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24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 02:01

Je republie une nouvelle version réactualisée de cet article (voir le dernier paragraphe) :

 

Il est souvent d’une grande et dommageable ambiguïté. Je pense par exemple aux mots, dont on parle beaucoup actuellement, d’antisémitisme et d’antisionisme.

 

Pour le premier, désignant la haine des Juifs, il vaudrait mieux parler d’antijudaïsme, ne serait-ce que parce que les Arabes, les premiers hostiles aux Juifs, sont eux-mêmes des sémites. Comment pourraient-ils en vouloir à eux-mêmes ?

 

Pour le second, il est extrêmement équivoque. Il peut désigner, comme le dit par exemple le dictionnaire Robert dans une formule embarrassée, à la fois une « hostilité contre la politique des juifs, contre l’État d’Israël ». Mais ce sont là deux choses tout à fait différentes. Une chose est de critiquer la politique de l’État d’Israël, et une autre d’en vouloir à cet État lui-même, jusqu’à désirer sa disparition. On peut bien dire que l’actuelle politique de cet État est du colonialisme, réduisant certains à n’être que des citoyens de seconde zone, et transformant le pays en apartheid, comme dans l’ancienne Afrique du Sud – et pour autant ne pas être hostile à cet État lui-même et aux juifs qu’il contient. D'ailleurs ces critiques sont faites à l'intérieur de cet État lui-même par certains de ses membres.

 

Malheureusement le mélange des deux notions est vite fait. Déjà notre actuel président a naguère déclaré, le 16 juillet 2017 : « L’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme. » Maintenant, au vu des actes antijuifs auxquels on assiste, un député LREM, Sylvain Maillard, veut une loi visant à pénaliser l’antisionisme lui-même.

 

Cela me semble extrêmement grave, car c’est s’attaquer à la liberté d’opinion et d’expression. Les actes d’antijudaïsme sont déjà suffisamment punis par la loi. Pourquoi vouloir bâillonner les esprits, en leur interdisant de porter des appréciations sur telle ou telle politique ? Je vois là un totalitarisme idéologique, le même que j’avais dénoncé en son temps à propos de la loi pénalisant le négationnisme, portée par un homme politique issu d’un parti lui-même totalitaire. Cette question, avais-je dit, relève des historiens et de leur savoir informé. Ce n’est pas à la loi de faire la police des esprits.

 

J’apprends encore que notre président a dit au dîner du CRIF du 20 février 2019 : « L’antisionisme est l’une des formes modernes de l’antisémitisme. » Or ce n’est pas parce que certains pour masquer leur haine des Juifs se disent antisionistes, que l’antisionisme signifie forcément la haine des Juifs. En matière de langage comme en matière de droit abusus non tollit usum (l’abus ne supprime pas l’usage).

 

D.R.

 

***

 

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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 02:01

J’ai revu sur Arte le beau film de Kieslowski Trois couleurs : Bleu. Cependant l’indéniable splendeur plastique des images, de même que l’excellente composition de Juliette Binoche, n’ont pas suffi à lever pour moi toute ambiguïté à l’égard de cette œuvre.

 

D’abord tout en elle n’est que signes, jusqu’à la saturation. Ils sont parfois surindiqués, tel le plan initial où les aléas du jeu du bilboquet signifient à l’évidence le rôle du hasard dans nos vies, ou encore plus loin ce plan où une lueur bleue erre sur le visage de l’actrice, de façon à mon avis bien trop appuyée et artificielle. Bien sûr le cinéaste qui multiplie ces signes a la prudence et l’habileté de ne pas les expliciter. Mais enfin on sent bien que dans son univers la moindre chose peut faire sens, même si c’est au spectateur de le formuler. Quant à moi, je pense, après Spinoza, que la finalité ne renvoie qu’à notre propre attente, et que le sens n’est que le désir que nous en avons, ainsi que je l’ai dit dans mon billet Complotisme (Golias Hebdo, n°506).

