On parle beaucoup actuellement, à propos du mouvement des gilets jaunes, de la possibilité constitutionnelle d’instaurer un référendum d’initiative citoyenne (RIC). Au risque de mécontenter mes lecteurs, je dirai que cette mesure, si elle est adoptée, me semble extrêmement dangereuse.
À part certaines questions très locales et purement techniques où cette possibilité pourrait être une bonne chose, à l’image de la pratique suisse des votations, il n’en est pas de même pour les grandes questions, dont beaucoup ont des enjeux moraux importants. Il est évident que si on faisait un référendum pour le rétablissement de la peine de mort, ou pour l’expulsion immédiate des immigrés, la réponse serait oui. La foule réagit par impulsion immédiate, sans s’occuper de réfléchir. Elle préférera toujours Barabbas à Jésus.
Il suffit de voir le déluge d’opinions non réfléchies qui se répand sur Internet via ces réseaux sociaux qui ont été à l’origine du mouvement des gilets jaunes. Pour une opinion sensée, combien d’absurdes et de dangereuses ! Agressivité et haine s’y donnent libre cours. Certains même parlent de référendum « révocatoire », qui consisterait à écarter tel ou tel représentant qui ne donnerait pas satisfaction. Mais on pense là aux tribunaux populaires, avec tous leurs excès, que l’on a connus lors de la Révolution française, ou avec le totalitarisme soviétique.
Au vu d’ailleurs de la complexité des choses, comment penser qu’une réponse satisfaisante à une question peut être simplement un oui ou un non ? En réalité, le référendum a toujours l’aspect d’un plébiscite : il s’agit de savoir si l’on suit ou non une personne, celle qui pose la question. La porte est ouverte au césarisme : il suffit de voir comment Mussolini et Hitler ont pu jouer du recours immédiat au peuple, en court-circuitant tous les corps intermédiaires et toutes les instances représentatives pour conquérir le pouvoir. L’axiome Vox populi vox Dei (La voix du peuple est la voix de Dieu) qui sous-tend tous les populismes, peut mener aux pires résultats, comme à ceux que nous prédisent les sondages pour les prochaines élections.
On connaît la fable de La Fontaine Les Grenouilles qui demandent un roi. Lassées de la démocratie, elles demandent qu’on leur donne un roi. Jupiter leur envoie d’abord un inoffensif soliveau, qui ne leur inspirant aucune crainte les fait s’agiter dans tous les sens et dans un état de complète anarchie, finalement insupportable. D’où une nouvelle demande de leur part : « Donnez-nous un roi qui se remue. » À la fin Jupiter leur envoie une grue qui les tue et les dévore, et à leurs nouvelles plaintes il répond qu’elles auraient dû garder leur premier type de gouvernement, et à défaut se contenter du premier roi qui leur fut envoyé.
Dans la situation sociale agitée que nous vivons aujourd’hui, j’ai pensé au sort des Français, analogue à celui de ces grenouilles. Bien sûr je ne dis pas que notre ancien président était lui aussi un soliveau, mais je crois que son inaction leur aura été moins préjudiciable que l’agressivité de leur nouveau Roi, qui les dévore bel et bien.
Il anesthésie ses sujets, en leur faisant oublier que l’optimisation fiscale est en réalité une évasion fiscale. Que la théorie économique du ruissellement n’est pas une théorie mais un pur mythe, qui oublie la cupidité naturelle des individus (les « premiers de cordée ») quand ils ne sont pas contrôlés par l’État : le ruissellement n’est qu’une évaporation. Que l’on ne peut pas gérer la France comme une start up. Que l’on doit écouter et non se poser comme un donneur de leçons. Que l’augmentation du SMIC qu’il vient de décider pour apaiser la colère sera payée par les contribuables, et non par les patrons, au point que ce qu’on donne d’une main sera repris par l’autre, les bénéficiaires de ces largesses les payant par l’abandon de tel ou tel service collectif auquel ils pourraient prétendre, etc.
Comme les grenouilles du fabuliste, les Français sont indécrottablement monarchistes, et c’est un fait que notre régime politique, où le président a tous les pouvoirs, n’est en réalité qu’une monarchie élective. Mais aussi souvenons-nous qu’ils peuvent être régicides, et que la roche Tarpéienne est près du Capitole...
Un jeune américain de 27 ans, John Chau, a été tué à coup de flèches, dès son arrivée sur leur territoire, par les indigènes habitant l’île de North Sentinel, dans un archipel de l’océan Indien rattaché à l’Inde. Très croyant, ce jeune homme se pensait en terre de mission. Dans une ultime lettre adressée à sa famille, rédigée le matin de sa mort, il confiait : « Vous pensez peut-être que je suis fou de faire tout ça mais je pense que ça vaut la peine d’apporter Jésus à ces gens... Ce n’est pas en vain – les vies éternelles de cette tribu sont à portée de main et j’ai hâte de les voir adorer Dieu dans leur propre langage. » (Source : lemonde.fr, 21/11/2018)
Ce prosélytisme en effet est bien comme il le disait une folie. Il peut malheureusement s’autoriser de la fin de l’évangile de Matthieu : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. » (28/19-20) Passage funeste, au nom duquel beaucoup de vies furent sacrifiées dans l’histoire, non seulement celles des évangélisés, mais comme ce vient d’être le cas pour notre pauvre jeune homme, des évangélisateurs.
Il était sans nul doute illuminé, et naïf de croire que la peuplade en question n’avait aucune vie spirituelle, aucun contact avec le divin. Ce sont de fervents animistes, manifestement en tout cas plus imprégnés de spiritualité dans leur vie quotidienne et le moindre de leurs gestes que la plupart des croyants « civilisés ». Qu’ils trouvent Dieu dans la Nature, pourquoi le leur reprocher ? C’est bien ce qu’a dit Spinoza chez nous.
En attendant, l’intrusion de ce corps étranger, même mort, chez eux risque de leur apporter des agents infectieux mortels contre lesquels, vivant en autarcie de temps immémorial, ils n’ont pas d’immunité, au point que selon une ONG de protection des tribus autochtones (Survival International) tout leur groupe risque maintenant de périr. Finalement, au lieu de leur apporter Dieu, le jeune homme peut leur avoir apporté la mort, comme celle dont il a été victime. Funeste dessein, et funeste destin !
John Allen Chau - The Associated Press - D.R.
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Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).