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21 novembre 2022 1 21 /11 /novembre /2022 02:00

E

n religion, les conséquences de son acceptation aveugle et littérale peuvent être catastrophiques.

 

Soit d’abord l’exemple du retour imminent du Christ pour les chrétiens. C’est un article de foi du Credo de Nicée : « Et de nouveau il va venir dans la gloire juger vivants et morts. » Il s’agit bien ici d’un futur proche. Le latin venturus est, qui calque le grec erkhomenon, signifie bien que ce retour, appelé parousie, va se faire très bientôt. Si la date en était éloignée, le latin aurait mis un futur simple : veniet.

 

Cette imminence eschatologique caractérisait sûrement le milieu dans lequel vivaient les premiers chrétiens. Mais ensuite cette attente, même démentie par les faits, n’a cessé de perdurer jusqu’à aujourd’hui dans tous les mouvements de l’impatience : millénarismes divers, adventismes (du latin adventus, venue), etc.

 

L’effet pervers en peut être le suivant : si de toute façon le retour du Maître doit se faire très bientôt, il n’y a aucune raison de changer quoi que ce soit à notre manière matérielle de vivre, et par exemple de ménager les ressources de la planète. On peut donc polluer à son gré, refuser les avertissements de l’écologie. C’est une position très répandue chez les évangéliques états-uniens. On sait que sous l’ère Bush père et fils, le mode de vie états-unien n’« était pas négociable. » Voilà où peut mener, par un détour certes inattendu, la vision d’un très proche retour du Christ.

 

Second exemple, la croyance à la « résurrection de la chair », telle que la formule le Symbole des Apôtres. Si elle est comprise littéralement, comme l’idée qu’il y aura pour chacun une autre vie après celle-ci, une seconde chance qui lui sera donnée, alors cette vie-ci, n’étant pas la seule que nous pouvons connaître, en acquiert beaucoup moins d’importance.

 

Résultat possible de la « vie éternelle » comprise comme une vie future : on peut facilement vouloir ôter la vie à son prochain, puisque si alors on perd la sienne on en aura soi-même une autre. Ainsi le fanatisme actif, le terrorisme, l’esprit kamikaze des fous de Dieu se justifient. Comme disait Voltaire : « Que répondre à celui qui s’imagine gagner le ciel en vous égorgeant ? » – Cette position-là, on le sait, n’est pas propre au christianisme.

 

La solution serait d’interpréter tous ces dogmes de façon symbolique, d’y voir non des certitudes factuelles mais des scénarios intérieurs.

 

Ainsi le Jugement (en grec krisis) pourrait être celui que l’homme porte sur lui-même à telle ou telle occasion critique de sa vie : est-il resté fidèle à lui-même, à ses anciens rêves, ne s’est-il pas renié, etc. ? Et la Résurrection pourrait être vue comme un redressement spirituel, une résilience à faire dès cette vie-ci.

 

Cette intériorisation serait sage, mais les fous sont en grand nombre.

 

[v. Crise]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 12 décembre 2012

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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15 novembre 2022 2 15 /11 /novembre /2022 02:00

L

ors de l’excellente émission Ombres sur le Saint-Siège, diffusée sur France 5 le 24 septembre dernier, un prélat brésilien a accusé les religieuses états-uniennes, dans leur fronde contre le pouvoir papal, de manquer de « doctrine ».

 

En clair, il leur reprochait d’être simplement des féministes, voulant la parité avec les hommes, avec par exemple l’accès pour elles-mêmes à la prêtrise. De ce point de vue, ce prélat a oublié que Jésus lui-même n’a défendu jamais une doctrine quelconque. Celle-ci a été l’œuvre, au fil des siècles, des Institutions ecclésiastiques. Selon le mot de Loisy, qui l’a payé de son excommunication : « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Église qui est venue. »

 

Tout le message du Maître reposait, pour chacun, sur l’écoute du fond de son cœur, sur l’authenticité du regard porté sur les êtres, des paroles qu’on leur adresse, qui peuvent tuer ou régénérer, selon leur nature : « Ce qui souille l’homme n’est pas ce qui entre en lui, mais ce qui sort de lui. » (Marc 7/15 et 20 ; Matthieu 15/11 et 18) Nulle « doctrine » par exemple, au sens d’un corpus de règles à observer, dans ce mot de saint Augustin à un disciple qui lui demandait ce qu’il devait faire : « Aime et fais ce que tu veux. » (Dilige et fac quod vis)

