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21 avril 2023 5 21 /04 /avril /2023 01:00

N

ous en sommes le cousin, depuis les découvertes de Darwin, et malgré ce qu’en disent encore les fondamentalistes bibliques. Les plus proches de nous sont les chimpanzés et les bonobos, qui sont eux-mêmes très proches morphologiquement les uns des autres. Mais non pas quant à leur comportement, et c’est ce qui m’occupe ici.

 

J’ai en effet vu récemment, les concernant, une émission documentaire passant sur Arte, qui analysait la structure sociale des deux groupes, et leurs façons respectives de se conduire.

 

Les chim­panzés sont patriarcaux, accordent une importance prédominante au statut social, et règlent les conflits surgissant entre eux par la violence.

 

Les bonobos au contraire, matriarcaux, ne manifestent pas d’agressivité, et gèrent les mêmes conflits en les apaisant au moyen de l’acte sexuel. La tension y est résolue tout simplement par l’orgasme, qui une fois connu ne donne pas envie ensuite d’aller étriper son voisin.

 

Entre les deux modes d’être il me semble qu’on ne peut hésiter : mieux vaut faire l’amour que la guerre. Trop de rétention sexuelle mène à une frustration de l’individu, qui ne peut générer que la violence. Comme disait l’adage latin : Semen retentum venenum est – La rétention de la semence est un poison. Les bonobos y échappent donc, mais non les chimpanzés.

 

L’opposition du patriarcat et du matriarcat est aussi très significative. Traditionnellement, on dit que l’esprit de compétition, le désir de s’affirmer, et évidemment parfois par le combat, est transmis par le père. Cela peut aboutir à la destruction de l’autre. Au contraire, la mère incarne l’accueil inconditionnel, dont ferait partie pour chacun non pas la défense jalouse et acharnée de son propre corps, mais son don libéral, l’échange avec l’autre.

 

Si maintenant on songe qu’il y a des religions patriarcales, et au premier chef les trois religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, et islam), on peut en tirer la conclusion qu’elles sont potentiellement plus violentes que les religions matriarcales.

 

Il y a bien sûr des exceptions : certaines paroles de Jésus par exemple sont bien « féminines » d’inspiration. Et il y a même un Jésus « mère-poule », abritant ses poussins sous ses ailes (Matthieu 23/37 ; Luc 13/34).

 

Les religions patriarcales séparent l’homme de ses instincts profonds. Le Père y incarne la Loi, via la Parole, dont la fonction est précisément la séparation d’avec les pulsions. Il est absurde de les récuser en bloc. Mais quand elles ont montré leurs limites, on comprend qu’on puisse se tourner vers les religions de la « Grande Mère », qui ne poussent pas l’homme à agir pour s’affir­mer, mais à être en harmonie avec les grands rythmes du monde, dont l’exercice de la sexualité est une manifestation majeure.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 24 avril 2014

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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19 avril 2023 3 19 /04 /avril /2023 01:00

O

n peut juger de la profondeur d’un homme par la qualité de son silence et sa lenteur à en venir aux mots, et au contraire de sa superficialité par son agitation et son bavardage.

 

Voyez comment les paysans, ces remarquables taiseux, jugent et jaugent un homme qu’ils voient pour la première fois : ils l’observent d’abord et voient s’il sait se taire, et ne s’étourdit pas en étourdissant les autres par sa volubilité. Ceux qui savent se taire sont ceux qui savent écouter, et ces derniers ne sont pas nombreux.

 

Il y a une magie du silence, qu’on trouve dans l’expression : « Un ange passe ». Il nous met à l’écoute de l’essentiel, qui ne peut être distingué, discriminé par les mots qu’avec violence, donc avec risque d’être détruit. Il s’oppose à la « parlerie » ordinaire, qui masque l’inauthenticité de nos vies, et la réalité de notre dégradation, de cette chute ontologique dont parle Heidegger dans L’Être et le Temps.

 

Exactement comme notre désir d’entasser les objets matériels pour nous dispenser de méditer sur l’essentiel. Ou comme cette horror vacui (horreur du vide) qui caractérise la majorité de notre art occidental, et qui s’oppose au dépouillement et au laconisme de l’art zen par exemple : voyez l’ikebana, ou art du bouquet. Le vide y triomphe du plein, et l’air, l’énergie, le souffle, qu’on l’appelle ruah, pneuma, spiritus, chi, ou ki, peuvent mieux circuler : ce qui étoffe, étouffe.

