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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 01:01

On la voit renaître un peu partout en cette période de confinement sanitaire. Beaucoup de signalements sur les transgressions des mesures réglementaires parviennent par téléphone aux services des urgences de la police, qui en sont saturés. C’est souvent l’occasion de régler ses comptes avec des voisins qu’on déteste ou jalouse, ou bien de satisfaire une vengeance vis-à-vis de tel ou tel groupe, celui des jeunes par exemple, dont on condamne les attitudes. (Source : lci.fr, 11/04/2020)

 

Ce comportement n’a absolument rien à voir avec le civisme, malgré ce que certains naïfs pourraient croire, et au rebours de ce que certains dirigeants même pourraient nous conseiller. Il est au contraire l’occasion de faire remonter à la surface les plus bas instincts de l’homme : la rancune, l’agressivité, la malignité en général. Il apparaît souvent dans les périodes troublées, comme il s’est vu lors de l’Occupation allemande dans la dernière guerre mondiale. Le film de Clouzot Le Corbeau en est la parfaite illustration.

 

Les délations se font aussi aujourd’hui sur les réseaux sociaux, favorisées par l’anonymat des interventions, équivalant aux lettres anonymes du film susdit. En fait, derrière les indignations morales se cachent des motifs bien moins avouables, dont le plus important est ce ressentiment dont Nietzche a parlé dans sa Généalogie de la morale, et que Max Scheler a explicité dans son livre L’Homme du ressentiment. Il s’agit d’une haine vis-à-vis de qui est différent de soi, avec lequel on se compare, mais qu’on déprécie par jalousie.

 

L’attitude normale, si je vois quelqu’un ne se conformant pas aux règles alors que moi-même je les respecte, serait d’aller le lui dire directement. Là serait le vrai civisme. Mais rentrer chez soi et téléphoner à la police, ou poster un billet vengeur sur un réseau social, témoigne d’une âme inférieure. C’est transformer une réaction immédiate spontanée et naturelle en vengeance, par incapacité de réagir dans l’instant. La vengeance, dit-on bien, est un plat qui se mange froid... C’est pourquoi la sagesse populaire dit aussi qu’« il est vilain de rapporter ».

 

On trouvera peut-être très pessimiste l’image que je donne ici de l’être humain. Je crois pourtant qu’elle est lucide, et je pense au dogme chrétien du péché originel, auquel Jung trouvait une « vérité inouïe ». Et même, si l’on en croit Schopenhauer : « Il n’est pas d’homme qui ne soit prêt à tuer son semblable, uniquement pour enduire ses bottes de la graisse du mort. »

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est paru dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

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10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 01:01

Le maire de Béziers a décidé de retirer les bancs publics de sa ville parce qu’on « n’a aucune raison de flâner » en cette période de confinement pour enrayer la propagation du coronavirus, a-t-il expliqué à France Bleu Hérault. (Source : francetvinfo, 07/04/2020)

 

L’être sensible en moi a été épouvanté par cette mesure. En effet, quoi de plus symbolique et de meilleure garantie d’humanité qu’un banc public ? Lieu de repos pour le corps et l’esprit, havre de chaleur et de convivialité, c’est lui souvent qui apporte le réconfort aux êtres blessés, qui ouvre un avenir à ceux qui n’y croient plus. Trace capitale de bien des expériences et aventures, que de souvenirs incarne-t-il pour bien des gens ! Pourquoi maintenant le proscrire, le bannir de l’espace urbain ?

 

On nous dit que c’est pour éviter les attroupements statiques. Mais d’abord une vieille personne qui veut prendre l’air et faire quelques pas dans la rue peut encore en avoir besoin pour une halte. Ensuite, qui empêchera ceux qui voudraient faire groupe et discuter ensemble de s’en passer et de s’asseoir par terre ? Et enfin, d’un point de vue général, son bannissement est une vraie catastrophe pour l’imaginaire : quel désert qu’une ville dépouillée de ses bancs ! Le cauchemar d’une dystopie n’est pas loin. Ne méprisons pas cet argument : l’homme est le fils de ses rêves. Il est lui-même fait de l’étoffe dont ils sont faits, ainsi que dit Shakespeare dans La Tempête. Il descend du Songe.

