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29 mai 2023 1 29 /05 /mai /2023 01:00

À

 l’occasion de la mort de Claude Lanzmann, Arte a diffusé son admirable film Shoah, et je l’ai revu à cette occasion.

 

J’ai remarqué particulièrement une séquence concernant l’occupation allemande en Pologne. Les Polonais interviewés dans le film, habitant un village jouxtant un des lieux de l’extermination des Juifs, se réclamaient ouvertement, pour expliquer la catastrophe, du passage connu de l’évangile selon Matthieu où les Juifs disent à Pilate, à propos de Jésus : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » (27/25) Manifestement ils avaient appris cela au catéchisme, sans aucune explication et mise en contexte, et ils le répétaient mécaniquement. L’antijudaïsme paraissait donc naturel à ces gens élevés dans la foi chrétienne, vis-à-vis d’un peuple présenté comme déicide.

 

Bien sûr, les chercheurs ensuite peuvent dire que ce passage matthéen est consécutif à la séparation historique des chrétiens et des juifs pharisiens, les premiers ayant volontairement noirci les seconds, et voulant aussi s’attirer les bonnes grâces de l’occupant romain, en innocentant ainsi Pilate de toute responsabilité dans la mort de Jésus. Cette mise en contexte de la parole incriminée lui enlève toute valeur absolue, en ne lui en donnant une que relative.

 

Le problème est qu’en l’absence de toute note et de toute explication, cette parole peut être prise telle quelle, au pied de la lettre, par des esprits simples que l’on n’a pas éclairés, comme ce fut évidemment le cas de ces villageois. Et aussi l’antijudaïsme chrétien a pu en découler, avec d’autres paroles de ce type, pour vingt siècles, concernant non seulement la Pologne, mais l’Europe entière, dont l’Allemagne même : on connaît assez celui de Luther, par exemple.

 

Ce cas précis d’une parole en elle-même très dangereuse si on ne l’explique pas est loin d’être le seul dans la Bible.

 

Il me semble donc qu’on ferait bien pour prévenir des conséquences qui peuvent être catastrophiques, de revoir tous ces textes, et d’en enlever purement et simplement les passages qui peuvent les entraîner.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 30 août 2018

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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27 mai 2023 6 27 /05 /mai /2023 01:00

L

a Lettre d’origine évangélique que je reçois régulièrement, dont j’ai déjà parlé dans Golias Hebdo, se demande cette semaine comment il faut rendre un culte à Dieu.

 

Et la réponse est bien simple : « Ce que Dieu veut, c’est que nous lui rendions un culte qui Lui soit agréable. »

 

Cette Lettre ne me déçoit jamais. Quelle prétention, me suis-je dit, à s’imaginer savoir « ce que Dieu veut » ! Mais le rédacteur ne s’embar­rasse pas de doutes. Évoquant le sacrifice du Fils, il écrit : « Dieu a fait sa part en payant le prix fort, en offrant son fils unique pour le salut de tous. Et nous avons la nôtre à faire en acceptant le cadeau. » Quant à ceux qui sont rétifs à accepter cette nouvelle, il conclut tout bonnement : « Pendant ce temps, l’heure tourne et Dieu regarde sa montre avec peine… » Je pensais jusque là que cette Lettre n’était pas destinée aux seuls enfants !

 

Ces derniers sont pourtant en grand nombre. On leur dit bien souvent qu’ils doivent « faire plaisir » à leurs parents. De façon comparable l’idée d’un culte devant être « agréable » à Dieu est générale chez les rédacteurs de la Bible. Pensons au « sacrifice que Dieu accepte et qui lui est agréable, et qui a un parfum de bonne odeur. » (Philippiens 4/18)

 

Cette idée ensuite est reprise dans le canon de la messe romaine. L’offrande de la victime sur l’autel du sacrifice doit être agréée comme le furent celles d’Abel, d’Abraham, et du pontife Melchisedech : il s’agit de se concilier les bonnes grâces d’un Dieu potentiellement terrible (l’Offertoire romain dit même qu’il faut l’« apai­ser », placare en latin), en le flattant obséquieuse­ment, à la manière d’un courtisan. L’image de Dieu ne sort pas grandie de cette vision.

