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18 septembre 2022 7 18 /09 /septembre /2022 01:00

I

l y a dans la vie beaucoup de coïncidences cocasses. À moins qu’on n’y voie des signes du destin, selon les partisans de la « synchronicité » jungienne, ou des intentions cachées présidant aux événements, selon ce que dit André Breton dans Nadja, quand il parle des coïncidences sidérantes, ou selon son expression « pétrifiantes ».

 

Ainsi il y a peu on s’est avisé qu’à Cogolin, dans le Var, une statue de la Vierge figurait depuis les années quatre-vingt-dix sur un rond-point situé chemin de la Radasse. Certains paroissiens s’en étant déclarés choqués, le maire s’en est excusé, et la statue a été déplacée en un lieu plus convenable, chemin Notre-Dame-des-Anges. Mais il paraît que si elle s’y trouve mieux, en revanche elle se voit moins bien (Source : Var-Matin, 19/02/2013).

 

On aurait pu tout aussi bien rebaptiser l’ancien chemin, et tout serait rentré dans l’ordre. Mais la voirie a des mystères, et ses voies, c’est le cas de le dire, sont sans doute aussi impénétrables que celles de Dieu…

 

Que si maintenant on se penche sur le fond de cette affaire clochemerlesque, on notera que dans une certaine tradition juive, peu amène évidemment vis-à-vis de la chrétienne, Jésus n’aurait été qu’un bâtard, fils d’un centurion romain nommé Pantheras, la Panthère. Marie aurait donc été une fille-mère, mal considérée évidemment au même titre que celles qui font le trottoir : « radasse », prostituée de bas étage, vient de « rade », trottoir.

 

C’est un fait que dans l’évangile de Marc Jésus est appelé simplement « fils de Marie » (6/3) : c’est donc un enfant naturel, puisque dans la tradition juive le nom se transmet par le père. Bien sûr à une attaque aussi perfide les chrétiens ont répondu, en soutenant que Pantherou, fils de la  Panthère, était une corruption de  Parthenou, fils de la Vierge.

 

D’autre part, pourquoi la Vierge Marie, si l’on adopte le dogme chrétien dans sa modalité catholique, ne pourrait-elle pas intercéder elle-même pour une fille perdue ? Jésus lui-même n’a-t-il pas pardonné à la pécheresse repentante, parce que ce faisant « elle a beaucoup aimé » (Luc 7/47) ? La statue posée sur le chemin incarnant la perdition aurait pu en montrer le rachat et la fin possibles. Il y aurait eu là un beau symbole.

 

Mais nos paroissiens varois n’ont pas pensé si loin. Ils ont vu une injure, un blasphème là où un esprit plus fin aurait pu trouver une occasion de méditation profonde. Bref ils ont manqué de cette qualité il est vrai si rare : l’ima­gination.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 7 mars 2013

 

D.R.

 

***

 

Cet article est extrait de mon ouvrage en deux tomes Chroniques religieuses, édité chez BoD. On peut les feuilleter en cliquant ci-dessous sur Lire un extrait. Et on peut les acheter sur le site de l'éditeur en cliquant sur Vers la librairie BoD :

 

Chroniques religieuses
Théron, Michel
14,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont une sélection d'articles parus dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils concernent toujours directement ou indirectement des sujets ayant trait à la religion et à la spiritualité. Vu leur brièveté (deux pages), on peut en faire une lecture picorante et fragmentée. Ce livre n'est pas un traité systématique, mais un recueil familier permettant de petites méditations quotidiennes sur des sujets concrets.

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12 septembre 2022 1 12 /09 /septembre /2022 01:00

L’

idée de châtiment divin s’associe très souvent encore aux catastrophes qui frappent notre monde.

 

En vertu de la vieille notion théologique de la rétribution, nous pouvons toujours associer malheur et culpabilité. Cela s’atteste dans le langage avec des expressions comme : « Mais qu’est-ce que j’ai donc fait au Bon Dieu pour mériter cela ? », ainsi que dans le double sens chez nous du mot « misérable » : « malheureux », et « méchant ». [v. Rétribution]

 

C’est à quoi j’ai pensé en lisant sur le site Internet du Figaro, en date du 5 août 2011, l’infor­mation, photo impressionnante à l’appui, selon laquelle un lac du Texas s’est entièrement coloré en rouge sous l’effet conjugué de la sécheresse et d’une bactérie. Ce phénomène a entraîné sur Internet nombre de messages alarmistes des tenants de la fin des temps, qui y ont vu un lien avec des versets de l’Apocalypse annonçant la transformation de la mer en sang (8/8 et 11/6).

