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10 mars 2023 5 10 /03 /mars /2023 02:00

À

 propos des affaires de pédophilie qui affectent actuellement l’Église catholique, je viens d’entendre au journal de 19 heures de France Inter, ce 15 avril 2010, que le pape vient d’appeler les fidèles à « faire pénitence » ! J’ai évidemment aussitôt été choqué par cette formule qui unit dans une même entité les victimes et leurs bourreaux.

 

L’abusé n’a pas à s’accuser lui-même en faveur de son violeur, c’est confondre totalement les rôles et les situations. Sauf à penser qu’il y a là une utilisation perverse de la catastrophique version que Joseph de Maistre a donnée, au 19e siècle, du principe théologique de la réversibilité : « L’innocent en souffrant ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable, par voie de réversibilité ».

 

Cette idée de la souffrance expiatrice des innocents, qui sert à leurs tortionnaires en les rachetant, outre le dolorisme qu’elle contient et le masochisme à quoi elle aboutit, est pour quiconque réfléchit une monstruosité, car elle procure au coupable une absolution à bien bon compte.

 

Notez cependant que ce principe dérive de la Communion des saints, qui est encore article de foi de notre Credo, dans sa version du Symbole des Apôtres. Elle modifie simplement le schéma : ce ne sont plus les mérites des saints qui se reportent sur le pécheur, mais ce sont les souffrances des victimes dont bénéficient les coupables, par un transfert comparable.

 

Aussi la formule papale implique que le corps social des fidèles, l’Église en tant qu’assemblée (sens du grec ekklèsia), doit avoir une cohérence telle qu’on n’y doit pas pouvoir distinguer les mérites ou démérites des individus eux-mêmes pris séparément.

 

Cette vision existe dans le judaïsme, où la faute d’un seul membre constitue une tache sur le corps tout entier de la communauté, et la repentance s’y fait toujours sur le mode, non du je, mais du nous.

 

De même, le début de la messe catholique n’in­di­vidualise pas les fautes : « Reconnaissons que nous sommes pécheurs. »

 

La même chose existe dans le christianisme orthodoxe, et se résume par la phrase de Dostoïevski : « Chacun est responsable de tout devant tous », qui est, on le sait, la devise de la Croix Rouge à Genève.

 

Mais de là on peut aller au : « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! » En plus, si on donne tout au groupe, on conforte l’Institution qui l’incarne, et qu’il ne faut en aucune façon désorganiser, donc affaiblir par une personnalisation ou une individualisation des fautes.

 

Cette dernière, seuls les protestants la défendent, ainsi que notre droit qui a abandonné, avec raison, l’idée de responsabilité collective. Désormais, chacun n’y est comptable « que de sa propre iniquité » (Jérémie 31/30).

 

[v.  Église, Karma]

Article paru dans Golias Hebdo, 22 avril 2010

 

D.R.

 

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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8 mars 2023 3 08 /03 /mars /2023 02:00

O

n ne naît pas pauvre, on le devient. Ou alors on provient d’ascendants qui eux-mêmes ne sont pas nés tels, mais le sont devenus, à tel ou tel moment de l’histoire, et du fait de telle ou telle circonstance.

 

Tous les hommes ayant droit, me semble-t-il, à un égal destin, la pauvreté renvoie forcément à la question de la justice et de l’injustice. Donc à l’analyse des causes qui l’ont provoquée, et aux moyens d’y remédier.

 

J’ai regardé l’excellente émission Les Défis de l’Église, diffusée sur Arte le 1e avril dernier. On s’y demandait par exemple ce qu’allait faire le nouveau pape François vis-à-vis de la pauvreté. Avec un tel nom, celui de l’apôtre même de la pauvreté, François d’Assise, on s’attendait qu’il la mît au centre de ses préoccupations. Et effectivement on a vu qu’il s’en préoccupait beaucoup, menant lui-même une vie pauvre, et alimentant son image de « pape des pauvres ».

