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9 avril 2023 7 09 /04 /avril /2023 01:00

E

n toute matière elle m’a toujours paru bien moins importante que la question elle-même.

 

Or ce n’est pas le cas des esprits qui en sont avides, comme ces créationnistes états-uniens re­grou­­­­pés sous la dénomination d’Answers in Ge­ne­­sis (Les réponses sont dans la Genèse). Ils vont ouvrir en 2014 un gigantesque parc d’attrac­tions dans le Kentucky dénommé Ark Encounter (Rencontre avec l’Arche), en référence à l’Arche de Noé, où seront illustrés de façon spec­ta­culaire les épisodes bibliques connus du Déluge, du salut de Noé, de la Tour de Babel, etc. Bref tout le storytelling biblique est pris de façon totalement littérale.

 

Ce n’est guère étonnant, dans un pays où en 2012 un sondage de l’Institut Gallup a montré que 46 % des états-uniens croient que « Dieu a créé les êtres humains d’un coup, sous leur forme actuelle, il y a plus ou moins 10 000 ans. » (Source : Le Point.fr, 10/05/2013).

 

Avec ce parc Dieu fait donc concurrence à Dis­ney­land, et Noé à Mickey. Darwin prend la figure du Diable, ou de l’Antichrist. Bien sûr il y a derrière tout cela du business pur. Mais il ne pourrait se développer si les clients potentiels n’avaient la crédulité des enfants, à qui on raconte des histoires, souvent pour les endormir.

 

C’est bien le cas ici. On ne cesse de vouloir avoir des réponses toutes faites à des questions millénaires et d’une extrême complexité comme celle de notre origine, dont on ne peut admettre qu’elles restent en grande partie encore ouvertes. Cela rassure, donne le confort, délivre du doute que beaucoup ne supportent pas. On oublie la belle parole évangélique : « Seigneur, j’ai foi. Viens en aide à mon manque de foi ! » (Marc 9/24) Cette phrase si essentielle et si profonde est le fil rouge du Sentiment tragique de la vie, de Miguel de Unamuno.

 

Mais on ne veut pas de ce tragique : à la rigueur des faits on préfère l’irréel des fées. En fait on confond croyance et crédulité. On oublie que le Credo dit : « Je crois en… », et non pas : « Je crois que… ». Ce qui est visé est un acte de foi ou de confiance, venant du cœur, et non pas un état de certitude intellectuelle.

 

L’essentiel est l’orien­tation, la direction vers quoi on tend de façon dynamique, non pas la sûreté d’un lieu où l’on se trouve et dont on ne bouge plus. En grec et en latin, pour « en Dieu » le Credo a un accusatif, cas de la direction, et non un datif ou un ablatif, cas de l’immobilité : eis Theon, in Deum. [1]

 

Flaubert parlait toujours en écriture de l’« inep­­tie de vouloir conclure », et Gide disait qu’« un beau livre est celui qui sème à foison les points d’interrogation. » J’en suis tout à fait d’accord, et me demande pourquoi la Bible, dont on vante bien présomptueusement l’inerrance,  devrait ici faire exception.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 30 mai 2013

 

[1] Voir là-dessus mon ouvrage Les Mystères du Credo – Un christianisme pluriel :

 

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7 avril 2023 5 07 /04 /avril /2023 01:00

« U

ne relique contenant un fragment d’étoffe en lin ‘taché du sang de Louis XVI’, conservée dans un cercueil miniature en acajou et ébène sculpté, a été adjugée mercredi 18.738 euros à l’Hôtel Drouot à Paris. » (Source : A.F.P., 03/04/2013)

 

Le royal acquéreur ici a incarné une pulsion bien humaine, que je peux appeler « scopique » (désir de voir), et « haptique » (désir de toucher), celle même qui habita l’apôtre Thomas. Pour garantir sa foi dans la résurrection de Jésus, il voulut voir ses plaies et y mettre le doigt, s’attirant la phrase bien connue : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru ! » (Jean 20/29) À quoi bon en effet voir et toucher, si la certitude est intérieure ? Comme dit saint Paul : « Nous marchons par la foi, non par la vue. » (2 Corinthiens 5/7)

 

Mais quel besoin avait notre nouveau dévot de conforter ce que tout le monde sait (la décapitation d’un roi) par l’acqui­sition au demeurant fort onéreuse d’une preuve visible et tangible ? Bien hasardeuse aussi, puisqu’au dire d’un expert, selon la même source, pour être sûr que le sang est bien celui du roi il faudrait en faire une analyse ADN, ce qui n’a pas été fait.

