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17 avril 2022 7 17 /04 /avril /2022 01:00

Pour faire réfléchir en vue de la prochaine élection présidentielle, je reproduis ci-après un article paru dans Golias Hebdo à propos de la précédente (04/03/2017) :

 

Ochlocratie

 

C’est le gouvernement de la foule (en grec : ochlos). À la différence du peuple (en grec dêmos), entité structurée autour d’un rêve commun, la foule n’obéit qu’à ses instincts immédiats, sans réfléchir. Dans sa Psychologie des Foules, Gustave Le Bon oppose les foules, faites d’individus atomisés soumis à la seule force d’un chef, aux peuples soudés, organisés par un vrai projet collectif et conscient. Dans l’Histoire, les peuples succèdent aux foules. Mais ce mouvement n’est pas irréversible, et on peut toujours, hélas !, en démocratie même, revenir à la foule initiale.

 

C’est ce qui se passe actuellement. Le slogan du parti d’extrême-droite chez nous est « Au nom du peuple ! ». Mais ce « peuple » n’en est pas vraiment un, car il n’est qu’un agrégat de mécontents, qui n’a de nostalgie que celle d’un chef, en l’occurrence une démagogue qui se contente de surfer sur toutes les frustrations, d’origines fort diverses. Il suffit de voir l’aveuglement qu’il manifeste face aux ennuis judiciaires de sa dirigeante : ferait-elle les pires choses, qu’on ne lui en tiendrait pas rigueur. Il y a toujours, comme dirait Trump, des « vérités alternatives » !

 

Montesquieu, dans De l’esprit des lois, a bien montré que la démocratie se corrompt lorsque par démagogie le peuple devient foule, ou populace. Ainsi naissent les populismes de tous bords. Le gros Léviathan dont parle Alain n’est que réflexe, et non réflexion. Le « recours au peuple » ira nécessairement vers le pire. La foule préférera toujours Barrabas à Jésus, l’assistanat à la liberté, la peine de mort à son abolition, etc.

 

L’axiome Vox populi vox Dei (la voix du peuple est la voix de Dieu) me semble ce qu’il y a de plus dangereux. Les deux actuels candidats de droite (extrême et traditionnelle) disent que leur sort ne doit relever que du suffrage populaire. Ils veulent court-circuiter la justice, troisième pouvoir, dont le rôle pourtant est de juger sereinement les personnes. Mais le « peuple » est-il toujours éclairé, et une élection est-elle un plébiscite ?

 

04/03/2017

 

D.R.

 

***

 

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15 avril 2022 5 15 /04 /avril /2022 01:00

Celle de l’armée russe en Ukraine dépasse toute mesure. Aucun respect n’est manifesté pour les civils, qui sont tués au même titre que des combattants. On parle justement de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, ou de génocides.

 

Ce m’est ici l’occasion de me demander si cette brutalité n’est pas inhérente à l’âme russe. Bien sûr je crois qu’il faut modérer ce que dit Montesquieu dans L’Esprit des lois, à propos de sa théorie des climats. Celui que connaît la Russie ne favorise pas, selon lui, la délicatesse et l’empathie : « Il faut, dit-il, écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment. »

 

Néanmoins la question d’une spécificité de la Russie par rapport à la sensibilité me semble intéressante. D’abord la religion orthodoxe ne valorise pas l’individu, mais la communauté. C’est à l’image de ses beaux chants à l’unisson, qui sont expression d’un groupe, et qu’on peut opposer aux polyphonies occidentales, où les voix sont bien distinguées et spécifiées. Ainsi dans le premier carnet de L’Idiot de Dostoïevski l’assassin n’est pas Rogogine, mais Muychkine. C’est comme s’ils étaient pour le romancier interchangeables.

 

C’est lui d’ailleurs qui a énoncé la belle formule, qui sert de devise à la Croix-Rouge à Genève : « Chacun est responsable de tout, devant tous. » Mais ce qui est vrai et profond en principe, dans l’abstrait ou sub specie aeternitatis, laisse à désirer quand il s’agit de cas concrets, où la spécification est nécessaire. C’est l’honneur de l’Occident chrétien d’avoir inventé l’individu responsable de ce qu’il fait : l’histoire de Perceval (Parsifal), où le héros agit pour se racheter d’une faute qu’il a commise un jour, est significative à cet égard.

 

Spengler, dans Le Déclin de l’Occident, oppose l’âme magique ou communautaire (celle du premier christianisme, qui a été relayé ensuite par l’orthodoxie) et l’âme qu’il appelle faustienne, celle de l’Occident. Cette dernière valorise l’individu et son élan vers un idéal moral qu’il s’efforce de réaliser, et qui perdure comme aspiration même s’il n’est pas atteignable. Elle s’oppose à la dépossession de soi prônée par l’âme magique.

 

Ces caractérisations sont souvent pertinentes. Malheureusement elles sont à la fois vérifiées en quelque sorte mais aussi exploitées et instrumentalisées par l’idéologue favori de Vladimir Poutine, le philosophe nationaliste et eurasiste d’extrême droite Alexandre Douguine (lien Wikipédia).

