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26 mars 2023 7 26 /03 /mars /2023 01:00

C

omme il y a des promotions-canapé, il y a des promotions-placard. Par exemple d’un syndicaliste gênant pour le pouvoir on fera un ministre, et désormais il ne gênera plus. Souvent se vérifie l’adage latin : Promoveatur ut amoveatur – Qu’il soit promu pourvu qu’on s’en débarrasse !

 

Il en est de même me semble-t-il pour la promotion dont Jésus a fait l’objet au fil du temps, au point d’être, assurément malgré lui, à la fin divinisé. Là encore je pense au mot de Caracalla, qui admit l’apothéose de son frère Geta assassiné par lui, en disant : Sit divus dum non sit vivus – Qu’il soit un dieu pourvu qu’il ne soit plus vivant !

 

Celui qui disait encore : « Le Père est plus grand que moi » (Jean 14/28), donc qui se situait au-dessous du Père, se contentant d’être un exégète de sa parole (Jean 1/18), est devenu à Nicée, en 325, consubstantiel au Père, c’est-à-dire de même substance que lui, finalement égal à lui en importance. Désormais on a moins écouté ses paroles qu’on n’a baissé la tête devant lui. Et son message, son enseignement ont été désamorcés. Ils ne figurent plus d’ailleurs, et c’est très significatif, dans le Credo chrétien.

 

C’était un message de libération, tel qu’on le voit encore dans les Béatitudes évangéliques. Il pouvait donner espoir aux hommes. Jésus n’y était qu’un prophète, essentiellement de la Justice, et un prophète se situe toujours au-dessous de la Parole qu’il porte.

 

Mais lorsqu’il est devenu, d’abord avec Paul qui ne l’a pas connu et à mon avis l’a totalement instrumentalisé, le Messie crucifié pour le salut des hommes, et ensuite au fil des différents conciles la seconde personne de la Trinité, ce qu’il est aujourd’hui dans le christianisme majoritaire, alors toute velléité de rébellion sociale et politique a disparu dans le cœur des hommes. Celui qui n’était à l’origine que Fils de Dieu est devenu Dieu le Fils. Or on ne se révolte pas devant un Dieu : on l’adore seulement. [v. Trinité]

 

En suite de quoi l’Église chrétienne a pris le relais, et d’un Dieu mandant elle s’est instituée mandataire. Il va de soi qu’on ne se rebelle pas non plus contre une Institution qui se réclame d’un Dieu, contre une théocratie, et qui de cette délégation divine tire son pouvoir sur les esprits et les âmes.

 

J’ai pensé à tout cela en lisant les récentes instructions papales pour une nouvelle évangélisation. Dans son discours du 13 juin 2011, en la basilique de Saint-Jean de Latran, Benoît XVI a déclaré : « Si les hommes oublient Dieu, c’est parce que l’on tend souvent à présenter Jésus seulement comme un homme sage et à affaiblir voire nier sa divinité ». Que n’a-t-il écouté davantage l’Histoire et ses mises en perspective ! Mais il est vrai qu’on est toujours réticent à admettre ce qui va contre ses propres intérêts, et à scier la branche sur laquelle on est assis…[1]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 14 juillet 2011

 

[1] Sur le double statut de Jésus, on peut voir mon livre Les Mystères du Credo – Un christianisme pluriel (versions papier et e-book). - Voir la présentation ci-dessous :

 

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24 mars 2023 5 24 /03 /mars /2023 02:00

J

e viens de voir l’excellente émission diffusée sur Arte le 22 octobre dernier, Mea maxima culpa, sur le scandale des prêtres pédophiles, et l’omerta dont l’Institution ecclésiale les a couverts.

 

On y voyait bien que le prêtre n’était pas considéré comme un homme ordinaire, qu’il bénéficiait de la part des fidèles d’une aura quasi sacrée. L’Église aussi, une fois les crimes mis au jour, n’a pas eu pendant longtemps un seul mot de considération pour les victimes, mais s’est contentée de dire que de tels comportements n’étaient pas dignes de la fonction du prêtre !

 

D’ailleurs sa conduite ne relève pas selon elle des lois civiles, mais du seul droit canon, et du tribunal qu’elle dresse elle-même, « en interne », avec interdiction absolue de divulguer ce qui s’y passe.

 

On voyait dans le film des plans où s’effectue la consécration de l’hostie, donc où s’opère la transsubstantiation eucharistique, via les mains et la bouche du prêtre. Agissant in persona Christi, il est manifestement un thaumaturge, et le respect qui lui est dû tient au surnaturel, au miracle qu’il opère, au nom du « Mystère de la foi ». La considération dont il bénéficie est à l’image de ce qu’il est censé produire, et à la projection qu’on fait sur lui à cette occasion. En fait, il n’a de prestige que celui que nous lui donnons.

