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17 novembre 2024 7 17 /11 /novembre /2024 02:01

C

omme tous les ans depuis 2006, à l’initiative d’une organisation pacifiste anglo-saxonne, le 21 décembre dernier, jour du solstice d’hiver et donc le plus court de l’année, a été décrété « Journée mondiale de l’orgasme ». Selon les fondateurs de cette association, Global Orgasm for Peace, si nous faisions tous l’amour en même temps, « une vague d’ondes positives envahirait le monde » (source : Francetvinfo, 21/12/2013).

 

Bien sûr, les mauvais plaisants pourraient dire que cela épuiserait les sommiers aussi, et ferait le bonheur des fabricants de literie. Mais je crois qu’une telle initiative présente beaucoup d’inté­rêt. En effet, éprouver un orgasme ne donne pas envie, ensuite, d’aller étriper son voisin. Ne vaut-il pas mieux ressentir en soi la « petite mort », plutôt que de vouloir à tout prix infliger la grande aux autres ?

 

On sait le cas de Lysistrata d’Aristo­phane : pour faire cesser la guerre, les femmes font la « grève de l’amour », se refusent à leurs partenaires, et cela est efficace puisque finalement ils renoncent au combat. Il y a là, 25 siècles avant, une anticipation vraiment prémonitoire du slogan hippy : Peace and Love Make love, not war !

 

Une vieille maxime, reprise dans le film de Buñuel Belle de jour, dit d’ailleurs les dangers de la continence subie de façon constante : Semen retentum venenum est – Retenir sa semence est un poison. Et l’on sait assez combien la frustration sexuelle engendre l’agressivité et la violence. À cet égard les bonobos ont mieux choisi que les chimpanzés [v. Singe].

 

On sait aussi depuis Wilhelm Reich et sa Fonction de l’orgasme que ce dernier est bon pour la santé. Je ne sais si comme il le pensait il peut protéger du cancer, mais en tout cas certains cardiologues en ont souligné les effets bénéfiques pour l’organisme – même si les esprits chagrins pourront relever ici la fin orgasmique du président Félix Faure, mort en épectase entre les bras de Mme Steinheil. La même mésaventure arriva au cardinal Daniélou, qu’on retrouva mort chez une prostituée, au grand embarras de l’Église romaine, qui prétendit qu’il était allé chez elle seulement pour la confesser !

 

Mais enfin l’Église oublie que cette épectase est aussi une notion théologique, epektasis, « tension vers Dieu », attestée dans l’épître aux Philippiens, et à laquelle ce même cardinal a consacré un livre en l’étudiant chez les Pères grecs ! Ne condamnons donc pas cette tension, quels qu’en soient le contenu et les manifestations.

 

Parfois l’extase mystique même est extase charnelle : que penser de la Transverbération de Sainte Thérèse, dans le fameux groupe sculpté du Bernin ? N’est-elle pas profondément ambiguë ? Ne peut-on aller vers Dieu par une commotion de tout son corps ? Le tantrisme le sait de tout temps. Vive donc l’orgasme, et vivement le prochain 21 décembre !

 

> Article paru dans Golias Hebdo, 9 janvier 2014

 

D.R.

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

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13 novembre 2024 3 13 /11 /novembre /2024 02:01

U

ne société allemande vient de mettre au point un GPS à l’usage des parents : c’est un petit boîtier qu’on glisse dans la poche de l’enfant, pour pouvoir le suivre à la trace. Quand il sort d’un périmètre défini, le parent reçoit un SMS d’alerte, et peut ainsi aviser.

 

Belle invention que ce GPS. Il s’agit d’enre­gis­trer tous les déplacements du rejeton, de savoir toujours où il est, en définitive d’être toujours avec lui. L’ambition d’omniscience rejoint celle d’ubiquité. Ces deux notions étaient autrefois l’apanage de Dieu : il sait tout et voit tout, et il est partout.

 

C’était une pédagogie de la peur : le regard de Dieu était comme celui d’une grande caméra de surveillance… Voyez aussi le panoptique de Bentham, où le surveillant de la prison avait vue, sans être vu lui-même, sur la cellule de chaque prisonnier. Vision totalitaire, dé­non­cée par William Blake avec son Nobodaddy (ce « Papa personne » inconnu de nous et nous sur­veillant à notre insu), et par Orwell, sous le nom de Grand Frère qui nous regarde : Big Brother is watching you !

