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13 avril 2024 6 13 /04 /avril /2024 01:00

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n principe, chacun sait ce dont il a besoin. Mais apparemment nos publicitaires le savent mieux que nous, eux dont c’est la charge d’en créer de nouveaux, pour provoquer un acte d’achat.

 

Ainsi je viens de lire dans la presse informatique qu’Apple travaille à créer une montre révolutionnaire, qui ne se contenterait pas de donner l’heure, mais qui, remplaçant le mobile, permettrait d’accéder d’un regard à tous nos rendez-vous, d’identifier la personne qui nous appelle, de lire nos messages, etc. Cette hypertrophie de la fonctionnalité mène souvent à des sommets surréalistes.

 

Voici comment s’exprime le responsable du projet : « Apple a cette capacité de créer des besoins. Lancer une montre, c’est aussi nous dire : ‘Si vous ne portez pas ça, vous êtes ringard’. »

 

Cela me fait penser à la fameuse montre Rolex, naguère vantée par un publicitaire comme indispensable avant cinquante ans, sous peine de ne pas réussir sa vie.

 

Mais on peut songer aussi au mot de Socrate, arpentant les rues d’un marché d’Athènes : « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! »

 

On sait que les philosophes épicuriens divisaient les plaisirs en trois catégories : les naturels et nécessaires (boire, manger, etc.) ; les non nécessaires mais tout de même naturels (se reposer à l’ombre, se promener entre amis, etc.) ; et ceux qui ne sont ni les uns ni les autres : par exemple vouloir épater son voisin par le dernier objet à la mode. Tel est en effet le sort de beaucoup de nos contemporains, pris dans la frénésie de la consommation : travailler durement pour acheter des choses dont on n’a pas besoin, pour éblouir des gens qu’on ne connaît pas ou qu’on méprise, et dont la considération, très souvent supposée, n’est pas garantie. C’est ainsi que, selon le mot connu, on perd sa vie à la gagner.

 

Les vraies valeurs, les « vraies richesses » selon le mot de Giono, sont ignorées : les remplacent des valeurs dégradées et inauthentiques, les valeurs de représentation.

 

Et comme la mode change toujours, survient une convoitise sans fin, un éréthisme que les Anciens avaient figuré dans leurs supplices infernaux : la soif inextinguible de Tantale, le tonneau sans fond des Danaïdes, le foie dévoré de Prométhée, le rocher toujours retombant de Sisyphe. C’est ainsi que Lucrèce interprétait les châtiments subis par les réprouvés dans les Enfers : ils n’étaient pour lui que des allégories morales, des figures de ce qui en fait se passe dans nos vies mêmes.

 

En réalité, au fond de soi, suivre ce mouvement c’est être mort : être dans le vent, c’est le lot de la feuille morte. L’ensemble n’est insolite que pour le sage. Il repose sur l’omnipotent crédit fait aux publicitaires, qui nous font croire que là est le bonheur. Ils doivent bien en rire eux-mêmes, car grâce à cela ils s’emplissent les poches.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 26 septembre 2013

 

D.R.

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9 avril 2024 2 09 /04 /avril /2024 01:00

E

lle est une lettre de recommandation que nous portons sur notre figure, ou un sauf-conduit pour notre personne tout entière : et c’est aussi, comme la grâce toute-puissante pour les chrétiens, une injustice dont on bénéficie. Par là elle peut tout excuser ou absoudre.

 

C’est à quoi j’ai pensé en lisant un fait divers paru sur la Toile, « La cambrioleuse la plus sexy du monde » (6Medias, 22/09/2014)

 

Il s’agit d’une canadienne de 21 ans, qui s’adonne au cambriolage de maisons inoccupées. Interpellée en août, elle est suspectée de plus de 40 vols par effraction et de possession d’armes à feu, 108 chefs d’accusation en tout. Elle comparaîtra le 17 novembre face à la justice.

 

L’important dans cette histoire est qu’elle est jeune et jolie, et a publié sur Facebook des photos attestant de sa plastique avantageuse, ce qui a semé des émois sans nombre parmi les internau­tes masculins. À certains, elle a même donné envie qu’elle vienne cambrioler leur domicile : ils lui ont donné leur adresse pour cela. Un familier de Twitter a aussi succombé à ses charmes : « Elle peut voler mon cœur n’importe quand. » Et le tabloïd britannique Mirror a écrit qu’elle était « aussi chaude que les marchandises qu’elle est accusée d’avoir volées. »

 

Je ne sais si les juges vont être sensibles dans leur décision au physique de la délinquante. Mais cela m’a fait penser aussi à l’histoire de Phryné, hétaïre (courtisane) très belle, qui dans la Grèce antique fut accusée d’impiété. Elle fut défendue par l’orateur Hypéride, l’un de ses amants. Selon Athénée, celui-ci, sentant la cause perdue, aurait déchiré la tunique de Phryné, dévoilant aux Héliastes (les Juges) sa poitrine et emportant ainsi la faveur du jury : Phryné fut acquittée et portée en triomphe au temple d’Aphrodite tandis que le rhéteur adverse fut chassé de l’Aréopage.