 

L’Église a condamné pour avoir fait trafic des choses sacrées Simon le Magicien : d’où le péché de simonie. Mais elle n’a pas pratiqué elle-même ce qu’elle a dit, et n’a pas obéi à la parole précitée de Jésus à l’adresse de Thomas. Elle a opéré sans vergogne un trafic généralisé de reliques, qui se sont multipliées de façon exorbitante et à l’arrivée totalement cocasse, comme Calvin l’a montré dans son Traité des reliques, chef-d’œuvre d’iro­nie mordante.

 

Évidemment c’est la Réforme qui a raison : la foi dans toute sa pureté n’a que faire de preuves tirées du monde visible, car elles ruinent toute espérance : « Car c’est en espérance que nous sommes sauvés. Or, l’espérance qu’on voit n’est plus espérance : ce qu’on voit, peut-on l’espérer encore ? » (Romains, 8/24)

 

… Mais cette rigueur est difficile à pratiquer humainement. Qui de nous n’a pas, dans son reliquaire personnel, gardé de l’être aimé, présent ou absent, mèche de cheveux, vieille lettre, photographie jaunie, etc. ? Qui n’a vu dans ces souvenirs l’encouragement à repartir sur son chemin de vie, et la permission d’un avenir ?

 

Au fond, libre à certains, s’ils y trouvent plaisir, de dépenser des fortunes pour une relique même bien aléatoire, et même de se laisser gruger par ceux qui en font trafic… Comme dit très profondément Valéry : « L’esprit n’est pas si pur que jamais idolâtre. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 25 avril 2013

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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5 avril 2023 3 05 /04 /avril /2023 01:00

C’

est la bête noire du pape actuel. Manifestement il appelle à rester inébranlable dans la foi qu’on a reçue, et à ne pas céder aux sirènes d’autres religions ou spiritualités, pas plus qu’à l’agnosticisme ou à l’athé­is­­me : toutes ces positions à l’en croire ne se valent pas.

 

Sans doute ne peut-il rien dire d’autre, puisqu’il tire son existence même de ce qu’il préconise, qu’il y aurait grand danger pour lui à révoquer en doute. Cela me rappelle une parole cynique d’un professeur de théologie : « Il faut bien que Dieu existe, puisque j’en vis ! »

 

Mais plus profondément, il me semble qu’on ne peut nier que cette foi qu’on nous propose nous a été imposée par les contingences mêmes de notre naissance. La parole de mon cher Montaigne, le relativiste par excellence, me semble irréfutable : « Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands. » Si nous étions nés en Inde, nous serions hindouistes. En Chine, confucianistes ou taoïstes. Au Japon, shintoïstes ou bouddhistes, ou les deux à la fois, etc.

 

Ce poids de l’héritage qui nous modèle malgré nous, c’est ce que les Allemands appellent Kultur. À l’âge adulte, lui succède son réexamen critique, tantôt pour son abandon, tantôt pour sa correction, et tantôt pour sa réhabilitation, mais dans un sens autre que celui qui nous a été imposé : cette formation de soi par soi est ce que les Allemands encore appellent Bildung.

 

Kultur et Bildung sont ainsi les deux faces de la culture : l’héritage d’abord reçu et subi, et ensuite sa réévaluation, qui inclut évidemment l’examen d’autres traditions que la nôtre, donc une ouverture nécessaire vers un certain relativisme. C’est le prix à payer pour grandir.

 

En gros, la culture-héritage caractérise surtout le monde catholique, où l’on s’efforce de continuer à croire comme quand on était petit. Et la culture-formation caractérise plutôt le monde protestant, où elle prend son origine (l’idée et le mot de Bildung viennent de l’Allemagne majori­tairement luthérienne), et où l’on s’occupe surtout de continuer à croire quand on a grandi.[1]

 

En fait, notre pape veut nous maintenir dans une éternelle enfance. Mais on peut aussi lui répondre que cette foi inébranlable à laquelle il nous enjoint de nous rattacher n’est pas même le dernier mot de la tradition dont il se réclame. Écoutez seulement la parole du père de l’enfant possédé demandant à Jésus de le guérir : « Je crois ! Viens au secours de mon incrédulité ! » (Marc 9/24) De cette parole doutante, la plus précieuse je crois en christianisme, feraient bien de s’inspirer tous les croyants psychorigides, même s’inspirant de l’exemple papal.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 22 octobre 2009

 

[1] Cette différence entre Kultur et Bildung (les deux faces de la culture), est développée dans mon ouvrage La Culture générale expliquée – Les Clés pour comprendre, éd. BoD, 2018. Voir :

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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