 

Je sais bien que pour certains cyniques ce regard divin a une utilité sociale : une fois son existence intériorisée, il retient le bras du malfaiteur potentiel. Les dieux, selon le mot d’un tyran d’Athènes, ont été inventés pour punir les crimes secrets. Voltaire disait aussi que Dieu a été créé pour éviter que les domestiques n’égorgent leurs maîtres. Ce regard viendrait-il à disparaître, que l’anarchie s’installerait : ce serait le règne du « pas vu, pas pris ! ».

 

Mais si « Dieu te voit même quand tu es aux cabinets ! »,  il n’y a plus d’intimité personnelle. Je me souviens d’un mot d’une petite fille là-dessus : « Si Dieu voit tout, c’est indécent ! »

 

Bien sûr avec le boîtier GPS on pourra retrouver les malades désorientés, atteints d’Alzheimer par exemple. Mais je pense aussi au cas d’un conjoint jaloux : il pourra mettre l’ustensile dans la poche ou dans la voiture du compagnon, à l’insu de l’intéressé, pour, comme Dieu, tout voir de lui et tout en savoir.

 

Quand nous disons : « Dieu sait que… », ou : « Dieu seul le sait ! », nous pensons à son omniscience. Pourtant des hérétiques du 4e siècle, les Agnoètes, disaient qu’il ne connaissait pas tout, mais acquérait progressivement de nouvelles connaissances. Belle ici était leur prudence...

 

Au reste, la connaissance peut détruire un bonheur qu’il est seulement possible de vivre, comme il se voit dans la Genèse avec la prétendue « faute » de nos premiers parents : s’ouvrant à elle, ils en sortirent moins coupables que malheureux. Ou encore dans l’histoire grecque de Psyché, qui perdit celui qu’elle aimait, tout simplement pour l’avoir vu et connu. De même, à trop s’approcher du soleil, image de la clarté suprême, Icare fut précipité dans les flots, où il se noya. Nous devrions bien méditer de tels exemples. Pourquoi s’obstiner à vouloir tout connaître ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 1e octobre 2009

 

D.R.

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
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11 novembre 2024 1 11 /11 /novembre /2024 02:01
C’est un mot dont on abuse souvent dans le monde de l’art. Ainsi au musée d’Orsay, le 29 mai dernier, une « artiste » luxembourgeoise s’est assise par terre, cuisses ouvertes, dévoilant son sexe, sous la toile de Courbet L’Origine du monde. Elle a été emmenée par la police, mais finalement elle a été relâchée, et le délit d’exhibitionnisme n’a pas été retenu contre elle (Source : FranceTV Info, 03/06/2014).

 

L’intéressant est ce qu’elle a déclaré à propos de son acte : « Il s’agit d’une œuvre d’art, réfléchie depuis au moins huit ans. Ce n’est pas un acte impulsif, c’est mon regard d’artiste qui compte. L’exhibitionnisme ne parle de rien, ce n’est pas un acte de création. » Et elle a défendu sa « performance » au moyen d’une vidéo de plusieurs minutes, visible sur Internet, où sur fond d’une musique religieuse d’Ave Maria, elle dit : « Je suis toutes les femmes ». Son acte est dans son esprit une protestation féministe contre la censure machiste, la même qui en son temps a décrété obscène le tableau même de Courbet.

 

Je suis d’accord pour dire qu’elle s’est livrée à une manifestation, comme celles des Femen qui s’exposent seins nus pour défendre leurs idées. Mais pas du tout avec le fait que cet acte est une « œuvre d’art ». En effet, l’art exige toujours la médiation d’une activité spécifique, très souvent longuement et durement apprise, et la mise en œuvre d’un matériau qui lui est propre : il n’est pas la vie, il la représente ou l’évoque. Le fossé est grand qui sépare, par exemple, l’image d’un corps avec la vision brute et brutale de ce corps. Le geste même d’un acteur n’appartient pas à sa vie réelle : voyez là-dessus le Paradoxe du comédien de Diderot. De là viennent les impostures de beaucoup de « performances », happenings, « installations » modernes : la nécessaire « digestion » de l’art, le fossé entre l’art et la vie n’y sont pas respectés..

 

Quant à l’intention, elle est loin de suffire. Songez là aussi à l’imposture de ce qu’on appelle l’art « conceptuel ». Ce n’est pas parce qu’on a une idée que cela suffit à faire une œuvre. Par exemple on ne fait pas un poème avec des idées, mais avec des mots, comme le répondit plaisamment Mallarmé à Degas. L’art contemporain hélas s’arrête très souvent à l’idée, au « concept », qui seuls tiennent lieu de réalisation. C’est à quoi notre « artiste » aurait pu réfléchir...
 
 
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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