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13 novembre 2024 3 13 /11 /novembre /2024 02:01

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ne société allemande vient de mettre au point un GPS à l’usage des parents : c’est un petit boîtier qu’on glisse dans la poche de l’enfant, pour pouvoir le suivre à la trace. Quand il sort d’un périmètre défini, le parent reçoit un SMS d’alerte, et peut ainsi aviser.

 

Belle invention que ce GPS. Il s’agit d’enre­gis­trer tous les déplacements du rejeton, de savoir toujours où il est, en définitive d’être toujours avec lui. L’ambition d’omniscience rejoint celle d’ubiquité. Ces deux notions étaient autrefois l’apanage de Dieu : il sait tout et voit tout, et il est partout.

 

C’était une pédagogie de la peur : le regard de Dieu était comme celui d’une grande caméra de surveillance… Voyez aussi le panoptique de Bentham, où le surveillant de la prison avait vue, sans être vu lui-même, sur la cellule de chaque prisonnier. Vision totalitaire, dé­non­cée par William Blake avec son Nobodaddy (ce « Papa personne » inconnu de nous et nous sur­veillant à notre insu), et par Orwell, sous le nom de Grand Frère qui nous regarde : Big Brother is watching you !

 

Je sais bien que pour certains cyniques ce regard divin a une utilité sociale : une fois son existence intériorisée, il retient le bras du malfaiteur potentiel. Les dieux, selon le mot d’un tyran d’Athènes, ont été inventés pour punir les crimes secrets. Voltaire disait aussi que Dieu a été créé pour éviter que les domestiques n’égorgent leurs maîtres. Ce regard viendrait-il à disparaître, que l’anarchie s’installerait : ce serait le règne du « pas vu, pas pris ! ».

 

Mais si « Dieu te voit même quand tu es aux cabinets ! »,  il n’y a plus d’intimité personnelle. Je me souviens d’un mot d’une petite fille là-dessus : « Si Dieu voit tout, c’est indécent ! »

 

Bien sûr avec le boîtier GPS on pourra retrouver les malades désorientés, atteints d’Alzheimer par exemple. Mais je pense aussi au cas d’un conjoint jaloux : il pourra mettre l’ustensile dans la poche ou dans la voiture du compagnon, à l’insu de l’intéressé, pour, comme Dieu, tout voir de lui et tout en savoir.

 

Quand nous disons : « Dieu sait que… », ou : « Dieu seul le sait ! », nous pensons à son omniscience. Pourtant des hérétiques du 4e siècle, les Agnoètes, disaient qu’il ne connaissait pas tout, mais acquérait progressivement de nouvelles connaissances. Belle ici était leur prudence...

 

Au reste, la connaissance peut détruire un bonheur qu’il est seulement possible de vivre, comme il se voit dans la Genèse avec la prétendue « faute » de nos premiers parents : s’ouvrant à elle, ils en sortirent moins coupables que malheureux. Ou encore dans l’histoire grecque de Psyché, qui perdit celui qu’elle aimait, tout simplement pour l’avoir vu et connu. De même, à trop s’approcher du soleil, image de la clarté suprême, Icare fut précipité dans les flots, où il se noya. Nous devrions bien méditer de tels exemples. Pourquoi s’obstiner à vouloir tout connaître ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 1e octobre 2009

 

D.R.

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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11 novembre 2024 1 11 /11 /novembre /2024 02:01
C’est un mot dont on abuse souvent dans le monde de l’art. Ainsi au musée d’Orsay, le 29 mai dernier, une « artiste » luxembourgeoise s’est assise par terre, cuisses ouvertes, dévoilant son sexe, sous la toile de Courbet L’Origine du monde. Elle a été emmenée par la police, mais finalement elle a été relâchée, et le délit d’exhibitionnisme n’a pas été retenu contre elle (Source : FranceTV Info, 03/06/2014).

 

L’intéressant est ce qu’elle a déclaré à propos de son acte : « Il s’agit d’une œuvre d’art, réfléchie depuis au moins huit ans. Ce n’est pas un acte impulsif, c’est mon regard d’artiste qui compte. L’exhibitionnisme ne parle de rien, ce n’est pas un acte de création. » Et elle a défendu sa « performance » au moyen d’une vidéo de plusieurs minutes, visible sur Internet, où sur fond d’une musique religieuse d’Ave Maria, elle dit : « Je suis toutes les femmes ». Son acte est dans son esprit une protestation féministe contre la censure machiste, la même qui en son temps a décrété obscène le tableau même de Courbet.

