Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
8 juin 2023 4 08 /06 /juin /2023 01:00

Q

uoi de plus touchant et éminemment positif, apparemment, que sa figure ? On pense aux brebis qu’il surveille et protège contre les agressions du loup, par exemple : que seraient-elles, sans sa sollicitude constante ?

 

Il n’est pas étonnant que la Bible développe à partir de cette vision gratifiante une conception pastorale de Dieu d’abord : « L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien. » (Psaume 23/1). Et ensuite de ses représentants, lorsque par exemple Jésus, lui-même « bon berger » (Jean 10/11), transmet cette fonction à Pierre : « Pais mes agneaux. » (Jean 21/15) Le titre de « pasteur » en milieu protestant atteste de cette belle fonction protectrice.

 

Mais le problème est que le berger n’est pas toujours digne de la fonction dont il se réclame. Certains, loin de protéger des loups, ne sont que des loups déguisés, ravageant en réalité la bergerie.

 

C’est à quoi j’ai pensé en voyant le film autobiographique de Sarah Suco Les Éblouis, où un gourou ou chef de secte, appelé « Le Berger » soumet à son bon-vouloir toute une communauté endoctrinée d’ouailles (au sens du latin oviculae, petites brebis), qui d’ailleurs réclament sa présence en bêlant littéralement. Au nom de l’Esprit, qui décidément peut-être la meilleure et, quand il n’est pas contrôlé, la pire des choses, le chef charismatique soumet ses assujettis à des manipulations mentales, d’humiliantes confessions publiques, procédés totalitaires qui font penser aux procès staliniens (comme dans L’Aveu), des séances d’exorcismes d’une extrême violence, etc. En fait il ne tire son pouvoir que de la projection aveuglée que font les disciples sur sa personne, d’où l’« éblouissement » du titre. Ici j’ai pensé au mot de « berlue », qui vient de l’ancien français belluer « éblouir ».

 

Finalement alors, faut-il abdiquer toute liberté et se mettre à la merci d’un Berger capable seul de nous rassurer, de nous délivrer de nos peurs ? le Grand Inquisiteur de Dostoïevski, dans l’apo­logue connu des Frères Karamazov, prétend que les hommes préfèrent toujours être guidés, et ainsi délivrés du fardeau de la liberté, que portent à leur place ceux qui les dirigent.

 

Mais cette conception pastorale de la religion ne nous condamne-t-elle pas à une hétéronomie fondamen­tale, alors qu’on pourrait se proposer pour soi un autre idéal, celui d’une autonomie vraiment libératrice ?

 

En fait nous avons peur de notre propre ombre[1]. Et nous nous laissons subjuguer par le premier venu. N’oubli­ons pas que ce mot, où l’on voit aujour­d’hui « éblouir », veut dire initialement « dominer », « asservir » (latin subjugare).

 


[1] Voyez ici mon livre Peur de son ombre – La Lumière est en nous, BoD, 2017.

 

D.R.

 

Partager cet article
Repost0
4 juin 2023 7 04 /06 /juin /2023 01:00

J

e viens de lire que tous les ans, aux îles Philippines, le Vendredi saint est célébré par des crucifixions réelles.

 

À travers cet événement, aussi traditionnel que sanglant, ce sont les dernières heures de la Passion du Christ qui sont reconstituées. Légionnaires romains en armes, couronnes d’épines, flagellations, entailles aux rasoirs : chaque élément se veut le plus fidèle possible aux dernières souffrances du Christ (Source : Lefigaro.fr, 14/02/2017).

 

On trouve pareils actes au Mexique, où finalement le Dieu chrétien n’est  pas très éloigné de la cruelle divinité mexicaine Quetzalcóatl, qui exigeait en permanence des sacrifices humains.

 

Ce dolorisme et ce masochisme sont une modalité bien connue et fort ancienne de la dévotion catholique. On la trouve déjà sous forme symbolique dans le Stabat Mater :

 

« Fac me plagis vulne­rari / Cruce hac inebriari / Et cruore Filii.          
– Fais que je sois blessé par ses blessures / Que je m’enivre de cette croix / Et du sang répandu de ton Fils »

 

L’imagination s’hallucine à l’évocation empathique de la scène, maints « Exercices spirituels » y invitent, avec même le concours d’esprits de renom comme Pascal, et il ne faut donc pas s’éton­ner que de là on aille très vite à l’incar­nation dans le réel. On pense à la Passion tuméfiée, vrai match de boxe, du film de Mel Gibson La Passion du Christ (2004).