 

Voltaire le disait bien : « Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu. » En fait, outre l’infantilisme qu’implique cet anthropomorphisme, c’est aussi un cas typique d’idolâtrie, qui consiste à enfermer la divinité dans une image purement humaine.

 

On ne rendra pas justice à l’Inconnaissable en lui prêtant ainsi des sentiments humains, et en particulier un des plus bas parmi les sentiments humains : un goût pour la flatterie et un incessant désir d’applaudissements. Comme dit Valéry dans son Ébauche d’un serpent : « Ô vanité, cause première ! »

 

En outre, il y a là aussi une inconséquence : car si Dieu a des sentiments humains, il n’y a pas de raison qu’il n’en ait pas aussi d’autres que celui-là : en particulier du mépris pour des créatures si viles qu’elles passent toute leur vie à s’aplatir devant lui.

 

Finalement, l’absurde théologie évangélique me semble corroborer la définition que Borges donnait de la théologie : « Une branche de la littérature fantastique. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 19 novembre 2020

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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25 mai 2023 4 25 /05 /mai /2023 01:00

J

e viens de lire des extraits de l’exhortation apostolique papale Amoris laetitia (la joie de l’amour), datée du 19 mars 2016.

 

Ce qui m’a frappé est une formule concernant l’amour conjugal. Il est, selon ce que dit le pape François, « la plus grande des amitiés » (Source : Lepelerin.com, 06/02/2018).

 

L’expression peut paraître paradoxale, puisque depuis le romantisme au XIXe siècle nous sommes habitués à ce qu’on appelle le « mariage d’amour » (love marriage), c’est-à-dire reposant sur la passion. Mais à la réflexion elle me semble juste. Je laisserai ici le cas du mariage, qui en ce qui me concerne ne me semble pas obligatoire pour connaître le vrai amour, pour m’en tenir à cette notion d’« amitié ».

 

Elle me semble en effet tout à fait apte à caractériser l’amour mature, profond et fécond, en opposition avec l’amour de type adolescent, passionnel, qui n’est pas l’amour de quelqu’un en particulier, mais l’amour de l’amour lui-même, l’état consistant à être amoureux et à s’y complaire, bien différent de l’intérêt porté à l’autre et de la sollicitude active où mène l’amour véritable. Aimer (vraiment), c’est aider.

 

On reconnaîtra là la différence entre éros, ou amour de désir, et agapè, ou amour de don. Une grande importance est donnée dans l’exhortation papale à l’échange verbal, au dialogue. En effet, une fois le désir assouvi, que faire ? Beaucoup, hélas ! n’ont rien à se dire alors. Et c’est là qu’intervient l’amitié : un ami est quelqu’un à qui on parle.

 

Je ferais simplement une petite réserve ici. Les thuriféraires d’agapè, comme Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident, condamnent totalement éros. Ils oublient cependant qu’en grec moderne agapè cumule les deux notions. Que selon les Pères grecs Dieu a pour les hommes un « amour fou », amour pris au sens de désir (manikos eros), selon l’expression même qu’on retrouve sous la plume d’André Breton. Que les prestiges de la passion continueront toujours à passionner. Que quand on aime vraiment quelqu’un on peut parfois, fugitivement, du fait de l’usure inévitable du temps, regretter de ne plus en être amoureux. Faisons donc en sorte que dans l’amour vrai, l’amour-amitié, restent des traces ou des vestiges de l’amour-passion. Méditons la fin de Philémon et Baucis de La Fontaine :

 

« L’amitié modéra leurs feux sans les détruire,

Et par des traits d’amour sut encor se produire. »[1]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 4 octobre 2018

 

[1] Sur la matière de cette chronique, on peut voir mon ouvrage Savoir aimer – Entre rêve et réalité. - Cliquer sur l'image ci-dessous :

 

Savoir aimer - livre de Michel Théron
D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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