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14 juin 2023 3 14 /06 /juin /2023 01:00

Un ancien article, mais qui malheureusement promet d'être encore très actuel :

 

D

imanche 16 août, le thermomètre a atteint la température de 54,4°C aux États-Unis, dans le lieu nommé Furnace Creek (Ravin de la Fournaise), au cœur de la Vallée de la Mort. C’est la température la plus chaude relevée sur Terre depuis 1931.

 

Par association verbale, j’ai pensé aussitôt au verset 4 du Psaume 23, où le roi David dit en s’adres­­sant à Dieu : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal car tu es avec moi. » Ce passage, qu’on cite souvent, m’a toujours impressionné par sa formulation (« la vallée de l’ombre de la mort »).

 

Comme aux États-Unis en ce moment, il y a aussi des canicules inhospitalières dans nos vies, où nous sommes abandonnés, brûlés comme dans une fournaise, désertés de l’amour par exemple et de toute tendresse : atmosphère sans vapeur d’eau. À nous donc, selon ce passage biblique, d’y faire face, pensant que nous n’y sommes pas seuls, que quelqu’un marche à nos côtés : une parole est là qui nous le signifie.

 

Mais quel crédit lui faire ? Il dépend de nous. On peut penser qu’elle est ici performative, autoréalisatrice. Qu’il suffit de l’écouter ou de la lire pour qu’elle fasse advenir ce qu’elle énonce, de façon thaumaturgique, comme par exemple celle que le centurion de l’Évangile demande à Jésus de prononcer pour opérer une guérison : « Parle par ta parole et mon enfant sera guéri. » (Matthieu 8/8)

 

Mais il faut y croire pour qu’elle agisse et réconforte. Elle n’a de force que par la confiance qu’on lui donne. Son pouvoir, comme d’ailleurs tout pouvoir et en tout domaine, dérive d’une foi, d’une créance accordée. On ne vit qu’à crédit. L’attitude symbolo-fidéiste en religion résume cela : existe ce à quoi on croit.

 

« Je ne crains aucun mal car tu es avec moi »... Le croyant pense ici à une effective présence extérieure qui garantit sa foi. L’athée parlera ici d’autosuggestion, ou de « méthode Coué ». Mais l’agnostique, ou le croyant qui doute, pensera à une foi ou une confiance nécessaire mais toujours menacée : « Seigneur j’ai foi, viens au secours de mon manque de foi ! » (Marc 9/24)

 

Fragile est donc le secours, et précaire, c’est-à-dire obtenu par prière (latin precari, prier). On n’en est jamais sûr. Si l’on espère en lui, il ne dépend que du crédit que nous lui accordons, d’une confiance dans nos propres formulations, comme dit le mot Amen ! en hébreu. Si le secours divin n’est que « la récompense de ceux qui le cherchent » (Hébreux 11/6), puissions-nous, si nous en avons besoin, traverser avec lui la vallée de la mort et les canicules de la vie !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 3 septembre 2020

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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12 juin 2023 1 12 /06 /juin /2023 01:00

A

près l’assassinat dans la région parisienne et par la main d’un fanatique de notre malheureux professeur et collègue, je me suis mis, à propos des caricatures de Charlie Hebdo, à repenser à la notion de blasphème.

 

Elle suppose un lien fort, de type reproductif, entre la  représentation d’une chose et la chose elle-même. Or, dans quelque langage que ce soit, la représentation de quelque chose n’est pas la chose. Représenter n’est pas reproduire. Le mot chien ne mord pas, il n’est qu’un son, au reste différent dans les différentes langues : on le sait depuis l’épisode biblique de Babel, où Dieu a diversifié les langues pour confondre les hommes.

 

Pareillement dans le monde des images, ainsi que Magritte par exemple l’a bien montré. Sous l’image très ressemblante ou réaliste d’une pipe, il a mis en légende : « Ceci n’est pas une pipe », voulant signifier par là que ce n’en est qu’une image, une représentation. Nous sommes dupes ici d’une vieille illusion : l’illusion référentielle. Les signes en vérité, s’ils font bien penser aux choses, ne les contiennent pas, dans tous les sens de ce mot – recéler, et limiter.

 

On peut penser à Cratyle qui dans le dialogue éponyme de Platon croit sans réfléchir à ce lien intrinsèque entre le signe verbal et la chose qu’il désigne. Et aussi à la querelle qui opposait au Moyen Âge les Réalistes aux Nominalistes. Les premiers défendaient une adhérence du signe à la chose, que les seconds niaient. Ce sont pourtant eux qui avaient raison.

