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26 février 2023 7 26 /02 /février /2023 02:00

D’

après un sondage récent, 77% des Français sont pour l’apprentissage de la Marseillaise à l’école.

 

La musique martiale en fait sans doute oublier les paroles, qui sont celles d’un hymne belliqueux, sanguinaire et raciste (le « sang impur » !) : il n’adoucit pas forcément les mœurs.

 

Bien sûr on nous dit qu’il faut contextualiser : c’est d’une violence fondatrice, celle de la Révolution, que vient notre pays, et c’est au maître de l’expliquer aux élèves. Aussi la cohésion nationale est ici en jeu, et sans doute ne faut-il pas être trop regardant sur les paroles, pourvu qu’on les chante à l’unisson, pour souder et galvaniser le groupe.

 

Tout de même, on aurait pu il me semble chercher autre chose, et certains pays ont des hymnes plus doux, voire bucoliques : beaucoup par leur origine sont des chants de recueillement, et n’invitent pas forcément à doublement marcher pour aller égorger son voisin.

 

Au fond, la musique qui fait aller au pas ne se soucie guère du message : elle est un massage, et le rythme qui nous fait frissonner se suffit à lui-même. Il emporte toute raison : la transcendance collective l’emporte sur l’individu.

 

C’est le cas en général de la transe et de la danse, qui à y bien regarder sont terrifiants : voyez les rassemblements de musique techno, par exemple. Le corps s’agite mieux quand la tête est vide, et s’assourdit de décibels. L’instrument qui fait le plus de bruit est le plus creux : la grosse caisse.

 

L’ont bien compris aussi les fondamentalistes religieux, et par exemple les évangéliques d’au­jourd’hui. Au son de la musique et du rythme, ils font passer le fond le plus traditionnel : en christianisme, par exemple, la vertu salvatrice du sacrifice expiatoire, qui existe certes dans d’anciens textes, mais qu’on pensait dépassée par une approche théologique plus moderne. Cela fonctionne très bien chez les jeunes, que cette musique séduit précisément parce qu’elle empêche de penser.

 

Ces mouvements, qui ont aujourd’hui le vent en poupe, ont changé la forme de l’ancienne construction religieuse, mais gardé le fond, à l’inverse exact d’une pensée plus libérale et plus mûrie, qui a pu encore garder la première, par habi­tude de cadre, mais a changé le second. Cependant il serait dommage que désormais l’émo­tion et le trémoussement l’emportent sur la réflexion.

 

[v. Comparaison]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 3 décembre 2009

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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24 février 2023 5 24 /02 /février /2023 02:00

Mot

S

on utilisation n’est jamais innocente. Je songe à celui de Shoah, qui s’est imposé pour désigner l’extermination des juifs par les nazis lors de la dernière mondiale.

 

On oublie que ce mot, qui en hébreu signifie « anéantissement », a une origine biblique, donc s’inscrit initialement dans un contexte religieux. Ainsi Dieu dit-il à Job que lui seul est capable de l’épargner aux hommes (38/27). On a beau faire, dans Shoah on voit désormais l’abandon que Dieu peut faire de son peuple.

 

C’est d’autant plus douloureux que ce dernier est élu par lui, et qu’à lui a été promise une terre particulière (Exode 6/7-8).

 

Il est évident que ce dernier point, surtout si on en prend les termes littéralement comme on le fait souvent, ne permet pas de résoudre facilement les problèmes politiques qui se posent aujourd’hui au Proche Orient.

 

Pour remplacer ce mot de Shoah, on a proposé aussi Holocauste, qui, lui, vient du grec. Mais on a noté qu’il appartient aussi au monde religieux. Il est employé par exemple dans la Septante, lorsque Dieu demande à Abraham de lui sacrifier son fils Isaac (Genèse 22/2). Aussi l’a-t-on justement abandonné.

 

Le seul mot qui convienne ici est donc celui de génocide. Il est neutre, dit bien ce qu’il veut dire, et permet aux historiens de penser objectivement l’événement, l’arrachant à un contexte affectif qui risquerait d’en empêcher l’examen en le décrétant sans précédent aucun, et pour cette raison échappant par nature à toute explication rationnelle. On ne gagne jamais à faire intervenir Dieu dans les affaires humaines.

