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17 avril 2023 1 17 /04 /avril /2023 01:00

A

pparemment, chaque croyant peut y aspirer, ou sinon honorer au moins ceux qui y sont parvenus.

 

Et pourtant ce n’est pas le cas. Je viens d’appren­dre qu’en Tunisie les partisans d’un islam rigoureux de type wahhabite ont détruit, au mépris de la culture locale, des mausolées destinés à vénérer les saints. Le slogan mis en avant est la shahada, le credo musulman : « Je témoigne qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu et que Mahomet est son messager. »

 

Autrement dit seul Dieu doit être l’objet d’un culte, et non pas ses « intermédiaires », dont les saints. Pareille position fut au 16e siècle celle de nos protestants, dont la « devise » fut : « À Dieu seul la gloire ! » (Soli Deo gloria !) Et il y a eu de la même façon dans nos églises un iconoclasme protestant : statues brisées, tableaux lacérés, etc.

 

Je pense d’abord qu’il est toujours dommage de détruire ouvrages et édifices, dont certains peuvent être fort beaux, même au nom de la pureté de la foi.

 

Certes la pulsion iconoclaste s’est toujours exercée en quelque confession que ce soit, depuis Polyeucte qui brisa les idoles païennes, Mahomet qui fit de même à la Kaaba de La Mecque, jusqu’aux talibans afghans qui ont fait subir un pareil sort aux Bouddhas de Bâmiyân.

 

Mais cette attitude est dupe d’une illusion, que j’appellerai référentielle : aucun signe humain (image ou mot) n’est ce à quoi il renvoie. Ni l’image d’un chien, ni le mot « chien » n’aboient ni ne mordent. [v. Blasphème, Iconoclasme]

               

Ensuite, on peut distinguer l’adoration (latrie) réservée à Dieu seul, et la vénération (dulie) qu’on peut bien accorder aux saints, comme il se voit dans les christianismes catholique et orthodoxe. Psychologiquement cela peut être utile. Dans toute échelle on a besoin des barreaux pour monter : que certains aient pu déjà en gravir une partie donne courage aux autres, à ceux qui sont en bas.

 

Traditionnellement aussi, sauf à ma connaissance en milieu protestant, notre prénom renvoie à un « saint patron », sous l’égide duquel on peut se protéger, dont le nom figure dans le calendrier. Et si on ne l’y trouve pas, on peut se reporter à la fête de Toussaint…

 

Enfin pourquoi ne pas croire à la réversibilité des mérites et à cette « Communion des Saints », dont la mention figure à la fin du Symbole des Apôtres ? Les qualités exceptionnelles des uns y compensent les faiblesses des autres. Une belle et sensible illustration en a été donnée par Baudelaire dans « Réversibilité », un poème des Fleurs du mal.

 

Tous ces dispositifs peuvent certes engendrer des abus, qui expliquent parfois leur refus. Mais faut-il toujours jeter le bébé avec l’eau du bain ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 7 février 2013

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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15 avril 2023 6 15 /04 /avril /2023 01:00

I

l est poussé à son point extrême actuellement au Festival d’Avignon, où l’on voit une pièce, La Casa de la fuerza (littéralement : « La Salle de sports ») dans laquelle l’actrice principale, pour dénoncer les violences faites aux femmes dans son pays, le Mexique, va jusqu’à s’auto­mutiler.

 

Littéralement elle offre son corps en sacrifice : sa chair est entaillée, scarifiée, son sang coule. Elle en gardera ensuite, effectivement, les stigmates, sous forme de cicatrices qui ne disparaîtront pas. Ce spectacle est donc on le voit passablement gore, certains disent trash. Il met mal à l’aise, car la distance constitutive du code théâtral n’y est pas respectée. La présence réelle remplace la représentation figurée.

 

On peut douter même que le but recherché, qui est de lutter contre les violences, soit obligatoirement atteint par leur ostension effective, ne serait-ce que parce que l’émotion et l’empathie peuvent être tellement grandes qu’elles empêchent de réfléchir, ainsi que Brecht l’avait bien vu. Sans compter qu’ici aussi goût du scandale et voyeurisme peuvent jouer leur rôle, et occulter l’intention du happening.

 

Il n’est pas étonnant qu’un tel spectacle nous vienne du Mexique, où l’art baroque dans les églises présente souvent des Passions et des Crucifixions sanguinolentes.

