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24 juillet 2023 1 24 /07 /juillet /2023 01:00

E

lle se fonde sur un mouvement affectif, qui engendre une éclipse, momentanée ou durable, de la rationalité. Les spécialistes parlent ici de biais cognitifs, pour signifier l’em­prise sur nous de nos émotions.

 

Par exemple si nous voyons un cageot d’oran­ges dont la première rangée est pourrie, la raison devrait nous dire qu’il y a toute probabilité pour que les rangées d’en-dessous soient aussi pourries. Mais si nous disons le contraire, c’est que nous désirons qu’elles ne le soient pas. Certes elles peuvent ne pas l’être, mais il n’est pas rationnel de le conclure. On peut appliquer cet exemple à la croyance en un monde meilleur postulé pour le futur, fréquente en maintes religions à dimension eschatologique.

 

En vérité, nous allons trop vite dans nos jugements, nous ne prenons pas le temps de réfléchir froidement. De façon paranoïaque, narcissique et égocentrée, nous allons immédiatement vers ce qui alimente nos peurs, ou au contraire ce qui nous fait plaisir. Par exemple, je viens de lire sur un paquet de cigarettes du commerce : « Fumer provoque 9 cancers du poumon sur 10 ». C’est une vérité. Mais la conclusion que nous en tirons est que 9 fumeurs sur 10 attrapent le cancer, ce qui est faux : environ 10% seulement. Notre peur a triomphé de notre raison. – À l’inverse, le slogan du Loto : « 100% des gagnants ont tenté leur chance » nous fait plaisir et nous n’en voyons pas le truisme : nous pensons inconsciemment que tout le monde peut gagner, ce qui évidemment est faux. Là le désir l’a emporté sur la raison. L’esprit a manqué de cette capacité qu’il a de se scruter et mettre en question lui-même, que l’on appelle métacognition.

 

De même, quand vient de se produire un mortel accident d’avion, l’émotion fait que nous avons peur de prendre l’avion, alors que nous devrions savoir que l’avion est bien moins accidentogène que l’automobile. Là encore nous ne sommes pas rationnels.

 

Notre cerveau aussi fabule constamment, c’est une machine à créer du storytelling. Ainsi nous cherchons du sens partout. Nous n’admet­tons pas le hasard, les coïncidences : nous voyons partout des causalités et des finalités, nous croyons facilement aux « vérités alternatives » ou aux fausses nouvelles (fake news) [v. Complotisme]

 

Ceux qui veulent asservir et manipuler les esprits s’engouffrent dans cette propension que nous avons à juger sans réfléchir. La fabrique du consentement par exemple, pour reprendre le terme de Chomsky emprunté au publicitaire Bernays, s’inspire pour influencer nos opinions et comportements des techniques du commerce, du neuromarketing. C’est la méthode du nudge, ou « coup de coude » en anglais, dont relèvent les deux slogans que j’ai cités précédemment.

 

Qu’en conclure ? L’important est d’avoir conscience de ce phénomène, et quand nous croyons, de savoir que c’est le cœur qui parle en nous, et non la raison.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 10 janvier 2019

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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20 juillet 2023 4 20 /07 /juillet /2023 01:00

J’

ai récemment relu les paroles du Credo, aussi bien dans sa version du Symbole des Apôtres, que dans celle de Nicée-Constantinople, et j’ai été frappé du fait que n’y figure en aucune façon ce que Jésus a enseigné durant sa vie.

 

On n’y mentionne que sa naissance, sa passion, sa mort, sa résurrection, et l’attente de son retour futur, sa parousie, avec le Jugement corrélatif. Mais sur tout ce qu’il a pu dire pendant son magistère, même réduit à trois ans, il y a un silence complet, que je trouve bien singulier.

 

Y réfléchissant, je pense que c’est tout simplement la construction paulinienne qui sous-tend le Credo, et Paul n’était pas intéressé par l’ensei­gnement de Jésus, qu’il ne cite pratiquement jamais.

 

Il a construit un scénario du sacrifice rédempteur du Messie, emprunté pour une partie au chapitre 53 d’Isaïe sur le « Serviteur souffrant », qu’il a interprété à sa manière, bien différente de celle des juifs (qui ne voient dans ce passage qu’une allégorie des épreuves subies par Israël) – et en partie aux cultes à mystères païens très répandus à l’époque, où un dieu meurt et ressuscite pour le salut de ses fidèles.