 

Mais l’émission montrait bien qu’il y a deux façons de s’intéresser à la pauvreté : la première est celle de valoriser les pauvres je dirai abstraitement, de parler comme faisait déjà Bossuet dans un de ses sermons de leur « éminente dignité », et donc de limiter la considération qu’on a pour eux à la charité qu’on leur témoigne. La seconde façon est de faire les concernant l’analyse dont j’ai parlé, d’affirmer leurs droits, et d’œuvrer pour faire cesser l’injustice dont ils sont victimes. À cette tâche s’était vouée en Amérique latine la théologie de la libération. On sait que l’Église catholique la considère depuis toujours avec suspicion, comme flirtant avec le marxisme.

 

Le nouveau pape jusqu’ici a choisi de s’en tenir à la première voie, celle de l’intérêt compassionnel. Au mépris par exemple de ce que disent les Béatitudes, qui ont comme un petit air de l’Internationale : « En marche, les humiliés du Souffle… ! », pour reprendre la traduction de Chouraqui.

 

Quant à la théologie de la libération, elle agonise dans les pays mêmes où elle est née. Ce qui y prospère aujourd’hui, c’est le mouvement évangélique, où la contagion émotionnelle l’emporte, à grands renforts de musiques et de chants, sur toute velléité d’analyse sociale, froide et objective.

 

Il est bien dommage que le pape non plus ne se mêle pas d’analyse sociale concrète, qu’il aime tant les pauvres, mais ne s’occupe pas des droits qu’ils ont à vouloir sortir de leur état. Au moins est-ce l’impression qu’il a donnée d’après l’émis­sion en question...

 

Article paru dans Golias Hebdo, 10 avril 2014

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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28 février 2023 2 28 /02 /février /2023 02:00

C

e mot n’a pas bonne presse aujourd’hui, en une époque habituée à regarder avec euphorie vers l’avenir. On le confond souvent avec passéisme, esprit rétrograde, bloqué dans des regrets stériles, empêchant d’avancer sur le chemin de la vie. Pourtant je voudrais ici en faire l’éloge.

 

Le mot signifie en grec : maladie du retour. Le problème est de savoir à quoi on veut faire retour. S’il s’agit simplement de regretter le passé pour s’éviter de vivre le présent, c’est évidemment un désir vain et même dangereux de stagnation, celui-là même que condamne Jésus dans l’Évan­gile : « Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu. » (Luc 9/62). Il faut en effet « se souvenir de la femme de Lot » (ibid. 17/32) Elle fut changée en statue de sel, s’étant retournée pour voir Sodome en flammes.

 

De la même façon Orphée perdit Eurydice, s’étant retourné trop tôt pour la voir. Et Pirithoüs, ami de Thésée, ne put pas sortir des Enfers, pour s’y être attardé. C’est ce qu’on pourrait appeler le complexe du rétroviseur, où la régression empêche la progression.

 

Mais il y a deux régressions : l’une subie dans le rattachement infantile au passé, et l’autre choisie dans le retour volontaire à l’enfant spirituel que chacun porte en soi, tel celui que saint Christophe porte sur son épaule : cet enfant en réalité est lui-même, celui qu’il a été autrefois, qu’il a peut-être oublié et trahi dans sa vie d’adulte, mais qui peut le guider maintenant. Porteur, il est en fait porté par lui.

 

La vraie nostalgie n’est pas vain soupir sur ce qui n’est plus, mais fidélité à soi-même, à ce qu’on a de plus précieux : l’enfant éternel, spirituel, que chacun porte en soi.

 

On comprend alors que le même Jésus qui condamne la régression négative fasse l’éloge de l’état d’enfance : « Je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera point. » (Marc, 10/15)

 

Dans ce cas précis on ne retombe pas en enfance, on y remonte. Au fond, dans la vie le choix est simple : ou l’on se laisse aller à vau-l’eau, char­rié par le courant, ou bien on remonte à sa Source première : bois mort, ou saumon vivant ? C’est de cette Origine salvatrice qu’il faut avoir, pour revivre vraiment après cette capitulation qu’est toute vie d’adulte, une authentique nostalgie.[1]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 10 décembre 2009

 

[1] Voir des développements à cette chronique dans mon livre La Source intérieure :

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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