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29 mai 2024 3 29 /05 /mai /2024 01:02

C’est un bel usage, qui permet de socialiser les individus parlants que nous sommes. Mais encore pour se parler faut-il avoir quelque chose à se dire. Rassurons-nous : ce sera toujours le cas avec les progrès de la technique. L’application de conversation Messenger de Facebook va désormais nous suggérer des sujets de conversation avec nos amis en fouillant leur timeline, leur « fil d’actualité », le journal de leurs activités tenu heure par heure, où seront puisées les occasions d’échanges. Vive donc ce progrès high tech mis au point dans une intention éminemment charitable, « pour ces moments où nous ne savons plus quoi dire » (Source : 20minutes.fr, 18/10/2016) !

 

J’admire la sollicitude de tous ces créateurs de dispositifs qui nous viennent en aide quand nous sommes incapables de nous prendre en main nous-mêmes. Manquons-nous d’idées, on nous en suggère. De sujets pour parler, on nous en propose. De vie même, on va nous « animer », comme dans ces lieux de vacances où le touriste a si peur de s’ennuyer qu’il s’enquiert, aussitôt qu’arrivé, des « animations » disponibles auprès du Syndicat d’initiative de l’endroit.

 

Tout concourt maintenant à pallier nos manques. Au lieu de les déplorer et de nous inviter à y remédier nous-mêmes, on nous offre des recettes toutes faites pour nous en délivrer. On ne cherche pas à penser, mais à panser. Assistés permanents, nous serons enfin heureux et délivrés de tout souci.

 

Je gage que ces conversations seront faites de simple bavardage, de cette « parlerie » dont parle Heidegger dans L’Être et le Temps. L’homme moderne a l’horreur du vide qu’il trouve en lui-même, et ne cesse de s’en détourner pour se fuir lui-même. À cela sert le dernier gadget technique à la mode. La prothèse protège.

 

Facebook croit qu’on doit obligatoirement parler avec ses « amis », éviter absolument le silence. Mais il y a là un double abus de mots, et sur le langage et sur l’amitié. Car le vrai langage doit venir du cœur, non être initié par un robot-espion. Et un vrai ami est celui avec lequel on peut partager le silence, au côté duquel on peut rester sans rien dire du tout, sans qu’il en soit vexé en aucune façon.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 27 octobre 2016

 

 

D.R.

 

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27 mai 2024 1 27 /05 /mai /2024 01:01

On vient d’avoir un sidérant exemple du désastre où elle conduit. Je pense à ces bagarres auxquelles a donné lieu, dans plusieurs magasins Intermarché, une promotion sur la crème à tartiner Nutella. Le pot familial de 950 grammes était proposé à prix cassé de 70%, à 1,40 euro au lieu de 4,50 euros. On a assisté à des scènes d’émeute : des clients dans la Loire, le Nord, le Pas-de-Calais ou le Rhône se sont battus, se sont tiré les cheveux et se sont arraché les vêtements, et les magasins ont été en rupture de stock en moins d’une heure (Source : LesEchos.fr, 25/01/2018). J'ai même entendu à la radio que la police ou la gendarmerie est intervenue à cette occasion.

 

Ainsi, non content d’empoisonner régulièrement leur progéniture à grand renfort d’huile de palme et de sucre, les parents n’ont pas hésité à prendre des risques physiques pour se jeter sur ce produit, qui fait le bonheur des cardiologues. Et d’autre part on peut se demander où s’arrêtera cette frénésie de consommation, cette fièvre acheteuse, si elle se manifeste déjà de cette façon pour de vulgaires pots de Nutella.

 

On a déjà vu des ruées de ce type lors de l’ouverture des soldes. C’est un comportement animal, sans aucune réflexion : finalement, qu’est-ce qui intéresse nos contemporains, sinon la fripe et la frite ? Leur but ? « Vivre et penser comme des porcs », selon le titre d’un livre de Gilles Châtelet. Tout cela est orchestré par les supermarchés, ces Temples modernes : si les églises sont vides, eux sont pleins. Le cantique est la publicité, que l’on ingère à tout bout de champ.

 

Au fond de tout cela, il y a un grand nihilisme. On ne pense qu’à bâfrer et à frimer par des fringues, et on emplit son caddie, quitte à écraser les autres. Du néant sous des néons... Le système perdure, dit Baudrillard dans La Société de consommation, « avec une fixité obscène ». S’écroulera-t-il un jour ? Je ne sais. En attendant, même si on ne voit pas de dieu de remplacement, la seule chose à faire est la sécession. Comme dit René Char : « Obéissez à vos porcs qui existent, je me soumets à mes dieux qui n’existent pas. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 8 février 2018

 

D.R.

 

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25 mai 2024 6 25 /05 /mai /2024 01:01

Un ancien article (2017), mais toujours très actuel

 

J’ai appris, à l’émission Vox Pop passée sur Arte le 3 mars dernier, qu’en Suède une loi vient d’être unanimement adoptée, prévoyant qu’en cas de relations sexuelles entre un homme et une femme, le « oui » de cette dernière est requis pour qu’elle soit licite, sinon l’homme peut être incriminé pour viol. À première vue on ne pourrait qu’être d’accord avec cette mesure. Mais si l’on y réfléchit la question est beaucoup plus complexe.

 

 

En effet l’homme y est a priori considéré comme un coupable en puissance, et son sort est totalement livré aux mains de sa partenaire. Si celle-ci décide de dire après la relation qu’elle n’a pas dit le « oui » fatidique, voilà totalement pris celui avec qui elle l’a eue. On sait très bien qu’il y a des affabulatrices, qui parfois se vengent ainsi d’avoir été repoussées. Le cas de la femme de Putiphar dans la Bible, accusant Joseph de l’avoir violée alors qu’elle lui a fait des avances, et parallèlement celui de Phèdre vis-à-vis d’Hippolyte dans la pièce de Racine, ont beaucoup de correspondants dans la réalité. Beaucoup de femmes aux États-Unis font des fortunes ainsi en prétendant avoir été violées.

 

 

D’autre part, que veut dire un « oui » ? Parfois on dit « oui » pour ne pas faire de peine à l’autre, pour éviter d’être quittée, pour ne pas se trouver dans la situation tragique incarnée dans la chanson connue À la claire fontaine. Il y a toute une « zone grise » de l’acquiescement (voir l’article « Sexe sans consentement », Télérama, 28/02/2018, p.101). S’il n’y a pas toujours un vrai « oui » de consentement, éclairé et mûri, la suite peut le démentir, et le « oui » peut se transformer en un « non ».

 

 

À l’inverse, il y a des « non » qui sont des « oui ». Par exemple le « Je ne vous aime pas » de Madame de... Mais qui entrera dans ces subtilités psychologiques ?

 

 

Dans l’émission de Vox Pop, une magistrate suédoise s’est sagement prononcée contre la loi en question. Si évidemment le viol est toujours condamnable, il faut bien comprendre qu’en la matière une loi si générale et floue ne peut régler tous les cas particuliers qui peuvent se présenter.

 

 

Faudra-t-il avant toute relation dresser un contrat écrit et signé en bonne et due forme ? Est-ce une bonne chose que par misandrie saper unilatéralement la confiance, et alimenter la guerre des sexes ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 28 décembre 2017

 

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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