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19 janvier 2019 6 19 /01 /janvier /2019 02:01

Le récent procès du cardinal Barbarin à Lyon, à propos des affaires de pédophile qui ébranlent l’Église, m’amène à faire quelques remarques.

 

D’abord le cardinal a expliqué sa passivité en disant : « Quand je ne sais pas quoi faire, je me tourne vers Rome. » Autrement dit il s’abrite derrière une autorité supérieure pour éluder sa propre responsabilité. Cet aveu d’impuissance est quand même étonnant, de la part d’un « cardinal-archevêque-de-Lyon-primat-des-Gaules » !

 

Enfin et surtout la réponse du Vatican est édifiante. Ordre a été donné au cardinal de « prescrire toutes les mesures disciplinaires adéquates tout en évitant le scandale public. » C’est cette hantise du scandale qui me semble le nœud de la question, et constituer une plaie béante au cœur de ce grand corps qu’est l’Église.

 

Cette obsession relativement à ce qui se passerait si les choses venaient à se savoir n’est évidemment pas nouvelle. Ainsi j’ai entre les mains un opuscule, Ordo missae, imprimé en 1965 au Vatican, en latin, contenant les instructions pour la bonne tenue de la messe. On y lit que quelques anomalies qui se passent dans la célébration, comme l’oubli par le prêtre des paroles sacramentelles, la disparition de l’hostie (envolée du fait du vent ou avalée par un animal quelconque), etc., l’essentiel est que l’assistance ne s’en aperçoive pas. Toutes choses doivent se faire en évitant, autant que faire se peut, le scandale ou l’étonnement des fidèles – Omnia fiant vitando, quantum fieri potest, fidelium scandalum vel admirationem (p.60). J’aime bien ce « autant que faire se peut ». Il est chargé d’un humour bien involontaire.

 

Cette culture du secret est sans doute propre à toutes les administrations. Certains disent qu’elle est inévitable pour éviter la fragilisation des Institutions et la perte de confiance des assujettis. Je pense ici à la parabole « Devant la Loi » qui clôt Le Procès de Kafka. Aux doutes de Joseph K., le prêtre répond : « Douter de la dignité du gardien, ce serait douter de la Loi ». Et il ajoute : « On n’est pas obligé de croire vrai tout ce qu’il dit, il suffit qu’on le tienne pour nécessaire » À quoi finalement K. répond : « Triste opinion… elle élèverait le mensonge à la hauteur d’une règle du monde. »

 

Je suis de son avis. Évoquer le « scandale » comme argument de défense est hypocrite et inadmissible, la vérité passant avant tout. Et comme dit Brecht dans La Vie de Galilée : « On épuise la confiance à trop exiger d’elle. »

 

D.R.

 

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7 janvier 2019 1 07 /01 /janvier /2019 02:01

Je trouve parfaitement fondées certaines revendications des « gilets jaunes ». Cependant je trouve aussi dangereuses non seulement certaines de leurs propositions, comme celle du référendum d’initiative populaire (voir là-dessus mon billet dans le n°557 de Golias Hebdo), mais aussi certaines de leurs interventions. Ainsi l’un d’entre eux vient d’être condamné à 4 mois de prison avec sursis pour avoir à deux reprises, lors d’une discussion houleuse, réclamé « la guillotine » contre le député LREM de Haute-Saône Christophe Lejeune (Source : (Source : estrepublicain.fr, 03/01/2019)).

 

Il faut se méfier de la haine, quand elle emporte toute mesure. Il en est une certaine sorte, qui nous met au-dessous de ce que nous haïssons, et cela, si fondés que puissent être nos griefs au départ. Dans le cas précis, il s’agit sûrement de l’obsession, très fréquente dans toutes les révolutions, d’une égalité portée à son point extrême, analysée par Montesquieu dans L’Esprit des lois comme pathologie majeure de toute démocratie : l’esprit d’égalité devient égalitarisme, et comme le brigand Procuste avec son fameux lit, on veut tout soumettre à la même toise, et pour cela araser tout ce qui dépasse, couper des têtes, y compris physiquement. Dostoïevski a décrit ce comportement dans Les Possédés, évoquant la venue des « terribles niveleurs », avec le personnage de Chigaliov.

