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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 23:01

 

J’ai récemment rendu visite à une personne âgée, dans la maison de retraite où elle est installée. À cette occasion j’ai rencontré l’animatrice, qui m’a fièrement vanté toutes les « animations » qu’elle proposait aux pensionnaires. Je l’ai même vue à l’œuvre, et quasiment arracher de son fauteuil tel ou tel résident, pour l’inviter à se joindre à un groupe pour parler ensemble, chanter en chœur, etc. À l’appui de ses exploits, elle m’a même montré des photos montrant les résidents déguisés lors du dernier carnaval : dérisoire et pathétique mascarade ! Leur avait-elle même demandé leur avis pour les costumer ainsi ?

Cet acharnement à l’animation à tout prix m’a paru de mauvais augure, et constituer une intrusion très contestable dans l’intimité de chacun. Pourquoi vouloir à tout prix socialiser les gens ainsi ? Si cela peut convenir à certains, d’autres peuvent préférer la solitude, la contemplation muette des choses et des êtres, comme je l’ai constaté ce jour-là en observant d’autres pensionnaires. Assis sur un banc, et regardant autour d’eux, ils ne semblaient pas malheureux, loin de là. Là étaient assurément leurs habitudes et leurs goûts quotidiens. Ils s’en contentaient : pourquoi les en priver ?

Lors de la même visite, j’ai pu voir qu’il y a différentes sortes de maltraitance, dont la verbale n’est pas la moindre. Ainsi certains membres du personnel s’adressaient avec une inadmissible familiarité aux personnes dont ils avaient la charge, et qui s’en trouvaient totalement infantilisées. C’est dégrader quelqu’un de ne pas lui parler comme à un adulte normal. On lui enlève sa dignité d’être humain. En plus, comme il ne peut pas se défendre, à cette vraie violence on ajoute la lâcheté.

Revenant chez moi, méditant sur l’« animation », je me suis demandé pourquoi les gens en ont toujours besoin. Je pense à ces touristes qui, sitôt arrivés dans leur lieu de vacances, s’occupent de savoir s’il y a des « animations ». Comme s’ils ne pouvaient pas s’animer eux-mêmes ! J’ai pensé à ces enfants qu’on suroccupe maintenant en les surchargeant d’« animations », en sorte qu’ils ne peuvent plus se faire face à eux-mêmes dans cette solitude qui devrait être pourtant un refuge. Détournés d’eux-mêmes, ils sont désorientés quand rien n’est là pour les étourdir. Plus tard, il n’y a aucune raison pour qu’ils changent. Et donc les enfants aujourd’hui sont en grand nombre !

 

Animation--illustration.jpg

 


 

Nota : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :


Petite philosophie de l'actualité, format Internet

 

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 23:01

 

On ne naît pas pauvre, on le devient. Ou alors on provient d’ascendants qui eux-mêmes ne sont pas nés tels, mais le sont devenus, à tel ou tel moment de l’histoire, et du fait de telle ou telle circonstance. Tous les hommes ayant droit, me semble-t-il, à un égal destin, la pauvreté renvoie forcément à la question de la justice et de l’injustice. Donc à l’analyse des causes qui l’ont provoquée, et aux moyens d’y remédier.

J’ai regardé l’excellente émission Les Défis de l’Église, diffusée sur Arte le 1e avril dernier. On s’y demandait par exemple ce qu’allait faire le nouveau pape François vis-à-vis de la pauvreté. Avec un tel nom, celui de l’apôtre même de la pauvreté, François d’Assise, on s’attendait qu’il la mît au centre de ses préoccupations. Et effectivement on a vu qu’il s’en préoccupait beaucoup, menant lui-même une vie « pauvre », et alimentant son image de « pape des pauvres ».