 

Aussi, quand on fait du feu, il ne faut pas entasser les bûches, mais laisser des vides entre elles, pour que l’air puisse affluer et alimenter la flamme. Image de ce qui doit être, en écriture, le style : savoir suggérer seulement, donc faire au silence sa part.

 

Les Quakers prient ou méditent dans le silence. De même au Japon la cérémonie du thé est silencieuse : seul s’entend le bruit de la bouilloire, et on sait même à quel point précis de son chant le thé peut être apprêté.

 

Les bruits les plus infimes, quand on y prête attention, peuvent avoir une énorme densité. Voyez le film Le Grand silence, de Philip Gröning (2006), tourné à la Grande Chartreuse, au pied des Alpes : film sans parole et sans explication, où, pendant presque trois heures, seules se voient des images et seuls s’entendent des sons. Film admirable, qui nous donne de Dieu la meilleure idée qui soit : non un vent violent, non un tremblement de terre, mais seulement « un murmure doux et léger » (1 Rois 19/11-13).[1]

 

28 octobre 2010

 

[1] Pour plus de développements, voir le chapitre « Silence » du tome 2 de ma Théologie buissonnière, éd. BoD, 2017 :

 

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17 avril 2023 1 17 /04 /avril /2023 01:00

A

pparemment, chaque croyant peut y aspirer, ou sinon honorer au moins ceux qui y sont parvenus.

 

Et pourtant ce n’est pas le cas. Je viens d’appren­dre qu’en Tunisie les partisans d’un islam rigoureux de type wahhabite ont détruit, au mépris de la culture locale, des mausolées destinés à vénérer les saints. Le slogan mis en avant est la shahada, le credo musulman : « Je témoigne qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu et que Mahomet est son messager. »

 

Autrement dit seul Dieu doit être l’objet d’un culte, et non pas ses « intermédiaires », dont les saints. Pareille position fut au 16e siècle celle de nos protestants, dont la « devise » fut : « À Dieu seul la gloire ! » (Soli Deo gloria !) Et il y a eu de la même façon dans nos églises un iconoclasme protestant : statues brisées, tableaux lacérés, etc.

 

Je pense d’abord qu’il est toujours dommage de détruire ouvrages et édifices, dont certains peuvent être fort beaux, même au nom de la pureté de la foi.

 

Certes la pulsion iconoclaste s’est toujours exercée en quelque confession que ce soit, depuis Polyeucte qui brisa les idoles païennes, Mahomet qui fit de même à la Kaaba de La Mecque, jusqu’aux talibans afghans qui ont fait subir un pareil sort aux Bouddhas de Bâmiyân.

 

Mais cette attitude est dupe d’une illusion, que j’appellerai référentielle : aucun signe humain (image ou mot) n’est ce à quoi il renvoie. Ni l’image d’un chien, ni le mot « chien » n’aboient ni ne mordent. [v. Blasphème, Iconoclasme]

               

Ensuite, on peut distinguer l’adoration (latrie) réservée à Dieu seul, et la vénération (dulie) qu’on peut bien accorder aux saints, comme il se voit dans les christianismes catholique et orthodoxe. Psychologiquement cela peut être utile. Dans toute échelle on a besoin des barreaux pour monter : que certains aient pu déjà en gravir une partie donne courage aux autres, à ceux qui sont en bas.

 

Traditionnellement aussi, sauf à ma connaissance en milieu protestant, notre prénom renvoie à un « saint patron », sous l’égide duquel on peut se protéger, dont le nom figure dans le calendrier. Et si on ne l’y trouve pas, on peut se reporter à la fête de Toussaint…

 

Enfin pourquoi ne pas croire à la réversibilité des mérites et à cette « Communion des Saints », dont la mention figure à la fin du Symbole des Apôtres ? Les qualités exceptionnelles des uns y compensent les faiblesses des autres. Une belle et sensible illustration en a été donnée par Baudelaire dans « Réversibilité », un poème des Fleurs du mal.

 

Tous ces dispositifs peuvent certes engendrer des abus, qui expliquent parfois leur refus. Mais faut-il toujours jeter le bébé avec l’eau du bain ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 7 février 2013

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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