 

Cette construction est à la base du christianisme majoritaire, dont Paul est le créateur, et c’est donc naturellement qu’elle se retrouve dans le Credo.

 

Je trouve dommage qu’elle puisse faire oublier ce qu’a pu être l’enseignement même de Jésus. Certes je comprends bien qu’elle puisse émouvoir profondément les foules, qui ressentiront toujours  une grande empathie pour un Messie crucifié. Mais enfin Jésus s’y trouve en quelque façon instrumentalisé, jusqu’à sa divinisation finale même, dont on peut juger qu’il n’eût pas voulu. Ainsi le Fils de Dieu est-il devenu Dieu le Fils, et notre Enseigneur, Notre Seigneur.

 

Quant au storytelling paulinien, il nous touche beaucoup certes, mais ne nous éclaire pas beaucoup sur la façon dont nous devons vivre dès ici-bas. Et pire, il peut mener, par l’imitation qu’il peut nous proposer, à faire, à l’image du « message de la croix » (1 Corinthiens 1/18), une croix sur notre vie même.

 

Bref, je préfère quant à moi le Christ enseignant qui nous sauve, au Christ qui nous sauve en saignant. Il me semble que l’accès à Jésus se fait mieux par ses paroles, que par une construction mythologique, si touchante soit-elle.

 

Un homme se connaît par ce qu’il a dit, plutôt que par ce qu’on nous a dit qu’il était : « Ses disciples lui disaient donc : ‘Qui es-tu ?’ Jésus leur dit : ‘Absolument ce que je vous dis’. » (Jean 8/25) – « Par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? » (Évangile selon Thomas, logion 43).[1]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 9 juin 2016

 

[1] Pour approfondir, on peut lire mon ouvrage Les Mystères du Credo – Un christianisme pluriel, BoD, 2018 :

 

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18 juillet 2023 2 18 /07 /juillet /2023 01:00

À

 propos de la séparation des enfants et des parents entrés illégalement aux États-Unis, qui a soulevé l’indignation, le ministre de la Justice Jeff Sessions a déclaré :

 

« Entrer illégalement aux États-Unis est un délit (...) Et avoir des enfants ne vous protège pas ». Et il a ajouté, citant la Bible : « Je pourrais vous renvoyer à l’apôtre Paul et à son commandement clair et sage (...) qu’il faut obéir aux lois du gouvernement car Dieu les a décrétées afin d’assurer l’ordre. » (Source : Francetvinfo, 15/06/2018)

 

Le passage en question se trouve dans l’Épître aux Romains : « Que chacun se soumette aux autorités qui nous gouvernent, car toute autorité vient de Dieu, et celles qui existent ont été établies par Dieu. C’est pourquoi celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi, et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes. » (13/1-2)

 

Selon l’Apôtre, toute autorité se justifie par son origine divine, et pour cette raison, il faut s’y soumettre aveuglément. Ce conservatisme de prin­cipe peut évidemment, comme dans l’exem­ple états-unien susmentionné, être instrumentalisé, pour exiger l’obéissance du peuple.

 

De fait, Paul justifie toujours le bras armé du gouvernement : « Ce n’est pas pour rien que le magistrat porte l’épée, puisqu’il est serviteur de Dieu pour manifester sa colère en punissant celui qui fait le mal. » (ibid., 13/4) Tous les délires personnels peuvent alors s’autoriser de tels passages. Combien de fous dans l’histoire se sont pris pour le bras armé de Dieu ! Je pense au film Aguirre, ou la colère de Dieu, de Werner Herzog. Ou encore à Savonarole incarnant cette même colère face aux Florentins, etc.

 

Alors qu’au contraire Jésus a selon le texte évangélique bien séparé César et Dieu (« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » : Matthieu 22/21 ; Marc 12/17 ; Luc 20/25), Paul ici voit dans César l’image de Dieu. C’est non seulement conservatisme, mais encore idolâtrie vis-à-vis du Pouvoir. Et on ne comprend pas pourquoi cette Bible qu’on prétend inerrante et sur laquelle on prête parfois encore serment peut contenir de si dangereux passages.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 12 juillet 2018

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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