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25 décembre 2022 7 25 /12 /décembre /2022 02:00

L

a représentation de Dieu sous forme d’un vieillard barbu, dans le film Persepolis de Marjane Satrapi, a choqué beaucoup de musulmans.

 

Ils sont donc partisans du bris des images, ce que veut dire le mot d’origine grecque « iconoclasme » : ce refus des images est conforme à l’interdit présent déjà dans la Bible juive (Exode 20/4), et le monde musulman a été jusqu’à prohiber non seulement celles de Dieu, mais aussi celles représentant le Prophète lui-même.

 

Le christianisme, lui, au moins dans ses modalités orthodoxe et catholique, n’a pas pratiqué ce refus. Certes il y a bien eu à Byzance la fameuse Iconomachie, ou bataille pour les images, où la pulsion iconoclaste encore s’est fait jour. Mais enfin elle a été vaincue, tout simplement parce qu’avait été affirmée comme article de dogme l’incarnation de Dieu, en la personne du Christ-Messie. Si donc Dieu a pris la forme d’un homme, par abaissement ou kénose (Philippiens 2/7), il a semblé normal de le représenter.

 

Cependant le monde orthodoxe s’en est tenu à ne représenter que le Fils, tandis que le monde catholique n’a pas hésité à représenter le Père, et le vieillard barbu du film vient naturellement, semble-t-il, de la représentation que Michel-Ange en a faite au plafond de la Chapelle Sixtine. Face à ce déluge d’images sans frein ni limite, favorisé par la Contre-réforme post-tridentine, le monde protestant, lui, a toujours défendu l’iconoclasme des origines.

 

Il reste dans l’iconoclasme la croyance que l’image recèle effectivement son sujet. C’est une croyance naïve, d’essence magique, et d’ailleurs image est l’anagramme de magie.

 

Un peu de réflexion pourtant montre que l’ima­ge, comme tout langage d’ailleurs, n’est qu’une représentation, et que représenter n’est pas reproduire. Les signes tiennent lieu de la chose, mais en aucun cas ils ne la contiennent ou recèlent. L’image d’un chien ne mord pas, pas plus que le mot « chien ». « Fleur », disait Mallarmé, est « l’ab­sen­te de tous bouquets ».

 

L’adhérence du signe à la chose repose sur un malentendu, qu’on appelle l’illusion référentielle, et que les Nominalistes médiévaux avaient déjà dé­non­cé contre les anciens Réalistes. Mais ce réflexe archaïque d’assimilation perdure encore, et, comme dans l’exemple dont je suis parti, on le voit encore constamment ressurgir en pleine modernité.

 

[v. Blasphème]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 3 novembre 2011

 

Iconoclasme - Poupées Amish (sans visage) - D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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19 décembre 2022 1 19 /12 /décembre /2022 02:00

C

ertains ont besoin, pour assurer et garantir leur foi, que soient historiques, donc pour cette raison authentiques, les événements qu’ils voient rapportés dans les livres saints.

 

Ainsi je viens de voir sur le site de La Croix (19/10/2012) que les oliviers actuels de Gethsémani seraient issus de boutures de ceux qu’a connus Jésus lors de son agonie. Des scientifiques, qui ont étudié le patrimoine génétique de ces arbres d’aujourd’hui, disent qu’à l’origine il n’y avait qu’une seule plante mère, et donc les toucher maintenant serait toucher la même matière ligneuse que celle que Jésus a pu lui-même toucher. La foi des croyants pourrait donc s’y trouver fortifiée, et, c’est le cas de le dire, enracinée.

 

Il y a un côté évidemment superstitieux de la foi ainsi comprise, et on sait que l’Évangile lui-même, contre l’attitude de l’apôtre Thomas, affirme heureux ceux qui croient sans voir (Jean 20/29).

 

Mais surtout, on se méprend complètement sur la nature du texte sacré : il n’est pas du tout une relation historique, mais un texte symbolique invitant à la réflexion, et élaboré par une reprise d’anciens textes, selon la méthode exégétique, bien connue des juifs, du midrash. À partir du grec, on parlerait de palimpseste, ou réécriture d’un texte plus ancien.

