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28 octobre 2024 1 28 /10 /octobre /2024 03:01

Elle dispense aujourd’hui de tout le reste. Je pense aux œuvres de l’ « artiste » John Hamon, qui consistent simplement en projections lumineuses de son nom sur divers monuments célèbres, comme la Tour Eiffel ou la Pyramide du Louvre, ou bien en collages de son portrait sur des affiches d’expositions de prestige, telle celle consacrée actuellement à Léonard de Vinci. Ainsi sur son profil Instagram on peut voir ce portrait se superposer, par la magie du numérique, sur celui de la Joconde : Mona Lisa y devient « Hamonalisa » (Source : actu.fr/ile-de-france/paris, 27/10/2019).

 

Son slogan est : « C’est la promotion qui fait l’artiste, ou le degré zéro de l’art ». On pense à la formule de Warhol, selon lequel dans notre monde moderne chacun peut avoir son « quart d’heure de célébrité ». À voir le buzz que peuvent faire les médias ou Internet à propos de quiconque, on ne peut que lui donner raison. Le narcissisme de chacun est sans limite, et comme Érostrate qui ne supporta pas d'être inconnu personne ne se satisfait de son anonymat.

 

Apparemment n’importe quoi maintenant peut faire œuvre, pourvu qu’on lui prête attention et crédit. Déjà Marcel Duchamp a montré que le moindre objet (un urinoir, un égouttoir à bouteilles, un quelconque ready made) peut acquérir le statut d’objet d’art, pour peu qu’il soit exposé dans le contexte valorisant d’un musée. Il bénéficie arbitrairement d’un potentiel de confiance, d’une fiducia essentielle procurée par le lieu lui-même. Mais ici il n’y a même pas d’objet, il n’y a qu’un nom, qui suffit. Il y avait autrefois des œuvres sans auteur, il y a maintenant des auteurs sans œuvre.

 

Avant John Hamon, Banksy, célébrité mondiale du street art, a voulu, en détruisant une de ses œuvres qui venait d’être adjugée à un prix pharaonique, montrer que le monde entier de l’art n’était qu’un marché, une bulle spéculative déconnectée de toute réalité : la preuve en fut d’ailleurs que ce geste iconoclaste fit encore monter sa cote (voir mon billet Art (suite 2) - Golias Hebdo, n°496).

 

La même œuvre aujourd’hui peut n’être rien si elle n’est pas signée, et tout si elle l’est. C’est sur le nom, et non sur un quelconque réel de l’œuvre, que se font les spéculations et les bulles financières. Comment s’étonner ensuite que l’œuvre ne soit plus qu’une signature, le simple nom de l’auteur ou son portrait ? Voilà où l’on aboutit, quand le savoir-faire est remplacé par le faire-savoir.

 

D.R. - Cliquer sur l'image

 

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22 octobre 2024 2 22 /10 /octobre /2024 01:01

E

lle remplace aujourd’hui la supériorité de naguère. Il y a maintenant une volonté d’être connu à tout prix, et d’en tirer le plus grand profit financier possible, sans aucune vergogne. On le voit très bien dans une affaire qui vient d’éclater au Royaume-Uni, et qui laisse rêveur.

 

Je veux parler de cet adolescent britannique de treize ans qui vient d’être père d’un enfant après sa relation avec une adolescente de quinze. La famille de ce « papa bébé » a voulu monnayer cet exploit, et a vendu les droits d’interview exclusive à tel tabloïd à grand tirage. Le comble dans cette histoire est que d’autres adolescents se disputent maintenant la responsabilité de cette paternité, prétendant eux aussi avoir eu des relations avec la jeune fille.

 

La leçon qu’on en tirera naturellement est qu’il suffit de faire des bébés, même dans les conditions les plus scabreuses, pour gagner le plus d’argent possible et pour passer à la télé. Aucun scrupule moral ne retient dans ce cas : on n’y voit plus d’abjection.

