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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 03:01

Après les événements tragiques qui viennent de se produire à la Préfecture de police de Paris, notre président a appelé tous les citoyens à la vigilance, et à signaler aux autorités les moindres signes qui pourraient faire penser chez tel ou tel à une radicalisation fanatisante. Aussitôt certains bien-pensants se sont empressés d’y voir un appel à la délation.

 

Bien sûr, en un sens ils peuvent avoir raison. On sait que dans les périodes troublées surtout les lettres anonymes de dénonciation pullulent. L’exemple-type en est le film de Clouzot Le Corbeau. Si donc je vois que mon voisin, que je n’aime pas, s’est soudainement laissé pousser sa barbe, qu’est-ce qui m’empêche d’aller au commissariat le dénoncer pour radicalisation ? Tout le monde voit ici le risque encouru. En outre, on sait que les terroristes en puissance font en sorte de ne pas se faire remarquer avant de commettre leur crime. Donc l’appel présidentiel serait à la fois dangereux et inutile, et en outre il pourrait exonérer les forces de police de faire les efforts qui leur incombent spécifiquement. Enfin, on sait que, moralement, « il est vilain de rapporter ». Et il y aurait là, surtout si on le fait anonymement, une certaine lâcheté.

 

Et cependant on peut tout aussi bien dire, au contraire, que la lâcheté est de l’autre côté. En effet, on sait que le droit punit le refus de témoignage et la non-dénonciation de crime. Si je sais que mon voisin bat sa femme ou ses enfants, je dois le signaler, sinon je suis coupable de non-assistance à personne en danger. Si je laisse faire, je suis complice de celui qui fait. Complice, disait Péguy, c’est même pire qu’auteur. Car celui qui fait, il a au moins le courage de faire. Tandis que chez celui qui laisse faire, il y a la lâcheté en plus. L’histoire le montre à foison : le non-agir des bien-pensants fait plus de mal que la hardiesse des criminels. Le silence des pantoufles est pire que le bruit des bottes.

 

Bref, cette question est, comme bien d’autres concernant l’humain, d’une extrême complexité, et on ne s’en sort pas par des slogans ou des pudeurs effarouchées. Il y a des indignations qui sont bien sélectives. En fait, comme toujours, tout est affaire de cas, de circonstance (voir mon billet Jésuite, Golias Hebdo, n°594). J’admire ceux qui tranchent en toute chose de façon péremptoire et définitive. Autrement dit, je m’étonne de les trouver si naïfs.

 

D.R.

 

***

 

Retrouvez tous mes articles de Golias Hebdo, publiés en plusieurs volumes, sous le titre Des mots pour le dire, chez BoD. Sur le site de cet éditeur, on peut en lire un extrait, les acheter... Cliquer : ici.

 

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20 octobre 2019 7 20 /10 /octobre /2019 01:01

Certaines ne sont manifestement pas bonnes à dire, et les réactions qu’elles suscitent sont édifiantes.

 

C’est ainsi que j’ai été abasourdi par les sarcasmes dont a fait l’objet la jeune militante écologiste Greta Thunberg, à propos de son récent discours à l’ONU. Elle a été traitée de « tyran de 16 ans », d’« idéologue totalitaire », d’« ignorante ridicule », d’« autiste dépressive », de « fanatique verte anti-humaniste », d’« enfant manipulée », etc. Et on évoque à son propos l’instrumentalisation et l’endoctrinement des enfants dans l’Allemagne nazie ou la Chine maoïste. Finalement on lui suggère de revenir à l’école, et de cesser d’inciter les jeunes à boycotter la classe (Source : Télérama, 02/10/2019, p.87).