 

Tocqueville aussi, dans De la démocratie en Amérique, a souligné un paradoxe : la haine que les hommes portent aux privilèges est plus forte quand les inégalités diminuent. Quand elles sont nombreuses, on les remarque moins. Mais celles qui restent choquent davantage.

 

L’invidia democratica, l’envie ou la haine démocratique constitue un bel exemple de ressentiment, au sens où le prend Nietzsche dans La Généalogie de la morale. Voyez comment Flaubert, dans L’Éducation sentimentale, décrit l’invasion des Tuileries par la foule lors de la Révolution de 1848 : « Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus, faute de ne pouvoir les violer. » Certes si la révolte peut être sainte, l’envie est hideuse.

 

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D.R.

 

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5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 02:01

Elle se fonde sur un mouvement affectif, qui engendre une éclipse, momentanée ou durable, de la rationalité. Les spécialistes parlent ici de biais cognitifs, pour signifier l’emprise sur nous de nos émotions, au détriment de notre raison.

 

Par exemple si nous voyons un cageot d’oranges dont la première rangée est pourrie, la raison devrait nous dire qu’il y a toute probabilité pour que les rangées d’en-dessous soient aussi pourries. Mais si nous disons le contraire, c’est que nous désirons qu’elles ne le soient pas. Certes elles peuvent ne pas l’être, mais il n’est pas rationnel de le conclure. On peut appliquer cet exemple à la croyance en un monde meilleur postulé pour le futur, fréquente en maintes religions à dimension eschatologique.

 

En vérité, nous allons trop vite dans nos jugements, nous ne prenons pas le temps de réfléchir froidement. De façon paranoïaque, narcissique et égocentrée, nous allons immédiatement vers ce alimente nos peurs, ou au contraire ce qui nous fait plaisir. Par exemple, je viens de lire sur un paquet de cigarettes du commerce : « Fumer provoque 9 cancers du poumon sur 10 ». C’est une vérité. Mais la conclusion que nous en tirons est que 9 fumeurs sur 10 attrapent le cancer, ce qui est faux : environ 10% seulement. Notre peur a triomphé de notre raison. – À l’inverse, le slogan du Loto : « 100% des gagnants ont tenté leur chance » nous fait plaisir et nous n’en voyons pas le truisme : nous pensons inconsciemment que tout le monde peut gagner, ce qui évidemment est faux. Là c’est le désir qui l’a emporté sur la raison.

 

De même, quand vient de se produire un mortel accident d’avion, l’émotion fait que nous avons peur de prendre l’avion, alors que nous devrions savoir que l’avion est bien moins accidentogène que l’automobile. Là encore nous ne sommes pas rationnels.

 

Notre cerveau aussi fabule constamment, c’est une machine à fabriquer du storytelling. Ainsi nous cherchons du sens partout. Nous n’admettons pas le hasard, les coïncidences : nous voyons partout des causalités et des finalités, nous croyons facilement aux « vérités alternatives » ou aux fausses nouvelles (fake news), comme je l’ai souligné dans mon article Complotisme (Golias Hebdo, n°556).

 

Ceux qui veulent asservir et manipuler les esprits s’engouffrent dans cette propension que nous avons à juger sans réfléchir. La fabrique du consentement par exemple, pour reprendre le terme de Chomsky emprunté au publicitaire Bernays, s’inspire pour influencer nos opinions et comportements des techniques du commerce, du neuromarketing. C’est la méthode du nudge, ou « coup de coude » en anglais, dont relèvent les deux slogans que j’ai cités précédemment.

 

Qu’en conclure ? L’important est d’avoir conscience de ce phénomène, et quand nous croyons, de savoir que c’est le cœur qui parle en nous, et non la raison.

 

D.R.

 

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Nota : Ce texte est aussi publié en volume. Retrouvez-le, avec toutes mes chroniques revues et enrichies, réunies sous forme de livres édités chez BoD en version papier et en version électronique, et constituant une collection de plusieurs tomes :

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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