Mais l’émission montrait bien qu’il y a deux façons de s’intéresser à la pauvreté : la première est celle de valoriser les pauvres je dirai abstraitement, de parler comme faisait déjà Bossuet dans un de ses sermons de leur « éminente dignité », et donc de limiter la considération qu’on a pour eux à la charité qu’on leur témoigne. La seconde façon est de faire les concernant l’analyse dont j’ai parlé, d’affirmer leurs droits, et d’œuvrer pour faire cesser l’injustice dont ils sont victimes. À cette tâche s’était vouée en Amérique latine la théologie de la libération. On sait que l’Église catholique la considère depuis toujours avec suspicion, comme « flirtant » avec le marxisme.

Le nouveau pape jusqu’ici a choisi de s’en tenir à la première voie, celle de l’intérêt compassionnel. Au mépris par exemple de ce que disent les Béatitudes, qui ont comme un petit air de l’Internationale : « En marche, les humiliés… », pour reprendre la traduction de Chouraqui. Quant à la théologie de la libération, elle agonise dans les pays mêmes où elle est née. Ce qui y prospère aujourd’hui, c’est le mouvement évangélique, où la contagion émotionnelle l’emporte, à grands renforts de musiques et de chants, sur toute velléité d’analyse sociale, froide et objective. Il est bien dommage que le pape non plus ne se mêle pas d’analyse sociale concrète, qu’il aime tant les pauvres, mais ne s’occupe pas des droits qu’ils ont à vouloir sortir de leur état.

 

Pauvrete--illustration.jpg

 


 

Nota : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :


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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 23:01

 

J’attache beaucoup d’importance aux termes qu’on emploie, à leur pertinence à ce qu’on veut désigner. Des déviations de sens jettent la confusion dans les esprits individuels, et ensuite au sein du corps social tout entier, quand les mots sont répétés machinalement, par psittacisme, très souvent par imitation des journalistes « faiseurs d’opinion ».

Je prendrai ici seulement deux exemples. D’abord le mot de « grève ». Il n’y a grève que lorsqu’on cesse le travail pour lequel on est payé, dans l’espoir par exemple d’un meilleur salaire : mais ce faisant, on assume le risque de le voir amputé. On comprend d’ailleurs que la décision de la faire soit difficile à prendre, et que beaucoup même y renoncent pour cette raison. Or aujourd’hui on confond grève et manifestation. Par exemple on parle de « grèves » de lycéens ou d’étudiants. L’absurdité est patente. Élèves et étudiants bénéficient d’un service : littéralement ils ne travaillent pas, ils coûtent, la plupart du temps à la collectivité, qui paie leurs études. C’est comme si les usagers d’un service public, mettons les voyageurs d’un bus, d’un tram, d’un train, décidaient de ne pas y monter : certes libre à eux, mais il n’y a aucun sens alors à parler de « grève ». De la même façon lorsque les routiers bloquent les routes avec leurs camions : ils manifestent, ils ne font pas grève. La grève serait de laisser les camions au dépôt, et ce faisant de perdre le salaire afférent à la cessation du travail.

Le second exemple est le mot d’« antisémitisme ». On le confond la plupart du temps avec celui d’« antijudaïsme ». Mais ce dernier seul convient dans le cas précis de l’hostilité vis-à-vis des juifs. Il est absurde de dire par exemple que les Arabes sont antisémites, puisque ce sont eux-mêmes des sémites ! Plus sournois, mais très répandu aussi, est le fait de confondre « antisionisme » et « antijudaïsme », d’y voir des synonymes : or on peut très bien être hostile à la politique actuelle de l’état d’Israël, mais non aux juifs eux-mêmes.

Comme on parle d’écologie à propos de la nature, il en faudrait une concernant l’esprit. En n’accordant à chaque mot que le sens précis qui lui convient, on éviterait cette « bouillie verbale » généralisée, dont la conduite des affaires humaines, ce qui est proprement la politique, subit aussitôt les fâcheuses conséquences.

 

Vocable--illustration.jpg

 

 


 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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