 

Je suis d’accord pour dire qu’elle s’est livrée à une manifestation, comme celles des Femen qui s’exposent seins nus pour défendre leurs idées. Mais pas du tout avec le fait que cet acte est une « œuvre d’art ». En effet, l’art exige toujours la médiation d’une activité spécifique, très souvent longuement et durement apprise, et la mise en œuvre d’un matériau qui lui est propre : il n’est pas la vie, il la représente ou l’évoque. Le fossé est grand qui sépare, par exemple, l’image d’un corps avec la vision brute et brutale de ce corps. Le geste même d’un acteur n’appartient pas à sa vie réelle : voyez là-dessus le Paradoxe du comédien de Diderot. De là viennent les impostures de beaucoup de « performances », happenings, « installations » modernes : la nécessaire « digestion » de l’art, le fossé entre l’art et la vie n’y sont pas respectés..

 

Quant à l’intention, elle est loin de suffire. Songez là aussi à l’imposture de ce qu’on appelle l’art « conceptuel ». Ce n’est pas parce qu’on a une idée que cela suffit à faire une œuvre. Par exemple on ne fait pas un poème avec des idées, mais avec des mots, comme le répondit plaisamment Mallarmé à Degas. L’art contemporain hélas s’arrête très souvent à l’idée, au « concept », qui seuls tiennent lieu de réalisation. C’est à quoi notre « artiste » aurait pu réfléchir...
 
 
Oeuvre--illustration.jpg
 
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9 novembre 2024 6 09 /11 /novembre /2024 02:01

U

ne maison d’édition argentine vient de lancer sur le marché une nouvelle forme de livre, le livre effaçable, c’est-à-dire dont l’encre disparaît deux mois après son ouverture.

 

Le compte à rebours débute lorsque le film plastique protecteur qui entoure le livre est retiré. Mise au contact de l’air et de la lumière, l’encre perd de son intensité. Au bout de soixante jours, elle n’est plus visible. La page devient toute blanche. Le livre peut alors servir de cahier, de bloc-notes, de journal intime. Beaucoup de clients paraissent satisfaits de cette innovation (Source : Challenges.fr, 21/08/2012).

 

On connaît l’obsolescence programmée qui caractérise la majorité des produits que nous achetons aujourd’hui. Alors qu’au milieu du siècle dernier encore on achetait un produit fait pour durer, et qui en cas de panne était appelé à être réparé, maintenant les ingénieurs concevant les produits sont sommés par le fabriquant de réaliser exprès, et j’imagine souvent à contrecœur, un produit à durée définie, et qu’il vaut mieux changer que réparer.

 

Évidemment c’est le marketing qui l’emporte sur le savoir-faire technique : il faut alimenter à tout prix la consommation. Nous sommes une civilisation de l’éphémère et du jetable, comme Alvin Toffler l’a montré dans Le Choc du futur (1970). Psychologiquement, l’homme moderne n’a d’autre existence que celle du présent : sa vie est punctiforme et pulvérisée.

 

C’est d’autant plus grave dans cette apparition du livre effaçable. Par nature, un livre est appelé à durer, à être le compagnon de toute une vie. Je pense même que les livres les plus importants ne sont pas ceux que l’on lit, mais ceux que l’on relit, que l’on annote aussi et qu’ainsi on fait siens.

 

Le livre effaçable remplira les poches des éditeurs, mais videra la tête des lecteurs, par l’absen­ce de mémorisation qu’il implique. À ce compte-là, engagés en si bon chemin, pourquoi ne pas faire des livres comestibles, qu’on mangerait après les avoir lus, version littérale des Nourritures terrestres ? Ézéchiel a bien mangé le livre de la Parole avant de prophétiser (chap. 3, v.1-4), et à sa suite Jean a fait de même selon l’Apo­ca­lypse (chap.10, v. 9-10) !

 

On a bien essayé le DVD lisible une seule fois (même source que précédemment), et même les balles écologiques, qui se dégradent naturellement après avoir effectué leur tâche meurtrière (vendues sur le site Airgun Depot). Magnifique invention ! Elles tuent, mais heureusement ensuite elles sont biodégradables...

 

Assurément imagination et folie humaines n’ont pas de limites…

 

> Article paru dans Golias Hebdo, 6 septembre 2012

 

D.R.

 

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Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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