figure si quelqu’un est aimé, ou pas.
On objectera que la poupée n’est qu’un objet. Alors il faut bien reconnaître que cette réification de son objet est tout à fait dans la logique même de la passion. Vivant, l’autre nous résiste. On ne le possède vraiment que lorsqu’il est sans vie, par exemple quand il dort, comme Proust le dit d’Albertine : ce n’est qu’ensevelie dans le sommeil qu’elle était enfin tout à fait à lui. Je pense aussi aux Belles Endormies, de Kawabata. Si l’on songe que le sommeil est l’image de la mort, il s’agit bien de nécrophilie !
La perplexité peut nous saisir à considérer l’ambivalence de sens que revêt la poupée. Mais nous y gagnons de percevoir notre complexité, tant le cœur humain est dédaléen et labyrinthique !
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Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
10 juillet 2017
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Il semble que, comme la bêtise, elle n’ait pas de limites, et nous donne véritablement l’idée de l’infini. Ainsi à Vilnius, en Lituanie, vient de se tenir comme tous les ans une course de bébés. Les participants avaient entre 9 et 12 mois, la règle étant que « le bébé ne sache pas encore marcher ». Les « coureurs » devaient donc ramper de la ligne de départ jusqu’à la ligne d’arrivée, où les attendaient des parents et grands-parents qui les stimulaient en agitant des appâts, comme des peluches, des ballons, des pièces de lego ou même (signe des temps !) des télécommandes de télévision ou des téléphones mobiles. La course a été lancée en 1999 afin de « sensibiliser le public au droit de l’enfant » (Source : Le Parisien/AFP, 01/06/2017).
Certains bébés, nous dit-on, ont tout de même décidé de snober la compétition et choisi de s’asseoir sur la ligne de départ. Mais cette sagesse en puissance ne fait pas oublier la stupidité de leurs parents. Ils ont évidemment instrumentalisé leurs rejetons pour satisfaire leur vanité. Cela me fait penser aux concours des Mini-Miss, dont j’ai déjà parlé dans Golias Hebdo (n°307), et dont il est question dans le film de 2006 Little Miss Sunshine. L’enfant ainsi utilisé justifie bien la définition qu’en donne Sartre dans Les Mots : « ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets ».
Une des règles essentielles de la morale humaine, formulée par Kant, est qu’il faut toujours traiter autrui « non comme un moyen, mais toujours comme une fin ». Nous sommes ici exactement à l’opposé. On devrait pourtant savoir que comme disait Gibran « nos enfants ne sont pas nos enfants », c’est-à-dire que s’ils viennent bien de nous, ils ne nous appartiennent pas. Ici le ridicule le dispute à l’odieux. Les concours qui ont comme base la matière humaine ont ailleurs été prohibés, tel le lancer de nains chez nous qui faisait naguère la joie de beaucoup de discothèques. Mais le pire ici, s’agissant des enfants, c’est l’argument avancé selon lequel il s’agit de « défendre leurs droits » !
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Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)