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10 mars 2022 4 10 /03 /mars /2022 02:01

Invité de RTL le 28 février dernier, Éric Zemmour a déclaré que le président russe Vladimir Poutine est « un démocrate autoritaire ». Et il a justifié son opinion en disant : « Démocrate parce qu’il est élu par le peuple, le peuple n’a pas voté contre lui. » (Source : rtl.fr, 28/02/2022)

 

Mais le résultat d’un vote suffit-il pour excuser, chez son bénéficiaire, toute sorte d’agissements et de prises de mesures ? N’oublions pas qu’en Allemagne, par exemple, le parti d’Hitler a été élu démocratiquement. Et une fois installé au pouvoir, on en connaît assez les crimes.

 

Cette question met en évidence la faiblesse majeure de la démocratie.

 

Il est très facile de manipuler les citoyens d’une part par la propagande, et de l’autre par la censure de tout ce qui y disconvient. On peut jouer facilement sur les peurs élémentaires de la foule, qu’on évoque et attise par un discours mystificateur, comme cela se passe chez les démagogues populistes.

 

Le publicitaire Edward Bernays a bien montré dans son livre Propaganda – Comment manipuler l’opinion en démocratie (1928), qu’on peut faire élire un président par les mêmes moyens dont on peut imposer une marque de lessive. Une version de la propagande est aujourd’hui la « communication », où ce n’est pas le message qui compte mais la forme, selon le mot de Mac Luhan sur les médias.

 

Comment un peuple peut-il résister à ce conditionnement, s’il n’a plus aucun accès à un quelconque contre-discours, et si aussi il vit dans la peur constante d’être châtié par la répression policière, s’il se révolte ? Pour bien fonctionner, la démocratie suppose une parfaite liberté des citoyens, intellectuelle et physique : ce n’est pas le cas en Russie.

 

Aussi elle implique comme l’a bien montré Montesquieu  une séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), vraie et non pas seulement formelle. Et aussi l’existence, à côté d’elle, de contre-pouvoirs : une presse libre, ou encore ce droit d’interpellation à la Chambre des Députés où Alain, sous la Troisième république, voyait l’image essentielle du contrôle démocratique. Aujourd’hui aussi, par exemple, l’écoute des lanceurs d’alerte, etc. Bref, une ouverture du Pouvoir sur l’extérieur, et sur tout ce qui peut le contredire.

 

Vladimir Poutine n’a cure de tout cela. C’est un démocrate en apparence, un autocrate, un tyran ou un dictateur en réalité. Le traiter de « démocrate » est le fait d’un idéologue aveuglé.

 

D.R.

Sur l'"idéologue aveuglé", voir aussi :

 

***

 

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28 février 2022 1 28 /02 /février /2022 02:00

I

l arrive très souvent qu’un message, une œuvre soient récupérés, c’est-à-dire vantés et promus par ceux-là mêmes qu’ils veulent mettre en garde ou dénoncer.

 

Ainsi Le Mariage de Figaro, de Beaumarchais, attaquant la noblesse et les privilèges de ce qui devait devenir chez nous l’Ancien Régime, a été applaudi par ceux-là mêmes que la pièce critiquait. Ou récemment, certains humoristes, comme Desproges ou Coluche, ont pu devoir une grande partie de leur succès aux applaudissements aveuglés de ceux que précisément ils attaquaient.

 

Comment comprendre ce paradoxe ? Incompréhension du message, fascination masochiste pour l’autodestruction ? Je ne sais. En tout cas le phénomène vient encore de se produire.