 

Dans un ancien billet de Golias Hebdo (15/01/2015), j’ai relevé la décision prise par la municipalité de Perpignan de supprimer la plupart des bancs publics de la ville, accusés de favoriser les réunions de SDF, et de les remplacer par des bancs à une seule place, plaisamment appelés par les opposants à cette mesure des « sièges pour culs pointus ». Là encore, le choix municipal a été radical. Mais je ne sais si à terme il a été efficace. Le dénuement ne disparaît pas par le seul fait de le cacher. On ne fait pas baisser la fièvre en cassant le thermomètre.

 

La méthode expéditive et brutale du maire de Béziers laisse bien perplexe. Elle manque évidemment d’humanisme, de finesse et de compréhension de notre réalité profonde. Évidemment ce premier magistrat n’est pas poète, et son choix est très prosaïque. Il reste qu’il aurait pu en faire d’autres que celui-là. Sa mesure procède d’un esprit totalitaire, voire sadique, et on ne peut s’empêcher de penser avec beaucoup d’appréhension aux mesures que prendrait le parti auquel il appartient, s’il arrivait au pouvoir.

 

Pour lire un poème inspiré par ce banc, cliquer sur l'image

 

***

 

Retrouvez tous mes articles de Golias Hebdo, publiés en plusieurs volumes, sous le titre Des mots pour le dire, chez BoD. Sur le site de cet éditeur, on peut en lire un extrait, les acheter... Cliquer : ici.

 

Notez qu'ils sont aussi tous commandables en librairie, et sur les sites de vente en ligne (Amazon, Fnac, etc.).

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 01:01

Tri

On nous dit qu’on pourra y être contraint pour déterminer ce qu’on devra faire avec les nouveaux malades du coronavirus, si les lits de réanimation ne sont pas en nombre suffisant. Mais sur quel critère le fera-t-on ? Sera-ce l’âge, en estimant le nombre des dernières années qui restent à vivre ? Et où fixera-t-on le curseur ?

 

Or que sait-on de cela ? Si la mort est certaine, l’heure est incertaine (mors certa, hora incerta). Il en est d’elle comme du Jugement, dont on ne connaît ni le jour ni l’heure (Matthieu 25/13). À son propos aussi Sénèque dit fort bien dans une lettre à Lucilius : « Nous ne sommes pas appelés à tour de rôle (non enim citamur ex censu) » (I/12) Il n’y a pas de liste prédéterminée qu’on pourrait consulter pour y apprendre ceux qui doivent mourir. La vie est faite de beaucoup de hasards : modélisation et calcul de type statistique pour se faire une idée de sa longueur ne peuvent jamais en rendre compte.

 

Les plus jeunes peuvent mourir avant les plus vieux, comme La Fontaine le montre dans sa fable Le vieillard et les trois jeunes hommes : les jeunes gens se moquent du vieillard plantant des arbres qu’il ne verra pas lorsqu’ils auront grandi, mais finalement ils meurent avant lui. Si l’on a bien cela présent à l’esprit et par principe, un vieillard a le droit de vivre, à stricte égalité avec un bébé.

 

On dira qu’on a besoin de la force de travail des jeunes pour faire marcher la machine économique. C’est un fait que les vieux ne le peuvent pas, comme tous les retraités. Mais cet argument traite l’être humain, au rebours de ce que dit Kant, toujours comme un moyen, jamais comme une fin. Il est aux antipodes de l’éthique, puisqu’il instrumentalise et aliène l’homme au bénéfice d’une abstraction. En fait il faut mettre ce dernier au centre de l’économie, le voir comme son bénéficiaire, et non le considérer comme un simple instrument pour la faire fonctionner. De même que le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat (Marc 2/27), l’économie est faite pour l’homme et non pas l’homme pour l’économie.

 

Je sais bien que les arguments moraux susdits risquent de ne peser guère face au pragmatisme et à la gestion soi-disant rationnelle des situations. En tout cas, je n’aimerais pas être à la place de ceux qui peut-être trieront les malades pour choisir ceux qu’on devra soigner et ceux qu’on laissera mourir, ou de ceux à qui on ordonnera de le faire.

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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