 

Ainsi, pour l’agonie aux Oliviers, certains manuscrits de Luc, mais pas tous, disent qu’une sueur de sang tombe de la tête de Jésus, et que lui apparaît un ange pour le fortifier (22/43-44). Cet ange est une reprise d’un passage du premier livre des Rois (19/5) : l’intertextualité est ici évidente.

 

Mais la question principale est celle-ci : comment sait-on ce que Jésus a vécu et dit à ce moment-là ? Les seuls témoins historiques de la scène, les seuls donc qui pourraient être habilités à nous le dire, sont les Apôtres : mais ils dorment à ce moment-là !

 

La vérité est que le narrateur de l’épisode invente comme il veut, exactement comme fait un romancier. Son récit est fait de réminiscences trouvées dans un texte ancien (« in­venter » au sens ancien, qui vient de invenire, trouver), à quoi il ajoute de son cru : « inventer » au sens moderne.

 

Certes ne nous trompons pas : ce texte est infiniment riche et fait beaucoup penser. Mais n’allons pas lui chercher, comme ceux qui ont étudié et exploité nos oliviers, une quelconque inscription et garantie historiques !

 

[v. Biographie, Châtiment]

 

Article paru dans Golias Hebdo,

1e novembre 2012

 

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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17 décembre 2022 6 17 /12 /décembre /2022 15:36

« L

e fou est celui qui a tout perdu, sauf la raison. » Cet aphorisme paradoxal de Chesterton signifie que le fou raisonne très bien : la seule différence est qu’il le fait en partant de bases fausses. Il se vérifie bien souvent, par exemple dans le fait-divers que nous venons d’apprendre.

 

C’est l’excommunication, au Brésil, d’une mère de famille dont la fille de neuf ans a dû avorter après avoir été violée par son beau-père. La décision de l’évêque de Recife a été approuvée par le Vatican.

 

Ce comportement scandaleux est d’une grande logique, dès lors qu’on sacralise la vie de façon inconditionnelle. Évidemment on n’a nul égard pour celle qui la porte en elle, pas plus que pour ce que sera la vie de l’enfant à naître. À l’im­maturité évidente de la mère ici s’ajoute le traumatisme de ce crime qu’est le viol. Mais de tout cela on ne se soucie pas, puisqu’on a été cohérent avec le principe qu’on a posé au départ.

 

La logique et la rationalité même sont bien différentes de l’intelligence. Ainsi la fille de Philippe II roi d’Espagne avait fait le vœu de ne pas changer de chemise avant que la ville d’Ostende fût prise. Elle tint parole, et ainsi fut totalement logique et rationnelle dans l’accomplissement de son vœu – mais aussi bien sûr tout à fait stupide de l’avoir fait.

 

La folie est dans la psychorigidité qui, une fois le principe posé, nous le fait considérer comme intangible, et ordonner notre conduite de façon qu’elle en dérive automatiquement et mécaniquement.

 

Sacraliser inconditionnellement la vie est une absurdité. Rien de plus vivant par exemple qu’une tumeur. Pourtant en proliférant elle peut détruire la vie, par l’incapacité même où elle est de mourir : les cellules ne peuvent plus opérer leur suicide programmé, leur apoptose.

 

La folie des principes est sans limite, horrible est leur application, et barbare le formalisme où ils mènent. Ainsi au nom d’un principe fou on a pu soigner un soldat blessé pour qu’il puisse se tenir debout avant d’être fusillé, ainsi qu’il se voit dans le film de Kubrick Les Sentiers de la gloire. Ou bien, comme cela s’est vu aux États-Unis, on a attendu qu’un détenu condamné à mort soit guéri d’une maladie pour qu’on puisse l’électrocuter en bonne santé. Et dans le même pays, au nom de l’hygi­é­nisme, on a pu refuser à un condamné à mort sa dernière cigarette.

 

... Quant aux églises, elles devraient se souvenir que dans sa réalité vécue la vie est constamment changeante, et exige que nous accommodions notre regard à des contextes toujours différents. Aucun principe posé a priori ne tient devant cela. Lao-Tseu dit fort bien, au début du Tao-Te-King : « La voie vraiment voie n’est pas une voie constante. Les termes vraiment termes ne sont pas des termes constants. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 19 mars 2009

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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