 

Un jeune britannique de 25 ans est en train de créer un buzz fantastique sur Internet grâce à une vidéo qui précisément attaque Internet et les internautes fanatiques des réseaux sociaux. Intitulé Look up ! (« Lève les yeux ! »), le petit film appelle la jeunesse à se rencontrer physiquement, et non pas à se contenter d’« échanger » sur les réseaux sociaux, pseudo-échange puisque se faisant de façon seulement virtuelle, sans aucun contact avec la réalité. Selon ce clip, « toute cette technologie n’est qu’une illusion, et nous sommes esclaves de nos outils. » (Source : Orange Actus, 12/05/2014)

 

C’est un fait que les réseaux sociaux, à l’inverse de leur intitulé et de leur  prétention, ne font en réalité que désocialiser. Tel internaute raconte sa vie et se met à nu sans aucune pudeur sur Internet, et ne parle pas à son voisin de palier ou à la caissière de son magasin. Des ados se parlent par SMS alors qu’ils sont à quelques mètres l’un de l’autre, etc. [v. Smombie]

 

Il est donc salutaire de tirer ici la sonnette d’alarme, comme l’a fait notre jeune homme. Cependant je ne sais si les internautes qui lui font fête vont vraiment s’amender et rentrer dans la vraie vie en abandonnant leurs écrans, ou bien si au contraire ce buzz ne va pas se fondre dans la grande masse des autres buzz, qui, comme un soufflé qui retombe, disparaissent sitôt que produits, en attendant le prochain.

 

Dans ce cas-là, le message d’alarme n’aura servi à rien, puisque récupéré pour alimenter très provisoirement ce qu’il voulait dénoncer.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 22 mai 2014

 

D.R.

 

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
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DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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24 février 2022 4 24 /02 /février /2022 02:00

L

e service funéraire du Paradise Funeral Chapel de Saginaw (Michigan, USA) a trouvé la solution pour épargner aux vivants les files d’attente d’hommage aux défunts : un drive-in permettant de se recueillir devant le cercueil, dans le funérarium, sans quitter sa voiture.

 

Selon M le Magazine du Monde (27/9/2014), le visiteur avance au volant de son véhicule. Dès que les capteurs repèrent sa présence, les rideaux s’ouvrent sur le cercueil, puis se referment au bout de trois minutes. On ne dit pas s’il y a eu, dans cette pratique, un accident mortel de véhicule à déplorer !

 

On sait qu’aujourd’hui le temps est de l’argent, time is money. Il faut donc en perdre le moins possible, même lorsqu’on s’acquitte d’une démarche qui devrait être la plus posée et révérencieuse possible, comme la méditation sur la disparition d’un être cher. Trois minutes, pas une de plus, voilà l’espace de temps alloué à cette pratique dans ce pays au demeurant à la pointe de la modernité. Qu’il est beau ce monde, le meilleur des mondes !

 

L’idée que le temps doit se mesurer au plus près possible est un signe certain de déculturation, de barbarie même. Voyez la mode actuelle du fast : fast food, fast fashion, etc. Le temps au contraire doit être maturation lente, et de cette lenteur naît l’enrichissement.

 

Les poètes l’ont dit, Baudelaire avec sa « féconde paresse », et aussi Valéry, dans « Palme » :

 

« Patience, patience,

Patience dans l’azur !

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr. »

 

Expédier une visite aux défunts en trois minutes est s’acquitter machinalement d’un usage qu’on se croit imposé, mais qui n’apporte rien. C’est un pur formalisme. Le rite, ou le signe seul subsiste, sans plus aucune signification, et les actes ne sont plus chargés du poids de sens qu’ils doivent avoir pour nous instituer en humanité.

 

Toute méditation sur la mort non seulement nous rappelle celle du défunt, mais nous en dit la nécessité pour nous-mêmes. Elle est un memento mori (souviens-toi que tu dois mourir), à partir de quoi chaque instant de la vie prend importance, puisque se découpant sur le fond sombre de notre disparition future. Tel est le lot normal de l’homme, la conscience de sa fragilité, qui fait sa propre grandeur.

 

Mais celui qui reprend le volant après s’être « recueilli » trois minutes ne peut faire cet approfondissement. Éternel enfant, il court sans souci dans le précipice, selon le mot de Pascal, après avoir mis un bandeau sur ses yeux pour ne pas le voir.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 30 octobre 2014

 

D.R.

 

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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