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9 novembre 2024 6 09 /11 /novembre /2024 02:01

U

ne maison d’édition argentine vient de lancer sur le marché une nouvelle forme de livre, le livre effaçable, c’est-à-dire dont l’encre disparaît deux mois après son ouverture.

 

Le compte à rebours débute lorsque le film plastique protecteur qui entoure le livre est retiré. Mise au contact de l’air et de la lumière, l’encre perd de son intensité. Au bout de soixante jours, elle n’est plus visible. La page devient toute blanche. Le livre peut alors servir de cahier, de bloc-notes, de journal intime. Beaucoup de clients paraissent satisfaits de cette innovation (Source : Challenges.fr, 21/08/2012).

 

On connaît l’obsolescence programmée qui caractérise la majorité des produits que nous achetons aujourd’hui. Alors qu’au milieu du siècle dernier encore on achetait un produit fait pour durer, et qui en cas de panne était appelé à être réparé, maintenant les ingénieurs concevant les produits sont sommés par le fabriquant de réaliser exprès, et j’imagine souvent à contrecœur, un produit à durée définie, et qu’il vaut mieux changer que réparer.

 

Évidemment c’est le marketing qui l’emporte sur le savoir-faire technique : il faut alimenter à tout prix la consommation. Nous sommes une civilisation de l’éphémère et du jetable, comme Alvin Toffler l’a montré dans Le Choc du futur (1970). Psychologiquement, l’homme moderne n’a d’autre existence que celle du présent : sa vie est punctiforme et pulvérisée.

 

C’est d’autant plus grave dans cette apparition du livre effaçable. Par nature, un livre est appelé à durer, à être le compagnon de toute une vie. Je pense même que les livres les plus importants ne sont pas ceux que l’on lit, mais ceux que l’on relit, que l’on annote aussi et qu’ainsi on fait siens.

 

Le livre effaçable remplira les poches des éditeurs, mais videra la tête des lecteurs, par l’absen­ce de mémorisation qu’il implique. À ce compte-là, engagés en si bon chemin, pourquoi ne pas faire des livres comestibles, qu’on mangerait après les avoir lus, version littérale des Nourritures terrestres ? Ézéchiel a bien mangé le livre de la Parole avant de prophétiser (chap. 3, v.1-4), et à sa suite Jean a fait de même selon l’Apo­ca­lypse (chap.10, v. 9-10) !

 

On a bien essayé le DVD lisible une seule fois (même source que précédemment), et même les balles écologiques, qui se dégradent naturellement après avoir effectué leur tâche meurtrière (vendues sur le site Airgun Depot). Magnifique invention ! Elles tuent, mais heureusement ensuite elles sont biodégradables...

 

Assurément imagination et folie humaines n’ont pas de limites…

 

> Article paru dans Golias Hebdo, 6 septembre 2012

 

D.R.

 

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

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7 novembre 2024 4 07 /11 /novembre /2024 02:00

Le récit évangélique de la tentation de Jésus par le Diable donne parfaitement les clés pour comprendre ce qui vient de se passer avec l’élection états-unienne, et ce qui risque de se passer aussi chez nous, si nous n’y prenons pas garde.

 

D’abord quand on lui propose de changer les pierres en pain, Jésus répond, en reprenant une sentence biblique, que l’homme ne vit pas seulement de pain. Il faut comprendre que l’homme ne doit pas abandonner sa liberté. S’il est vrai que les électeurs américains dans leur choix ont priorisé l’économie (le « pouvoir d’achat ») par rapport à la démocratie, ils ont par là sacrifié leur liberté et tout ce qui la garantit. Mais cette réaction est la plus fréquente : la majorité des humains préfère le pain et la dépendance de l’assistanat, plutôt que la liberté responsabilisante. La fable de La Fontaine Le Loup et le Chien illustre bien la question.