 

Symétriquement à la Shoah, les Palestiniens parlent de la Nakba, cette catastrophe qui les a vus obligés de quitter leurs terres, chassés par les Israéliens, en 1948. Mais là aussi, ce mot doit être séparé de son contexte affectif, pour qu’on puisse voir ce qu’il a été, et qui est loin d’être unique : une épuration ethnique.

 

Méfions-nous de l’emploi trop connoté des mots. Ainsi chez nous on parle encore de Croisade pour dire simplement une guerre impérialiste et colonialiste.

 

Souligner le sens premier des termes, c’est permettre l’abandon d’un registre religieux, ou au moins émotionnel, qui brouille le regard, comme les larmes, et empêche toute réflexion objective sur des événements simplement humains.

 

Hannah Arendt, dans son livre sur Eichmann, a voulu expliquer la Shoah en l’arrachant à son interprétation religieuse. Elle a choqué ses compatriotes, qui pensaient que l’événement dépassait toute compréhension humaine et qui en tiraient avantage. Elle a montré que le mal était banal, qu’un petit fonctionnaire zélé (et non pas un monstre diabolique) pouvait le commettre, simplement par absence de pensée.

 

Mais bien sûr, vouloir expliquer le mal, montrer sa banalité, ne signifie pas le banaliser, et encore moins l’approuver.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 21 avril 2011

 

D.R.

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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23 février 2023 4 23 /02 /février /2023 01:01

Comme Arte vient hier soir de diffuser le film de Cédric Kahn La Prière, je reproduis la critique que j'ai publiée dans Golias Hebdo quand le film est sorti, en juillet 2018.

 

Perplexité

 

Je viens d’y être encore plongé avec le dernier film sur la foi que je viens de voir : La Prière, de Cédric Kahn. J’avais déjà eu des réticences avec L’Apparition de Xavier Giannolli, à cause d’une vision traditionnelle et doloriste de la foi catholique (Golias Hebdo, n°470). Ensuite c’est Marie-Madeleine qui m’a ennuyé par son académisme, exception faite de la toute dernière séquence sur la nécessité d’intérioriser le Royaume (Golias Hebdo, n°480). Et maintenant c’est seulement le dernier plan du film de Cédric Kahn qui m’a intéressé. Si cela continue, j’irai voir les films de ce type juste quelques secondes avant la fin de la projection !

 

L’histoire est celle d’une rédemption, calquée sur le mythe chrétien majoritaire depuis saint Paul, et que j’ai trouvée banale parce que mille fois vue : voyez par exemple tous les films de Scorsese, avant le remarquable Loup de Wall Street, dont la fin refuse tout rachat de ce type. Devant tant de positivité, j’ai pensé à la phrase de Gide : « On ne fait pas d’œuvre d’art sans la collaboration du Démon ». On a cité Bresson : mais ce dernier n’élude pas la négativité, au contraire. C’est elle qui triomphe à la fin du Diable probablement, avec le suicide du héros. Les cheminements de la grâce se font chez lui par de bien plus tortueux abîmes.

 

Dans le film le jeune garçon revenu à Dieu veut se faire prêtre. Mais le souvenir d’une relation avec une jeune fille fait qu’il hésite. En route pour le séminaire, il bifurque brusquement et va retrouver la jeune fille. Le film s’arrête là-dessus, fort habilement. À nous de conclure : vient-il lui faire ses adieux ? Ou veut-il vivre avec elle, et renoncer à la prêtrise ?

 

Finalement seul ce dilemme m’a intéressé. J’ai réfléchi à l’absurdité du célibat des prêtres, même paré du nom de sacrifice. Et j’ai repensé à cette réplique du film de Buñuel Belle de jour : Semen retentum venenum est (Retenir sa semence est un poison). Quelle violence dans cette attitude ! Violence faite à soi d’abord, et dont les autres même peuvent pâtir. Dommage qu’il faille attendre ce dernier plan pour y réfléchir !

 

D.R.

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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