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21 avril 2024 7 21 /04 /avril /2024 01:00

L’

usage s’est répandu depuis plusieurs années déjà, pour les amoureux, de fixer sur le parapet des ponts, pour symboliser le lien qui les unit, des cadenas dont une fois fermés ils jettent la clé dans le fleuve.

 

Innocente au début, cette pratique devient de plus en plus dangereuse, vu le poids que tous ces cadenas accumulés fait peser sur leur support. Ainsi, à Paris, un pan de grillage du célèbre Pont des Arts s’est effondré en juin dernier sous le poids de milliers de ces « cadenas d’amour », entraî­nant l’évacuation de cette passerelle pour piétons qui enjambe la Seine, reliant l’Institut et le Louvre.

 

La question devient si préoccupante que la Mairie de Paris vient de lancer une campagne de communication pour inciter les couples d’amou­reux à remplacer les cadenas fixés sur les ponts parisiens par des selfies à publier sur Internet. Ces autoportraits photographiques réalisés par téléphone portable peuvent être publiés sur un site Internet dédié (lovewithoutlocks.paris.fr), ou sur Twitter, avec le hashtag #lovewithoutlocks – l’amour sans cadenas (Source : AFP, 11/08/2014).

 

À l’évidence on aurait pu, aux cadenas, préférer l’ancienne formule, qui consistait à tracer un cœur percé d’une flèche, assorti des prénoms des amoureux : cela pesait moins sur le support, et évitait les désagréments pondéraux actuellement constatés. En outre, ce symbole exprimait bien, et uniquement, l’émotion des débuts, par exemple du coup de foudre initiant la relation. Jamais on ne sait ce qui les suivra, car le Temps, tel Chronos, dévore ses propres enfants, et les plus beaux sentiments peuvent se faner, puis se détruire. On s’éprend, on se méprend, on se reprend. D’abord on s’enlace, puis on se lasse. – Mais la symbolique du cadenas est oublieuse de cette réalité, puisqu’elle contient l’idée d’un amour éternel : idée à bien des égards illusoire.

 

Elle suggère aussi que l’amour est un emprisonnement, un enchaînement selon l’étymologie même de ce mot. Pensons à ces « chaînes conjuga­les », dont Mankiewicz a fait le titre d’un de ses films. Combien, une fois enfermés dans une cage de ce type, veulent ensuite en sortir !

 

En fait, l’amour, non pas passionnel mais mature, ne se donne pas d’emblée tout fait, comme un lieu où l’on se trouve définitivement, mais se construit avec volonté au fil du temps, comme une destination qu’on se propose d’atteindre : on n’engage pas une relation avec quelqu’un parce qu’on l’aime, mais pour l’aimer.[1]

 

Finalement le cadenas ici apparaît doublement étrange. Il n’est pas seulement dangereux pour la voirie : il n’est pas aussi une bonne idée pour symboliser l’amour.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 11 septembre 2014

 

[1] C’est ce que j’ai expliqué dans mon livre Savoir aimer – Entre rêve et réalité (BoD, 2020).

 

 

D.R.

 

D.R.

 

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19 avril 2024 5 19 /04 /avril /2024 01:00

Bug

C’

est une erreur dans un programme infor­matique. Les conséquences peuvent en être cocasses, ou tragiques. Ou possiblement les deux à la fois, comme il vient de se voir dans une mésaventure arrivée à Facebook.

 

Le réseau social a en effet annoncé à deux millions de membres états-uniens, dont son fondateur lui-même, qu’ils étaient morts. Lorsqu’ils se sont connectés, les internautes ont aperçu en haut de leur page une fleur et le message « En souvenir » précédant leur prénom et leur nom, qui signalent les comptes de commémoration des utilisateurs décédés, dont les proches ont fait la demande. Le réseau social a reconnu une « terrible erreur » (Source : Lefigaro.fr, 12/11/2016).

 

Cocasserie d’abord. Ce n’est pas la première fois qu’un média annonce à tort la mort de quelqu’un. Et les réactions sont parfois fort spirituelles. Ainsi un écrivain célèbre, ayant vu dans son journal l’annonce de son décès, écrivit au rédacteur en chef pour tout simplement résilier son abonnement, qui évidemment n’avait plus lieu d’être s’agissant d’une personne disparue.

 

Mais les conséquences de ce type de bourdes peuvent être tragiques. Imaginez la réaction de parents à l’étranger découvrant sur Facebook le profil « commémoratif » d’un proche !

 

On sait que l’erreur ou la méprise sur la mort de quelqu’un sont les ressorts de beaucoup de fictions tragiques. Par exemple, dans la mythologie grecque, Pyrame, cherchant son amante Thisbé, et ne voyant à sa place que son foulard et un lion, pense qu’elle a été dévorée par ce dernier, et se tue : évidemment apparaît ensuite Thisbé, bien vivante.