 

Je pense ici à ce qu’écrit Voltaire, dans Œdipe :

 

« Nos prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense :

Notre crédulité fait toute leur science. »

 

Ou bien, comme disait La Boétie des tyrans :

« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »

– On sait que Luther a démystifié le prêtre, en défendant l’idée de « sacerdoce universel » : pour lui, tout croyant baptisé était un prêtre. Ainsi jamais en monde protestant le pasteur n’est un thaumaturge. Nulle hiérarchie n’y existe entre le pasteur et les fidèles. C’est ce que Boileau a bien vu : « Tout protestant fut pape une Bible à la main. » Le sacrement administré en tant que processus magique y est inconnu.

 

L’absolution par exemple, qui fait dire au prêtre en monde catholique : « Je t’absous, etc. », n’y a pas son équivalent. Tout au plus un pasteur dirait, bien plus modestement : « Que Dieu te pardonne ! »

 

Et pourtant, souvenons-nous que Louis XIV tremblait devant son confesseur ! Tant est grande la peur infantilisant les uns, et le désir de pouvoir des autres, manifesté par le chantage aux sacrements !

 

Il est temps de considérer le prêtre comme un homme comme les autres, et l’Église, non comme une Institution de fonctionnaires cherchant à persévérer dans son être, fût-ce en étouffant des scandales, mais comme la simple assemblée des croyants. [v. Église]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 31 octobre 2013

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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16 mars 2023 4 16 /03 /mars /2023 02:00

O

n raille l’idolâtrie à laquelle il paraît conduire, et aussi la naïveté qu’il y a à faire éventuellement s’opposer des dieux dans des luttes qui n’ont rien, à nos yeux, de majestueux.

 

Voyez comment la mythologie antique est traitée bien familièrement par Offenbach, par exem­ple : on rit de toutes ces divines disputes, qui ressemblent fort parfois à des scènes de ménage. De toute façon, l’Histoire, pensons-nous, a tout balayé, et aussi bien la Grèce que Rome ont répudié leur passé païen, pour n’adopter que le Dieu unique.

 

Je ferai toutefois remarquer que le polythéisme tel qu’il existait autrefois en Grèce existe bel et bien encore en Inde, qui nous en donne une idée vivante : je veux parler de l’hindouisme, que l’islam est loin d’avoir supprimé. Méfions-nous donc d’un naïf ethnocentrisme, qui nous fait croire universels les choix et les refus que nous avons faits.

 

Pour le fond de la question, je dirai le regret que j’en éprouve. Chateaubriand a écrit un Génie du christianisme. Qui en écrira un du polythéisme ?

 

Les dieux multiples et divers représentaient en effet les différentes postures et valeurs que nous pouvons voir incarnées dans nos vies, et qui sont loin de toutes s’accorder facilement. Dans l’Iliade, les dieux sont partagés en deux camps : certains soutiennent les Grecs, et d’autres les Troyens. Admirable image symbolique d’une division des valeurs, ou comme on dit savamment d’un partage axiologique, dont nous faisons constamment l’expérience.

 

La Tragédie grecque le montre aussi, et c’est là son profond génie : Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort. Cette complexité essentielle différencie la Tragédie du Drame ou du Mélodrame, qui sont fondamentalement manichéens. Avec ce partage des raisons, la Tragédie dans sa forme classique ne condamne certes pas au nihilisme, l’ambivalence n’étant pas l’équivalence : Sophocle n’est pas Anouilh. Mais elle insuffle dans l’esprit une salutaire prudence quant à l’abord des conflits, et la nécessité d’une patiente recherche quant à la possibilité de leur résolution.

 

À l’inverse, le monothéisme peut mener à ce que j’ai appelé naguère à propos de la méthode Coué le « monoïdéisme », qui est le fait de n’avoir dans l’esprit qu’une seule idée ou un seul but, à l’exclusion des tous les autres. Du « Dieu jaloux » (Exode 20/5), on peut aller au « zèle pour sa maison » (Psaume 69/9), c’est-à-dire littéralement au fanatisme, qui est défense du Temple (Fanum) : de ce dernier Jésus, pris d’un pareil zèle, chasse les marchands avec grande violence (Jean 2/17).

 

Plus pur sans doute dans son principe, le monothéisme me semble plus dangereux dans son application. À nous donc de faire, si nous l’adop­tons, qu’il échappe à ce péril !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 20 mars 2014

 

D.R.

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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