 

Selon lui, l’Union soviétique de naguère n’était qu’un nouvel avatar de l’Empire russe – un espace dont l’étendue et la multi-ethnicité nécessitaient un État centralisé fort, une assimilation forcée des populations frontalières « dangereuses » et une répression constante de toute forme de démocratie, d’autogestion ou de revendication de libertés individuelles. Pour les eurasistes, la Russie représente une civilisation unique dotée de sa propre mission historique : créer un nouveau centre de puissance et de culture, différent du modèle occidental, qui éclairera le reste du monde – et cela, d’autant plus que l’Occident est voué à la décadence. (Source : politiqueinternationale.com)

 

Sans aucun scrupule moral, ce philosophe critique de la démocratie libérale occidentale justifie ainsi l’asservissement systématique des peuples qui regimberaient face au pouvoir de Moscou. Cela lui semble naturel, et avec cette brutalité revendiquée on n’est pas loin de l’amour du knout qu’on a supposé en chaque Russe. L’Encyclopédie de Diderot dit déjà que « le knout n’est point tenu pour un déshonneur, et on le regarde plutôt comme une punition de faveur. » Je pense aussi à ce que dit Baudelaire dans Le Voyage : « Et le peuple amoureux du fouet abrutissant. »

 

Il faut prendre bien sûr tout cela avec beaucoup de circonspection. Mais certaines prémisses, ou certaines bases de raisonnement ici ne sont pas fausses, même si leur utilisation pose évidemment problème. En tout cas, une singulière lumière est jetée à la fois sur les méthodes de l’armée russe, et sur les rêves eurasistes de Vladimir Poutine, inspirés par Alexandre Douguine.

 

D.R.

 

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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 01:00

Cyrille, patriarche de l’Église orthodoxe russe, a depuis longtemps fait allégeance à Vladimir Poutine, et le soutient dans toutes ses entreprises nationalistes (lien). Aussi ce m’est l’occasion de chercher s’il y a un lien entre le christianisme orthodoxe et la soumission au pouvoir politique, ainsi qu’avec le conservatisme social.

 

La figure de Jésus telle qu’elle est vue en orthodoxie n’invite pas à se révolter contre l’ordre existant. Au concile de Nicée (325) le Fils a été dit consubstantiel au Père, et donc a été arraché à l’humanité simple pour participer essentiellement du divin. Face à cette figure, le peuple fidèle n’a plus eu désormais de modèle humain d’identification pour se révolter contre l’injustice. Il n’a plus eu qu’à baisser la tête devant la majesté superlative de son Seigneur, ce qui naturellement conduit à l’acceptation du monde comme il est, au conservatisme. Cet abaissement est un cas typique de régression psychologique.

 

Cette promotion de la figure christique était déjà en germe dans l’évangile selon Jean, où Jésus a déjà des traits tout à fait divins. Mais sa figure est tout autre dans les évangiles synoptiques, qui présentent un Jésus essentiellement humain, vu comme un prophète de la justice. Voyez les Béatitudes à cet égard. Elles autorisent par exemple la théologie de la libération, qui est impensable en orthodoxie.

 

De fait cette dernière ne reçoit que la christologie nicéenne, tandis que le christianisme occidental peut aussi se fonder sur la Symbole des Apôtres, qu’il pratique soit à égalité avec le Symbole de Nicée (en catholicisme), soit exclusivement (en protestantisme), et où la consubstantialité évidemment ne figure pas, puisque c’est un dogme ultérieurement apparu.

 

Mais l’orthodoxie n’admet que le Symbole de Nicée. Il est normal qu’elle s’inscrive à sa suite, en tant que littéralement gardienne de la droiture du dogme (ortho-doxie).

 

Elle est aussi en général plus johannique d’inspiration. Et à cet égard sa séparation d’avec le christianisme occidental est significative. Elle s’est faite en grande partie sur la question dite du Filioque, l’Occident disant que l’Esprit procède du Père et du Fils (Filioque), et l’Orient au contraire disant que l’Esprit ne procède que du Père seul. C’est pourtant lui qui a raison au regard du texte de Jean, où Jésus dit qu’il enverra à ses disciples l’Esprit Saint qui procède du Père (15/26).

 

Il y a peut-être là plus de rigueur textuelle, mais la fixation dogmatique ne varietur d’une ancienne formule ferme la pensée bien plus qu’elle ne l’ouvre. Car l’option occidentale sur la double procession de l’Esprit a le mérite de valoriser davantage le Fils, donc une figure qu’on peut sentir plus proche de soi en humanité, un modèle à imiter, un peu comme un frère d’armes.

 

Il y a donc dans ces deux Symboles deux façons de voir Jésus, bien différentes : soit comme un homme au départ qui finalement devient Dieu, par apothéose (Symbole des Apôtres), soit comme un Dieu à l’origine qui s’abaisse à devenir un homme, et qui ensuite revient au ciel dont il est issu (Symbole de Nicée). La synthèse ultérieure du concile de Chalcédoine sur la double nature du Christ n’éclaire pas à mon avis exagérément la question, au point que ce concile a subi beaucoup de critiques, et aussi n’a pas été reçu par beaucoup d’Églises (qu’on appelle non chalcédoniennes).

 

Nous voilà donc avec l’orthodoxie face à un corpus de textes et de dogmes ayant considérablement augmenté le côté divin de la figure christique, et corrélativement poussé les hommes à se dessaisir de leur capacité de s’occuper de leurs affaires terrestres. On comprend pourquoi alors l’orthodoxie est volontiers socialement conservatrice et soumise au pouvoir en place.

 

Elle ne fait que reprendre au fond les formules de l’apôtre Paul : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. » (Romains 13/1)

 

C’est exactement ce que maintenant le patriarche Cyrille dit de Vladimir Poutine. En 2012, il avait exprimé sa fidélité en proclamant que la présidence de ce dernier était « un miracle de Dieu ». En somme, le président russe est président de droit divin.

 

Le christianisme orthodoxe a une propension à être conservateur et soumis au pouvoir
Le prêtre orthodoxe russe, le père Sergei, bénit la fusée Soyouz sur la rampe de lancement du cosmodrome de Baïkonour, le jeudi 8 avril 2021 au Kazakhstan. (D.R.)

 

Pour approfondir ce que je dis dans cet article sur les deux Credos, voir le livre que j'ai consacré à leur examen ;

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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