 

Et leur position est la plus pieuse il me semble, puisqu’elle rend mieux compte de la transcendance de Dieu : comment penser qu’il se résume au nom qui l’exprime, ou à telle image censée le représenter ? Il est comme cette « Grande Image » dont Lao-Tseu dans le Tao-te-King dit qu’elle « n’a pas de forme ».

 

« Celui qui parle, ne sait pas. Celui qui sait, ne parle pas. » À cette remarque du même Lao-Tseu fait écho chez nous la théologie négative ou apophatique, pour laquelle Dieu est plus grand que tout ce qu’on peut en dire. Cela se voit dans l’expres­sion arabe Allah akbar !, où akbar est un comparatif (dit ici élatif). Donc tout ce qu’on en peut imaginer, représenter, etc., est éminemment relatif, pour ne pas dire sans importance.

 

Je ne crois pas que ceux qui poussent ce cri en comprennent la signification. C’est bien dommage : ils ne voient pas que Dieu excède tout discours et toute représentation humains, que s’attacher à ces derniers est précisément idolâtrie – et donc que la notion de blasphème n’a aucun sens.

 

Mais, comme disait Voltaire, « Que répondre à celui qui s’imagine gagner le ciel en vous égorgeant ? »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 29 octobre 2020

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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8 juin 2023 4 08 /06 /juin /2023 01:00

Q

uoi de plus touchant et éminemment positif, apparemment, que sa figure ? On pense aux brebis qu’il surveille et protège contre les agressions du loup, par exemple : que seraient-elles, sans sa sollicitude constante ?

 

Il n’est pas étonnant que la Bible développe à partir de cette vision gratifiante une conception pastorale de Dieu d’abord : « L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien. » (Psaume 23/1). Et ensuite de ses représentants, lorsque par exemple Jésus, lui-même « bon berger » (Jean 10/11), transmet cette fonction à Pierre : « Pais mes agneaux. » (Jean 21/15) Le titre de « pasteur » en milieu protestant atteste de cette belle fonction protectrice.

 

Mais le problème est que le berger n’est pas toujours digne de la fonction dont il se réclame. Certains, loin de protéger des loups, ne sont que des loups déguisés, ravageant en réalité la bergerie.

 

C’est à quoi j’ai pensé en voyant le film autobiographique de Sarah Suco Les Éblouis, où un gourou ou chef de secte, appelé « Le Berger » soumet à son bon-vouloir toute une communauté endoctrinée d’ouailles (au sens du latin oviculae, petites brebis), qui d’ailleurs réclament sa présence en bêlant littéralement. Au nom de l’Esprit, qui décidément peut-être la meilleure et, quand il n’est pas contrôlé, la pire des choses, le chef charismatique soumet ses assujettis à des manipulations mentales, d’humiliantes confessions publiques, procédés totalitaires qui font penser aux procès staliniens (comme dans L’Aveu), des séances d’exorcismes d’une extrême violence, etc. En fait il ne tire son pouvoir que de la projection aveuglée que font les disciples sur sa personne, d’où l’« éblouissement » du titre. Ici j’ai pensé au mot de « berlue », qui vient de l’ancien français belluer « éblouir ».

 

Finalement alors, faut-il abdiquer toute liberté et se mettre à la merci d’un Berger capable seul de nous rassurer, de nous délivrer de nos peurs ? le Grand Inquisiteur de Dostoïevski, dans l’apo­logue connu des Frères Karamazov, prétend que les hommes préfèrent toujours être guidés, et ainsi délivrés du fardeau de la liberté, que portent à leur place ceux qui les dirigent.

 

Mais cette conception pastorale de la religion ne nous condamne-t-elle pas à une hétéronomie fondamen­tale, alors qu’on pourrait se proposer pour soi un autre idéal, celui d’une autonomie vraiment libératrice ?

 

En fait nous avons peur de notre propre ombre[1]. Et nous nous laissons subjuguer par le premier venu. N’oubli­ons pas que ce mot, où l’on voit aujour­d’hui « éblouir », veut dire initialement « dominer », « asservir » (latin subjugare).

 


[1] Voyez ici mon livre Peur de son ombre – La Lumière est en nous, BoD, 2017.

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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