 

 

... Cependant, s’il faut évidemment comprendre les religieuses en question dans leurs revendications, je crois qu’un minimum de doctrine est empiriquement nécessaire pour prévenir les conduites de tous ceux qui s’autoproclament disciples du Maître en court-circuitant toute connaissance réfléchie et pondérée de questions théologiques depuis longtemps débattues.

 

Je veux parler des Évangéliques, dont l’émis­sion montrait bien qu’ils s’installent sans vergogne et sans doute aucun sur les décombres d’une Église traditionnelle agonisante. Ceux-là me semblent aussi dangereux dans leur fanatisme actuel et leur prosélytisme sommaire que celle-ci l’a été naguère dans ses certitudes assénées. [v. Dialogue]

 

 

Au fond, la doctrine est comme la langue d’Éso­pe : la pire et la meilleure des choses. La seule nécessité est, si on y a recours, de ne pas l’absolutiser en s’abritant par exemple, comme ont fait les Conciles, derrière les injonctions du Saint-Esprit. Doctrine, soit, mais aussi nécessité de son examen constant. C’est pourquoi, à mon avis, l’Église devrait être comme disent les Protestants, « toujours à réformer » (semper refor­manda).

 

 

Article paru dans Golias Hebdo, 3 octobre 2013

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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11 novembre 2022 5 11 /11 /novembre /2022 02:00

Il survient quand un peuple jusque là soudé par une croyance collective régresse à l’état de foule atomisée, confiant son destin à la force d’un seul chef, qui dispense les citoyens de toute réflexion posée. Les exemples en sont innombrables, à commencer par ce qui vient de se passer aux États-Unis, lors des élections du mi-mandat présidentiel. On a vu que si le parti démocrate défendait des valeurs (dont la démocratie) le parti républicain ne défendait que des intérêts. Il ne prenait en compte que l’inflation, le pouvoir d’achat, le prix de l’essence, etc. Et il était prêt à résigner sa liberté entre les mains d’un homme providentiel qui le déchargerait de ce fardeau. La démocratie lui importait peu, et le système qu’il appelait de ses vœux était de type féodal, ou clientéliste.

 

Tout cela a été modélisé dans une essentielle fable de La Fontaine, « Le Loup et le Chien » : le second ne demande qu’à être nourri, même s’il est esclave, tandis que le premier préfère risquer de mourir de faim, mais au moins en jouissant de sa liberté. Il refuse le bien-être au nom de valeurs qui le dépassent, le bonheur sans honneur. Bien sûr cette position est inconfortable, et on le voit bien avec l’actuel conflit ukrainien : la liberté a un prix, elle n’est pas gratuite, freedom is not free.

 

On peut rappeler aussi l’épisode évangélique de la Tentation de Jésus au désert. La liberté y apparaît essentielle, par rapport par exemple au désir d’être nourri : comme disait déjà le Lévitique, l’homme ne vit pas seulement de pain. Et par rapport aussi au désir d’être ébloui par des miracles, qui sont à l’époque l’équivalent de nos fake news aujourd’hui.

 

C’est sans doute en pensant à ce texte essentiel que Dostoïevski a écrit sa parabole du Grand Inquisiteur, dans Les Frères Karamazov : revenu sur terre, Jésus est à nouveau condamné à mort, car il a éveillé les gens à une liberté qu’ils ne peuvent pas assumer.

 

La bipolarisation de la vie politique qu’on voit aux États-Unis est extrêmement inquiétante. Elle fait s’affronter les citoyens sans aucun dialogue. Et chez nous aussi cette tendance existe. Le complotisme se répand, avec la diabolisation de l’adversaire. Si on n’y prend garde, le tribalisme n’est pas loin, et avec lui l’ochlocratie, ou gouvernement de la populace. L’anarchie qui survient alors fait toujours le lit, en réaction, de l’homme fort et des régimes autoritaires.

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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