 

On aurait pu penser aussi aux fameuses plaies au moyen desquelles un Dieu assurément peu miséricordieux frappe les Égyptiens, selon par exemple ce qu’il dit à Moïse : « Tu prendras de l’eau du fleuve, tu la répandras sur la terre, et l’eau que tu auras prise du fleuve deviendra du sang sur la terre. » (Exode 4/9)

 

Assurément c’est ce dernier passage qui a inspiré le premier, et il s’agit là, non de faits historiques constatés ou constatables, mais d’un travail de réécriture ou de palimpseste à fin d’édi­fi­cation, selon la technique bien connue en milieu juif du midrash. Nous sommes en pleine littérature, et ceux qui voient des faits réels ou leur possibilité dans des textes qui ne font que se réécrire et s’engendrer mutuellement, sont dupes d’une illusion majeure. Les textes sont comme les désirs ou les trains : chacun peut en cacher un autre.

 

Oublier ce dialogue constant entre eux, qu’on appelle l’intertextualité, est le danger de tout littéralisme. En l’occurrence, il alimente des peurs totalement irraisonnées, enfantines, comme celles de ceux qui voient des faits dans des contes de fées. [v. Litté­ralisme]

 

Bien entendu, ces peurs peuvent être instrumentalisées par les dirigeants, quels qu’ils soient (clergé, régimes théocratiques ou autocrati­ques...).

 

C’est le cas de toute forme d'eschatologie, dont notre exemple relève aussi. Devant tant de puérilités, on peut assurément se poser la question : quand les hommes consentiront-ils à grandir un peu ? [v. Historicité]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 18 août 2011

 

D.R.

 

  

***

 

Cet article est extrait de mon ouvrage en deux tomes Chroniques religieuses, édité chez BoD, disponible à la fois en version papier et en version électronique (e-book). On peut les feuilleter en cliquant ci-dessous sur Lire un extrait. Et on peut les acheter sur le site de l'éditeur en cliquant sur Vers la librairie BoD :

 

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10 septembre 2022 6 10 /09 /septembre /2022 01:00

E

ntrée en vigueur depuis le 1e janvier, une nouvelle loi promulguée en Irlande fait du blasphème une infraction punie par la loi, d’une amende pouvant aller jusqu’à 25 000 euros. Outre le côté archaïque de la chose, il importe à mon avis d’en souligner le contenu extrêmement naïf.

 

L’idée de blasphème suppose un lien fort, de type reproductif, entre la  représentation d’une chose et la chose elle-même. Or, dans quelque langage que ce soit, la représentation de quelque chose n’est pas la chose. Représenter n’est pas reproduire. Le mot chien ne mord pas, il n’est qu’un son, au reste différent dans les différentes langues : on le sait depuis l’épisode biblique de Babel, où Dieu a diversifié les langues pour confondre les hommes.

 

Pareillement dans le monde des images, ainsi que Magritte par exemple l’a bien montré. Sous l’image très ressemblante ou réaliste d’une pipe, il a mis en légende : « Ceci n’est pas une pipe », voulant signifier par là que ce n’en est qu’une image, une représentation. Nous sommes dupes ici d’une vieille illusion : l’illusion référentielle. Les signes en vérité, s’ils font bien penser aux choses, ne les contiennent pas, dans tous les sens de ce mot – recéler, et limiter.

 

On peut penser à Cratyle qui dans le dialogue éponyme de Platon croit sans réfléchir à ce lien intrinsèque entre le signe verbal et la chose qu’il désigne. Et aussi à la querelle qui opposait au Moyen Âge les Réalistes aux Nominalistes. Les premiers défendaient une adhérence du signe à la chose, que les seconds niaient.

 

Ce sont pourtant eux qui avaient raison, et que les modernes ont rejoints. Voyez par exemple Mallarmé déplorant le total arbitraire du signe, ou, comme il disait, « le hasard demeuré aux termes » : ainsi jour est obscur par le son, et clair par le sens, et c’est exactement l’inverse pour nuit. Prenez aussi le cas de l’adverbe compendieusement, mot très long qui signifie tout simplement : bref. Comment adhérer encore ici au cratylisme, et échapper au conventionnalisme ?

 

La position nominaliste est la plus pieuse il me semble, puisqu’elle rend mieux compte de la transcendance de Dieu : comment penser qu’il se résume au nom qui l’exprime, ou à telle image censée le représenter ?

 

La théologie négative ou apophatique proscrit même à son propos tout langage, dont l’impor­tance dès lors est totalement dévalorisée. Dieu est plus grand que tout ce qu’on peut en dire, comme il se voit dans l’expression arabe Allah akbar !, où akbar est un comparatif (dit ici élatif).

 

Le franciscain Guillaume d’Ockham, chef des Nominalistes, fut quant à lui excommunié en 1330. Il faut réhabiliter cet « hérétique », pour avoir bien compris que Dieu excède tout discours et toute représentation humains – et donc que la notion de blasphème à son égard n’a aucun sens.

 

[v. Iconoclasme]

Article paru dans Golias Hebdo, 21 janvier 2010

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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