 

Ensuite le Diable propose à Jésus de lui donner pouvoir sur l’ensemble de la terre, ce qu’il refuse. Cette proposition de la puissance est genrée, elle ne peut intéresser qu’un homme, une femme n’étant pas obsédée par la « grandeur » d’un chef et d’un pays comme peut l’être l’homme. On y lit un virilisme ou un masculinisme exacerbé, qui a été un des facteurs qui ont permis l’élection du candidat populiste.

 

Enfin il est proposé à Jésus d’éblouir les gens par un miracle, comme celui de se jeter dans le vide et d’en ressortir sain et sauf. En refusant, il ne veut pas aveugler l’être humain en lui faisant croire à des histoires abracadabrantes, n’ayant ni queue ni tête. Je pense alors aux fameux « faits alternatifs » propagés par le même candidat, et relayés par l’immense caisse de résonance des réseaux dits sociaux, qui n’ont fait qu’alimenter la seule crédulité.

 

Cette troisième tentation, présentée dans cet ordre par le seul évangile de Luc, est la plus grave, car elle touche à la destruction possible de l’intelligence et de l’âme. L’aliénation y est pire. Agir sur le corps et sur ses passions est moins grave que déposséder quelqu’un de sa faculté de comprendre et de raisonner de façon personnelle et autonome.

 

Dans Les Frères Karamazov, le Grand Inquisiteur condamne Jésus revenu sur terre pour avoir voulu enseigner aux hommes la liberté. Ce faisant il a trop exigé d’eux. La liberté, les hommes n’en veulent pas, car elle est trop lourde à porter. Cette parabole désespérante aura-t-elle toujours le dernier mot ?

 

D.R.

 

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5 novembre 2024 2 05 /11 /novembre /2024 02:01

L

a dernière édition du salon L’Aiguille en fête, qui a eu lieu du 11 au 14 février dernier à la Grande Halle de la Villette, a organisé un événement présenté comme une première en France : un défilé de mode de tricot pour chiens. Par ailleurs, on nous dit que le marché des accessoires pour chiens est en pleine expansion.

 

L’expression « une vie de chien » doit donc main­­tenant être prise, par rapport à son sens habituel, comme une antiphrase. Qu’ils sont heureux, ces chiens de chez nous, pour avoir droit à parader et concourir ainsi vêtus, avec ces ornements que toutes les tricoteuses ont mis leur point d’hon­neur à faire pour eux : rien de si beau qu’ils ne méritent ! – Je dis bien : les chiens de chez nous, car ailleurs, en Chine par exemple, on les mange. Bien leur prend d’être nés ici, et non pas là…

 

À côté de cela, il y a les soupes populaires, la misère des mal-logés, ou des non-logés du tout. Que ne tricote-t-on pour eux aussi, pour qu’ils aient moins froid ! Il est vrai que sales et repoussants bien souvent, ils ne sont pas aussi attirants que tel caniche à qui sa mémère paie des soins de beauté, dans un salon à lui dédié.

 

Il y a évidemment obscénité à laisser les uns crever de faim, et à chouchouter les animaux. Les premiers fouillent les poubelles pour se nourrir, et pour les autres on se met en quatre. Telle publicité vante sans vergogne « le plaisir des chats difficiles » !

 

C’est Jean Genet qui opposait la brutalité à la violence. À la brutalité agressive de telle vitrine, animalière ou autre, comment ne pas comprendre que puisse répondre la violence des laissés pour compte ? Mais une fois cassée la devanture provocante, la police sera bien là pour emporter le malheureux.

 

– Ils sont bien mignons, pourtant, tous ces chiens. Vous n’avez pas de cœur, cher Monsieur !

 

– Mais, Madame, ne confondez pas sentiment, et sentimentalisme, l’émotion et ses signes. Le vrai homme sensible est chaviré au fond de son cœur, mais sa révolte est si grande qu’il ne peut plus pleurer. Vous au contraire, comme beaucoup des vôtres, avez volontiers les yeux humides, mais au fond votre cœur est sec.[1]

 

> Article paru dans Golias Hebdo, 25 février 2010

 

[1] Sur cette question, on peut voir mon ouvrage Le Kitsch - Une énigme esthétique, BoD, 2020.

 

D.R.

 

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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