Voici le texte du billet que j'ai donné à Golias Hebdo, n°288, semaine du 16 au 22 mai 2013 :
Suivisme
Ce mot est généralement négatif, et désigne une soumission moutonnière. Dans le film Le Cercle des poètes disparus, pour en montrer le danger, le professeur Keating fait se déplacer en rond un groupe d’élèves, et tous accélèrent machinalement le pas à mesure que le fait le premier de la file.
Une affiche catholique vantant les prochaines Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ), qui se tiendront cette année en juillet à Rio, porte en légende : « Jésus aura 4 millions de followers… Sois des leurs ! » Ce mot anglais, tiré des réseaux sociaux, vise à séduire les jeunes, qui attirent les démagogues comme le miel attire les mouches. Par parenthèse, quand on dit que notre civilisation est individualiste, c’est faux en l’espèce, car rien n’est plus conformiste que de « suivre » aveuglément une vedette, ou un gourou, etc., comme font les followers de tout genre. En tout cas, c’est bien au pur suivisme que notre affiche invite.
Jésus n’a jamais voulu qu’on l’idolâtrât ou même le suivît sans réfléchir. L’important pour lui était qu’on l’écoutât et agît en conséquence : « Pourquoi m’appelez-vous ‘Seigneur, Seigneur !’, et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6/46) Il invitait à relire correctement la Loi et à en tirer des leçons de bonne conduite, fidèle en cela à la traditionnelle orthopraxie juive. On peut même douter que le mot akoloutheîn, que Jésus emploie à l’adresse de ses disciples, et qu’on traduit par « suivre » à partir du sequi de la Vulgate, signifie réellement « suivre ». Formé de keleuthos (chemin), et de a copulatif, son sens premier est : « qui fait route avec ». Pourquoi alors ne pas remplacer « suivre » par : « accompagner » ? Compagnon de route, Jésus est simplement plus avancé que nous en réflexion, et selon le mot qui termine le Prologue de Jean, un exégète de la voix du Père (1/18). Traduire le exègèsato par : « Il l’a fait connaître » est déjà accorder à Jésus un peu de la nature du Père, et oublier qu’il n’a fait que nous « ouvrir les Écritures », comme le disent les Pèlerins d’Emmaüs (Luc 24/32). Quant à le rendre comme le fait Chouraqui par : « Il entraîne » (cf. « hégémonie », etc.), c’est extrêmement dangereux. Méfions-nous de tous les chefs qui entraînent : Duce, Führer, Conducator, etc., et aussi de ceux qui les suivent. Ils sont de sinistre mémoire. Des suiveurs en effet on peut passer aux sectateurs (du latin sectari, fréquentatif de sequi), et pourquoi pas enfin aux sectaires ? – Il est donc bien dommage que notre affiche n’ait pas eu la prudence d’y penser !
Nota :
1/ Pour lire ce billet sur le site de Golias, cliquer : ici.
2/ Tous les billets que j'ai donnés à Golias Hebdo, entre fin décembre 2008 et fin janvier 2011, sont maintenant parus, en version souvent considérablement augmentée, dans le recueil suivant publié aussi chez Golias : Des mots pour le dire - L'actualité au fil des jours.
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Michel Théron










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