 

Mais cette réserve personnelle est moins grave que la suivante. Les cinq dernières minutes du film sont occupées par un chœur  tonitruant et emphatique, dont le texte est l’hymne paulinienne très connue sur le pouvoir de l’amour (1 Corinthiens 13). Évidemment chaque personnage de ce film choral va être touché par la grâce de l’agapè, qui, nous dit le texte grec, l’emporte sur la « connaissance », et « supporte tout ». Le spectateur ignorant le sens des paroles est évidemment ému aux larmes, et l’émotion est son dernier mot. Mais comme les larmes brouillent le regard, l’émotion peut obscurcir la pensée. Si par exemple une femme, qui a pu entendre lors de son mariage, comme bien d’autres, l’hymne paulinienne, est battue par son mari, doit-elle le supporter ? Et que penser d’un amour non éclairé par la connaissance ? Il peut être catastrophique. « Tous nos crimes, disait Soljenitsyne, sont des crimes d’amour. »

 

Bref je crois qu’il peut parfois exister une irréflexion de l’art, et qu’elle est d’autant plus dangereuse que l’art est, comme ici, plus beau.

 

D.R

 

***

 

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12 février 2019 2 12 /02 /février /2019 02:01

En complément à ma photo et mon poème Brisures, publiés hier, voici une ancienne chronique sur ce sujet (parue en juillet 2015) :

 

Brisure

 

Elle est ordinairement vue de façon négative. Qu’un objet cher, ou encore notre cœur, vienne à se briser, et nous voici bien malheureux. Cependant qui nous dit que nous avons raisons de nous affliger ainsi ? Nous pouvons essayer la réparation, et ce qui s’est brisé nous sera plus cher encore.

 

Je pense à l’usage japonais du kintsugi : c’est une méthode de réfection des poteries brisées, les traces de la réparation étant volontairement laissées bien visibles, et donnant ainsi à l’objet une plus-value. On prend en compte son passé, son histoire et les accidents éventuels qu’il a pu connaître. Sa brisure ne signifie plus sa fin ou sa mise au rebut, mais un renouveau, le début d’un autre cycle et une continuité dans son utilisation. C’est pourquoi on ne cache pas les réparations, mais au contraire on les met en avant.

 

Cela nous surprend sans doute, habitués que nous sommes, dans une civilisation de l’éphémère et du jetable, à ne plus rien réparer, mais à tout remplacer. Pourtant nous devrions méditer sur l’exemple japonais. Les conséquences philosophiques et esthétiques sont considérables. D'abord elles évitent l’amnésie et l’absorption dans l’instant qui nous caractérisent, en préservant la mémoire des choses. Chargées d’histoire et de cicatrices, elles nous touchent plus que flambant neuves. Qui ne voit que ce qui fait leur prix même est d’être fragiles et toujours menacées ?

 

D’autre part, la réussite en art est toujours dans la brisure d’un code, le bug dans le programme. Ce qui est attendu touche moins que ce qui surprend et désarçonne, brise l’habitude. Quand nous voulons dire que telle œuvre est faible, nous disons bien qu’« elle ne casse rien ». Et quand elle nous touche au contraire, nous disons qu'elle « déchire ». Le chanteur de flamenco, pour toucher l’auditoire et atteindre enfin le duende, boit une rasade d’alcool fort, pour volontairement se briser la voix. Éraillée, elle fera mieux parler l’âme qu’une voix lisse. Cela vaut aussi pour la poésie : voyez la conférence de Lorca Jeu et théorie du duende (1930). Certes on reste toujours blessé par la rencontre de l’Ange divin, ainsi qu’il est arrivé à Jacob (Genèse 32/24-32). Mais dans ces blessures et brisures de la vie l’Essentiel nous effleure : sachons les écouter.

 

Bol réparé selon la technique japonaise du kintsugi

Bol réparé selon la technique japonaise du kintsugi

Brisure

***

 

Voici le lien pour voir ma photo et lire mon poème :

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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