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24 juin 2022 5 24 /06 /juin /2022 01:00

C

e mot est ordinairement connoté négativement, et personne ne voudrait avouer s’en rendre coupable. Pourtant la perception inverse vient de se produire.

 

En effet, Hasbro, le fabriquant du jeu mythique Monopoly, vient de commercialiser, pour répondre selon lui à la demande de nombreux joueurs, un « Monopoly des tricheurs ». Cette version ajoute 15 cartes représentant les arnaques les plus communes tentées par les participants : sauter une case, changer un hôtel de place ou voler quelques billets... Si la supercherie n’est pas révélée avant la fin d’un tour, le tricheur gagne un hôtel ou de l’argent. Mais tout de même, s’il est pris la main dans le sac, il va directement en prison (Source : AFP, 03/02/2018).

 

Assurément la possibilité de tricher va donner du piment au jeu : le cœur bat davantage quand on prend des risques et quand on s’aventure hors des clous. Qui ne l’a pas essayé déjà, dans un jeu quelconque ? C’est de tout temps, comme il se voit par exemple dans le tableau de Georges de La Tour Le Tricheur à l’as de carreau.

 

Mais le problème est d’insérer cette possibilité dans un jeu qui déjà incarne le capitalisme le plus impitoyable et dépourvu de sens moral, où tout est fait pour favoriser gain et profit.

 

Son principe, immuable depuis sa création en 1935, est de devenir le plus riche possible en achetant des terrains pour y construire des hôtels rapportant des loyers. Le jeu était interdit dans l’ex-URSS, précisément car incarnant le capitalisme le plus sauvage et le plus débridé.

 

L’idéologie en était et demeure une version du darwinisme social : dans la lutte pour la vie, seul survit le plus adapté, ou le plus malin et le plus écraseur des autres, et pour le reste « Malheur aux vaincus ! ». Toujours le « maillon faible » doit sortir.

 

Finalement le jeu initial ignorait évidemment toute éthique, et la nouvelle version pour tricheurs ne fait que pousser à son point normal d’aboutissement sa philosophie première. Il semble même qu’elle colle de plus en plus à l’actualité, les tricheurs étant aujourd’hui de plus en plus nombreux.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 15 février 2018

 

D.R.

 

***

 

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Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
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Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 01:00

L

e passage d’une langue à une autre peut conduire à de graves méprises, et être la cause de grands drames..

 

Ainsi en Israël un palestinien a été arrêté après une traduction particulière de Facebook. L’homme avait publié une photo de lui dans une colonie israélienne, posant avec un bulldozer, un véhicule déjà utilisé par le passé pour des attaques, et écrit « Bonne journée ! » en arabe, phrase que le logiciel du réseau social a traduit par « Attaquez-les ! » en hébreu, et « Faites-leur du mal ! » en anglais. Aucun traducteur n’est intervenu avant l’arrestation. Après interrogatoire, l’homme a été libéré, la police s’apercevant de son erreur (Source : LeParisien.fr, 22/10/2017).

 

Il est heureux que l’affaire se soit bien terminée. Mais plusieurs remarques me viennent à l’esprit.

 

D’abord sur la méfiance qu’il faut avoir, n’en déplaise aux partisans de l’intelligence artificielle qui croient aux miracles en la matière, vis-à-vis des logiciels de traduction automatique informatisée. Si puissants que soient les algorithmes utilisés, ils ne peuvent rien saisir du sens d’expres­sions ou de phrases complexes. Efficaces peut-être pour traduire un manuel pratique, ils sont totalement inopérants pour tout ce qui touche à la sémantique. La signification du langage proprement humain leur échappe par nature. Et d’ailleurs, pour le cas qui nous occupe, qui nous dit que « Bonne journée ! » n’aurait pas pu être antiphrastique ? [v. Intelligence]

 

En second lieu, la traduction a déjà eu des conséquences tragiques. Ainsi le bombardement états-unien sur Hiroshima et Nagasaki vient, au dire de certains historiens, d’une traduction particulière sur un mot japonais, Mokusatsu, que le gouvernement nippon avait employé pour répondre à l’ultimatum qui lui avait été adressé. Ce mot peut signifier soit « opposer une fin de non-recevoir » soit « s’abstenir de tout commentaire ». Ce n’est évidemment pas la même chose. Mais la première traduction a été choisie, et non la seconde, et le feu nucléaire a été lancé.

 

Montaigne avait bien raison, quand il disait que « la plupart des causes de trouble du monde sont grammairiennes. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 23 novembre 2017

 

D.R.

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18 juin 2022 6 18 /06 /juin /2022 01:00

S

e développe actuellement ce qu’on appelle un « tourisme noir », qui consiste à aller visiter les lieux où se sont produites des catastrophes, soit naturelles comme des tremblements de terre, tsunamis, etc. – soit industrielles, comme celle de Tchernobyl, etc. – soit enfin dues à la barbarie humaine, comme les camps de concentration nazis, le goulag soviétique, etc.

 

Des tour operators proposent, avec un succès croissant, des visites en ces lieux, et même des séjours dont l’ambition est de recréer l’atmos­phère qui y a été vécue. Un beau livre est sorti là-dessus à la fin de l’année dernière, illustré de photographies : Le Tourisme de la désolation, par Ambroise Tezenas, aux éditions Actes Sud.

 

Pour justifier une telle pratique, certains arguent d’un salutaire « devoir de mémoire », dont l’occasion serait ainsi offerte à tous.

 

D’autres disent qu’il faut faire vivre l’histoire pour mieux la comprendre, et ainsi une immersion dans ces lieux tragiques, même au prix d’une reconstitution théâtrale, donc totalement artificielle comme dans une émission de téléréalité, procurerait une émotion spécifique que le seul savoir abstrait ne pourrait donner.

 

Je ne suis absolument pas d’accord avec cette façon de voir, dans tous les sens de l’expression. Il me semble que cette « consommation de l’hor­reur » dans le cadre d’un tourisme de masse ne peut pousser à la réflexion et au recueillement.

 

C’est bien plutôt donner des gages au voyeurisme, à la curiosité malsaine, au divertissement et même au narcissisme, attitudes totalement dépourvues d’implication et d’empathie pour ce qui est vu : le livre susdit montre, pour le musée du génocide de Tuol Sleng au Cambodge, des graffitis de touristes qui ont gravé leur passage sur les murs des bâtiments ayant servi à exterminer une population. Par rapport aux gens qui ont souffert en de tels lieux, il y a non seulement récupération mercantile, mais encore obscénité morale.

 

Je ne serais même pas étonné que des gens se prennent en photo, sur le mode du selfie, devant ces sinistres lieux ! Alors leur sens profond disparaîtrait derrière la glorification de l’ego du touriste.

 

Claude Lanzmann dans Shoah n’a fait que filmer des traces sur le sol, et donner à entendre des témoignages oraux. L’indicible en effet dépasse toute vision. Le désir de voir, la pulsion scopique, doivent être bannis dans de tels contextes. C’est face à l’horreur le seul acte respectueux qui s’im­pose.

 

[v. Impudeur]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 9 avril 2015

 

D.R.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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