 

On croit rêver. Je viens de lire le texte de ce discours, et n’ai rien trouvé qui soit faux. Bien sûr il contient un grand emportement lyrique, bien sûr elle n’en est peut-être pas entièrement l’auteur elle-même. Mais enfin ce qui compte dans un texte n’est pas de savoir qui l’a écrit et dans quelles circonstances, mais si ce qui est dit est vrai. Or comment le contester, ainsi dans le passage suivant :

 

« Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos mots vides – et encore, je fais partie des chanceux. Des gens souffrent, des gens meurent, et des écosystèmes s’effondrent – nous sommes au début d’une extinction de masse –, et tout ce dont vous savez parler, c’est d’argent et des contes de fées de croissance économique éternelle...Comment osez-vous ? »

 

Qui niera que l’argent encore aujourd’hui mène le monde, que tout est susceptible d’être marchandisé, que la « croissance économique éternelle » n’est qu’un « conte de fées » ? Que donc le salut, s’il en est encore temps, ne réside pour les pays pollueurs que dans la déconsommation et la décroissance ? – Voir ici mon billet Décroissance (Golias Hebdo, n°587).

 

Le « Comment osez-vous ? » de la jeune oratrice revient plusieurs fois dans son discours, et lui donne des accents prophétiques. C’est un évident appel à changer de mentalité, à une metanoïa. Et il faut ici une cohérence. Il ne suffit pas d’approuver mollement un credo écologiste, et de rouler en véhicule SUV (Sans Utilité Véritable) ! « Soyez vous-mêmes, disait Gandhi, le changement que vous voulez voir dans le monde. »

 

Pauvre Greta, ainsi percée de flèches telle un nouveau Sébastien ! Comme dit Guy Béart : « Le premier qui dit la vérité / Il doit être exécuté ! »

 

D.R.

 

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14 octobre 2019 1 14 /10 /octobre /2019 01:01

Pris comme adjectif, ce mot est souvent péjoratif, et désigne comme dit Le Robert une « personne qui recourt à des astuces hypocrites ». Pourtant il convient de le réexaminer, d’autant que l’actuel pape François est le premier jésuite à avoir été élu au pontificat.

 

Le sens péjoratif a été initié par Pascal dans ses Provinciales, lorsqu’il critique les abus de la casuistique des moralistes jésuites. Selon ces derniers, tous les problèmes qui se présentent dans la vie sont affaire de cas, c’est-à-dire qu’ils relèvent chacun d’une analyse particulière, et en pareille matière les grands principes doivent être modulés. Par exemple on condamne le duel. Mais celui qui veut le pratiquer n’a qu’à dire à son adversaire de l’attaquer en premier, en suite de quoi il n’aura lui-même qu’à répondre, et ainsi il pourra se battre. Pascal trouve ce type de biais inadmissible, car pour lui les principes sont intangibles et il ne faut pas ruser avec eux.

 

L’ironie pascalienne est tellement fine et au fond efficace qu’on se range facilement de son côté, et c’est à quoi d’ailleurs invitent les manuels de littérature, en entérinant cette dévalorisation de l’esprit jésuite, qui perdure ensuite chez des générations de professeurs et d’élèves.

 

Pourtant un peu de réflexion montre que Pascal n’a pas raison. Il y a chez lui une grande psychorigidité. La vie est tellement complexe et changeante qu’aucun grand principe ne peut l’épuiser. Comme dit Lao-Tseu au début de son Tao-te-King : « La Voie vraiment voie n’est pas une voie constante. Les termes vraiment termes ne sont pas des termes constants. » Tel choix valable pour tel instant ne le sera plus l’instant d’après, et tout n’est qu’affaire de cas ou de circonstances.

 

Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, Bergson oppose la « pensée close », figée sur des certitudes, et la « pensée ouverte », perméable au doute, qui seule dans l’histoire fait progresser la conscience morale. S’agissant du pape François, on veut espérer qu’il défend la seconde contre la première. Des gages en ont déjà été donnés, lorsqu’il a condamné radicalement la peine de mort, contre ce qu’affirmait précédemment le Catéchisme de l’Église catholique. On aimerait qu’il fasse preuve de la même ouverture face à la très complexe et douloureuse question de l’avortement, qui doit être éminemment circonstanciée : malheureusement ce n’est pas encore le cas. Attendons !

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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