 

Pensez aussi à Roméo et Juliette : le premier se tue par désespoir, pensant la seconde morte, alors qu’il n’en est rien. La faute tragique (en grec hamartia) vient d’une erreur d’inter­pré­tation, qui équivaut à une fausse information.

 

Ou encore pensez à la jalousie d’Othello, qui pense Desdémone infidèle et en vient à la tuer, uniquement à cause d’un objet aussi infime qu’un mouchoir.

 

Petites causes, grands effets. On sait de même que des crises financières très graves peuvent venir de programmes prenant des décisions si rapides qu’ils ne peuvent être contrôlés. Une machine, un programme peuvent toujours nous jouer des tours. Il y a beaucoup d’œuvres (romans, films...) qui illustrent cela aujourd’hui. Je pense à Brazil de Terry Gillian, ou les malheurs « kafkaïens » qui arrivent au héros sont dus à l’erreur initiale d’une machine, qui a fait une interversion de lettres dans l’écriture d’un nom.

 

Quand un ordinateur se trompe, et qu’une catastrophe survient, on ne peut pas réinitialiser le programme pour revenir en arrière : aucun reset n’est possible. Aussi les fanatiques de l’infor­matique et du « tout numérique » feraient-ils bien d’avoir plus de prudence dans leur engouement, et cesser de croire infaillibles leurs opérations.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 24 novembre 2016

 

D.R.

*

 

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15 avril 2024 1 15 /04 /avril /2024 01:00

E

lle est ordinairement vue de façon négative. Qu’un objet cher, ou encore notre cœur, vienne à se briser, et nous voici bien malheureux.

 

Cependant qui nous dit que nous avons raisons de nous affliger ainsi ? Nous pouvons essayer la réparation, et ce qui s’est brisé, même resté à l’état de cicatrice, nous sera plus cher encore.

 

Je pense à l’usage japonais du kintsugi : c’est une méthode de réfection des poteries brisées, les traces de la réparation étant volontairement laissées bien visibles, et donnant ainsi à l’objet une plus-value. On prend en compte son passé, son histoire et les accidents éventuels qu’il a pu connaître. Sa brisure ne signifie plus sa fin ou sa mise au rebut, mais un renouveau, le début d’un autre cycle et une continuité dans son utilisation. C’est pourquoi on ne cache pas les réparations, mais au contraire on les met en avant.

 

Cela nous surprend sans doute, habitués que nous sommes, dans une civilisation de l’éphémère et du jetable, à ne plus rien réparer, mais à tout remplacer. Pourtant nous devrions méditer sur l’exemple japonais. Les conséquences philosophiques et esthétiques sont considérables.

 

D’abord elles évitent l’amnésie et l’absorption dans l’instant qui nous caractérisent, en préservant la mémoire des choses. Chargées d’histoire et de coutures, elles nous touchent plus que flambant neuves. Qui ne voit que ce qui fait leur prix même est d’être fragiles et toujours menacées ?

 

D’autre part, la réussite en art est bel et bien toujours dans une brisure : celle d’un code, comme un bug dans un programme. Ce qui est attendu touche moins que ce qui surprend et désarçonne, brise l’habitude. Quand nous voulons dire que telle œuvre est faible, nous disons bien qu’« elle ne casse rien ». Une œuvre réussie au contraire est « déchirante ».

 

« Le beau n’est que le commencement du terrible », dit Rilke dans la « Première élégie de Duino ». Pensons aussi à la fameuse Terribilità, visible dans les sculptures majeures de Michel-Ange, faite de défi et de colère.

 

Le chanteur de flamenco, pour toucher l’audi­toire et atteindre enfin le duende, boit une rasade d’alcool fort, pour volontairement se briser la voix. Éraillée, elle fera mieux parler l’âme qu’une voix lisse. Le chant profond (cante jondo), qui vient du fond des entrailles, n’a rien à voir avec le bel canto. Il touche l’âme plutôt qu’il ne charme l’oreille. Le fameux Ay ! inaugural du flamenco est bien plus un cri qu’un chant. – Cette transgression des codes du bon goût et de ce qui est attendu vaut aussi pour la poésie : voyez la conférence de Lorca Jeu et théorie du duende (1930).

 

Certes on reste toujours blessé par la rencontre de l’Ange divin, figure de toute Transcendance, ainsi qu’il est arrivé à Jacob, touché à la hanche et resté boiteux (Genèse 32/24-32). Mais dans ces blessures et brisures de la vie l’Essentiel nous effleure : sachons l’accueillir et l’écouter.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 23 juillet 2015

 

D.R.

*

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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