 

On connaît le cas d’Érostrate, qui ne supportant pas d’être inconnu incendia une des sept mer­veilles du monde, le temple d’Artémis à Éphèse. En un sens il a réussi, puisqu’on se souvient encore de son nom ! Et ce dernier fait encore le titre d’une nouvelle de Sartre dans Le Mur.

 

Les valeurs changent dans l’histoire des hommes. La Référence suprême aussi. Au « Dieu me l’a dit » des périodes religieuses, au « C’est écrit dans tel ou tel livre » des périodes humanistes suivantes, succède maintenant le « Vu à la télé ». L’Évidence a maintenant changé : les vies dansent dans une euphorie aveuglée.

 

Aujourd’hui, selon le mot d’Andy Warhol, chacun peut avoir son quart d’heure de célébrité. C’est vrai, tout peut arriver. Mais on oublie que quand tout peut arriver, rien n’est intéressant, ne surprend vraiment, ne sort du lot. Toutes choses se banalisent, y compris les pires. Drôle d’épo­que, que celle où l’on se fait maintenant un motif de gloire de ce dont autrefois on se serait fait un sujet de honte !

 

Espérons tout de même, mais peut-être sans trop y croire, que les esprits se reprendront un jour, et écouteront de bien anciennes paroles, en admettant qu’elles puissent leur dire encore quelque chose :

 

« Quels fruits portiez-vous alors ? Des fruits dont vous rougissez aujourd’hui. Car la fin de ces choses, c’est la mort. » (Romains 6/21)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 5 mars 2009

 

D.R.

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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20 octobre 2024 7 20 /10 /octobre /2024 01:01

Ce n’est pas malgré ce qu’on peut penser à partir du grec la peur des lois, dont par exemple celle des lois fiscales, qu’a alléguée récemment un de nos ministres s’abritant derrière sa « phobie administrative » pour ne pas déclarer ses revenus et échapper à l’impôt. Non, il s’agit tout simplement de la peur d’être séparé de son téléphone mobile. Ce mot est construit par contraction de l’expression anglaise « no mobile-phone phobia ». Il désigne tout un syndrome pathologique fait d’addiction, comme le souligne l’article qui lui est consacré dans Wikipédia.

 

On y lit que les utilisateurs en question consultent leur smartphone 150 fois par jour, soit en moyenne toutes les 6 minutes et 30 secondes, au cours d’une journée de 16 heures, et que plus d’un nomophobe sur deux n’éteint jamais son téléphone portable. Si ce dernier est perdu, si la batterie est épuisée, ou s’il n’y a pas de couverture réseau, une panique irrépressible s’empare du propriétaire.

 

Ces chiffres sont effrayants. Ils montrent à quel degré d’aliénation est parvenu l’homme contemporain. Il a besoin d’une prothèse qui le protège de sa solitude, à laquelle il ne peut faire face. Il vit dans le divertissement, c’est-à-dire au sens propre le détournement de soi, et dans la dispersion continuelle. Le cerveau n’est pas fait pour être multitâche, et incessamment sollicité par les stimuli divers, comme les courriels, les SMS, etc., autant ceux qui sont à écrire que ceux auxquels il faut répondre. Quel temps reste-t-il pour la concentration, l’attention sur un seul sujet, la vacuité même de l’esprit qui est la condition essentielle de la créativité ? Cet écrasement sous une masse permanente d’informations est une vraie noyade spirituelle.

 

Le smartphone est le contraire de la liberté. Son possesseur y est attaché et ne peut s’y dérober, comme le chien accourt quand on le siffle : c’est une laisse électronique, qu’il faudrait briser si on en prenait conscience. Mais à voir tous ces esclaves penchés sur l’instrument qui les obsède, rares sont ceux qui peuvent le faire.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 5 juin 2017

 

D.R.

D.R.

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Théron, Michel
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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