 

Cette Phryné a notamment inspiré une toile à Jean-Léon Gérôme (Phryné devant l’Aréo­pa­ge, 1861), et là c’est la nudité entière de Phryné qui émoustille les juges et renverse leur décision. Vous pouvez voir sur Internet la reproduction de ce tableau, mais le plus connu des réseaux sociaux risque de le censurer...

 

... Je ne tire de ces faits aucun jugement moralisateur. Je me contente de constater que rien n’est nouveau sous le soleil, comme le dit l’Ecclésiaste, ou bien que toutes choses sont toujours les mêmes, comme dit Lucrèce (eadem omnia semper). Ainsi vont les hommes, et au désir de justice s’opposera toujours la fascination pour la beauté !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 9 octobre 2014

 

Jean-Léon Gérôme, Phryné devant l’Aréo­pa­ge, 1861 (D.R.)

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5 avril 2024 5 05 /04 /avril /2024 01:00

L

a presse s’est fait récemment l’écho d’expositions de véritables cadavres, plastifiés par les soins d’un anatomiste allemand, dans un but présenté comme pédagogique. Maintenant interdit en France, ce genre de manifestation a lieu encore à Berlin, où l’on montre même des cadavres en train de copuler !

 

La mort est une langue étrangère, en ce sens qu’on ne sait rien d’elle, ni s’il y a quelque chose après, ni s’il n’y a rien. Ce qui nous est montré ici par conséquent, la réalité purement matérielle de ce qui reste quand la vie a disparu, ne l’épuise pas. Ne serons-nous vraiment que cela, quand nous passerons sur l’autre rive, dont personne n’est jamais revenu pour nous dire ce qu’on y trouve ?

 

La sagesse serait ici d’accepter l’ignorance. La mort n’est pas que ce que nous en voyons. Et quand elle nous atteint, nous ne nous réduisons pas à elle. Il y a barbarie à la ramener au cadavre, au seul trépas, à quoi de telles expositions nous exposent.

 

De toute façon ce voyeurisme malsain est pris dans le grand circuit mercantile, où on fait argent de tout. On soupçonne que tels cadavres exposés sont ceux de condamnés à mort en Chine. Pourquoi alors ne pas en revenir aux exécutions publiques, et même payantes ?

 

Il se peut aussi que donner son corps à exposer ainsi soit pour certains une ressource financière, ou une façon d’éviter les frais des funérailles, ou une manière tout à fait irrationnelle de survivre et d’éviter la pourriture dans la terre, ou l’éva­poration en fumée de l’incinération.

 

Obscène, cette spectacularisation est aussi morbide. Car respecter les morts, ce n’est pas les avoir constamment sous les yeux, c’est se séparer d’eux, ne plus vivre à leur contact, les « tuer » comme on dit en Afrique, c’est-à-dire les transformer en ancêtres, qu’on ne voit plus mais auxquels on pense. La vie est à ce prix.

 

On leur affecte un jour dans l’année, le lendemain de la Toussaint chez nous, et ensuite on revient à la vie. Sinon on est un mort-vivant, un vampire : celui que la mort possède encore, et empêche de vivre. Pareille obsession possède le héros du film de Truffaut La Chambre verte, ainsi que celui de Dracula, de F-F. Coppola.

 

Ce n’est pas pour rien que l’Église, qui condamne le divorce, admet le remariage des veufs ou des veuves : une fois le deuil fait, ils peuvent se réinsérer dans le grand circuit de la vie, s’arracher à l’obsession de l’être perdu, si cher leur ait-il été.

 

Il y a danger à avoir une vision trop proche et constante de la mort. Il y a des tâches plus urgentes. S’il faut donc laisser les morts enterrer les morts (Matthieu 8/22 ; Luc 9/60), laissons les morts-vivants maintenant plastifier les cada­vres…

 

Article paru dans Golias Hebdo, 14 mai 2009

 

D.R.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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