 

Ce dolorisme masochiste constitue une grande part du christianisme majoritaire. L’Épître aux Hébreux dit même : « Sans effusion de sang il n’y a pas de pardon. » (9/22) C’est sur ce passage que s’appuient les catholiques pour parler à propos de la Messe de la réitération d’un sacrifice.

 

On le dit « non sanglant ». Mais sur quel texte s’appuie-t-on ? Et le prêtre est bel et bien un sacrificateur : c’est d’ailleurs pourquoi l’Église ne veut pas ordonner prêtres des femmes, car le rôle de celles-ci n’est pas de sacrifier.

 

Dès le néolithique, il revenait à l’homme de transpercer la proie, la femme au mieux ne pouvait que l’assommer. Et encore aujourd’hui, dans les campagnes, traditionnellement c’est l’homme qui sacrifie l’ani­mal : le rôle de la femme se borne à recueillir le sang. En Corse aussi, lorsqu’une femme veut pratiquer la vendetta, elle se déguise en homme.

 

C’est une bizarre idée que de s’imaginer créer quelque chose de positif en s’infligeant blessures et mutilations. La religion tombe souvent dans cette perversion : qu’il s’agisse des Flagellants médiévaux, de ces chrétiens fanatiques qui encore se font crucifier, des musulmans chiites qui se fouettent jusqu’au sang tous les ans en souvenir de la Passion d’Ali, etc.

 

Jamais le sang versé, qui n’est qu’un gaspillage, n’a rien racheté. La réflexion et la lutte, oui.

 

[v. Dolorisme, Dolorisme (suite)]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 28 juillet 2010

 

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D.R.

 

 

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13 avril 2023 4 13 /04 /avril /2023 01:00

Notre Président ne manque pas une occasion de tenir des discours qui vont à l’encontre de ceux que ses homologues étrangers, amis et alliés, pourraient attendre de lui. Ainsi, revenant de Chine, il a dit dans l’avion à des journalistes qu’il ne fallait pas que les pays européens deviennent des « vassaux » des États-Unis d’Amérique. Ces propos, où beaucoup ont vu un non-alignement en matière de politique étrangère, ont suscité une violente réaction de la part des États-Unis alliés de l’Europe et aussi des autres pays européens, dont au premier chef la Pologne. (Source : la-croix.com, 11/04/2023)

 

On se demande quelle mouche pique périodiquement le président, pour tenir ainsi des propos si peu diplomatiques, et en tout cas sans opportunité dans la situation géopolitique présente. Déjà fin 2019 il avait dit que l'OTAN était en état de « mort cérébrale », quitte à conforter par là Vladimir Poutine dans son projet d'envahir l'Ukraine. Au printemps de l’an dernier il a averti qu’il ne faut pas « humilier la Russie ». Et il y a peu, en décembre dernier, il a ajouté qu’il faut la rassurer, en lui « donnant des garanties pour sa propre sécurité ». (Voir là-dessus mon billet paru dans Golias Hebdo, 22/12/2022)

 

On comprend aujourd’hui la réaction des États-Unis, si l’on pense qu’ils contribuent à la sécurité même de l’Europe en aidant l’Ukraine. Mais plus que le fond des déclarations présidentielles ce qui compte est qu’il y a certains cas où nécessité fait loi, et où on ne peut pas être très regardant quand il s’agit de choisir son camp. Comme dit Aragon à propos des résistants : « Quand les blés sont sous la grêle / Fou qui fait le délicat ! / Fou qui songe à ses querelles / Au cœur du commun combat ! »

 

Le Président est-il naïf ? C’est un fait que dès le lendemain de ses entretiens avec Xi Jinping avec qui il a pris le thé, et dont il a pu sortir flatté, la Chine encerclait militairement Taïwan. Il accorde toujours beaucoup d’importance à l’affinité personnelle dans les relations, mais il ne faut pas mélanger les domaines, et une éventuelle affinité ne pèse rien à côté de l’intérêt de chacun et la realpolitik.

 

Il veut incarner une posture gaullienne, mais c’est à contretemps : la Chine de maintenant, par exemple, n’a rien à voir avec ce qu’elle était à l’époque du Général. Se prendre pour le chef de l’Europe, vouloir parler au nom de celle-ci, flatte sans doute son ego, mais aussi peut l’aveugler. Finalement son propos a servi la Chine, et face à Xi Jinping il pu jouer le rôle du Corbeau naïf devant le Renard flatteur, dans la fable éponyme.

D.R.

D.R.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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