 

Assurément il y a là une déviation pathologique de la foi, et cette vision de la Croix, attestée malheureusement par certains textes, est théologiquement contestable.

 

Mais ce qui surprend en l’espèce, c’est la marchandisation du spectacle. En effet les organisateurs veulent préserver cette tradition pour que les enfants continuent d’y participer, « par dévotion ou pour s’amuser » (même source). En outre spec­tateurs philippins et touristes étrangers affluent tous les ans : tout au long des chemins de croix se trouvent des vendeurs de boissons fraîches et de gâteaux.

 

L’imposture de cette pratique est donc double : à la fois vraie folie pour ceux qui y croient, et oubli du sens pour les autres, simple amusement et intérêt commercial.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 8 mars 2018

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
2 juin 2023 5 02 /06 /juin /2023 01:00

C’

est un courant de pensée selon lequel il n’y a pas lieu de discriminer les êtres vivants selon leur espèce, et donc de reconnaître à l’espèce humaine un privilège particulier par rapport aux autres (ce qui est le cas du spécisme).

 

Il s’oppose à la Genèse, d’après laquelle l’homme, créé à l’image de Dieu et donc à part des autres espèces, doit soumettre, dominer et s’approprier tout ce qui vit, comme les animaux et les plantes. Les premiers peuvent donc être des personnes, comme il se voit dans le livre au titre provocateur d’Olivier Giesberg, L’Animal est une personne (Fayard, 2014). Mais on parle aussi maintenant aussi des droits à accorder aux secondes, comme êtres dotés de sensibilité.

 

Cette projection empathique et animiste est très ancienne, et je n’aurais rien à y objecter, sinon sa grande naïveté. Respecter inconditionnellement tout ce qui vit, comme dans l’ahimsa hindouiste, est certes un bel idéal, mais c’est fermer les yeux sur la loi de la nature, où chaque espèce n’a que le choix de manger ou d’être mangée. Peut-être un jour le loup dormira-t-il avec l’agneau, pour reprendre l’espoir d’Isaïe (11/6). Mais ce jour-là, comme disait Woody Allen, l’agneau ne dormira pas beaucoup... Les Végans d’aujourd’hui, qui vandalisent les étals des bouchers, devraient se souvenir de cette réalité.

 

Et puis aussi il me semble qu’il y a une petite différence entre un roseau, par exemple, et un homme : c’est la pensée, qui d’ailleurs a été mise en lui aussi bien pour son malheur que pour son bonheur, comme le dit bien le livre de l’Ecclé­siaste.

 

Nier la spécificité du « roseau pensant », c’est aller au-devant de situations bien ridicules. Ainsi un coq, surnommé Maurice, accusé par des voisins de chanter trop tôt le matin, a fait l’objet, en tant que « personne » sans doute, d’une assignation en justice à Rochefort (Charente-Maritime). Le procès vient d’être reporté, Maurice, « fatigué », n’étant pas à l’audience (Source : AFP, 07/06/2019).

 

Les procès d’animaux de toutes sortes ont déjà fleuri au Moyen-Âge. Ils se tenaient selon les mêmes formes que les procès d’êtres humains, avec accusateur et défenseur, puis condamnation et exécution. Et on sait aussi que des excommunications ont été proférées à l’encontre de petits animaux, tels les insectes dévoreurs des récoltes. Mon Rituel romain est plein de monitoires (objurgations à s’en aller), et d’exorcismes à cet égard.

 

Il me semble donc qu’il demeure beaucoup d’archaïsme dans notre modernité.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 27 juin 2019

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de michel.theron.over-blog.fr
  • : "Mélange c'est l'esprit" : cette phrase de Paul Valéry résume l'orientation interdisciplinaire de mon blog. Dans l'esprit tout est mêlé, et donc tous les sujets sont liés les uns aux autres. - Si cependant on veut "filtrer" les articles pour ne lire que ce qui intéresse, aller à "Catégories" dans cette même colonne et choisir celle qu'on veut. On peut aussi taper ce qu'on recherche dans le champ "Recherche" dans cette même colonne, ou encore dans le champ : "Rechercher", en haut du blog - Les liens dans les articles sur le blog sont indiqués en couleur marron. Dans les PDF joints, ils sont en bleu souligné. >>>>> >>>>> Remarque importante (avril 2021) : Vous pouvez trouver maintenant tout ce qui concerne la Littérature, la Poésie et l'Art dans mon second blog, "Le blog artistique de Michel Théron", Adresse : michel-theron.eu/
  • Contact

Profil

  • www.michel-theron.fr
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

Recherche

Mes Ouvrages