À l’occasion de la mort de Claude Lanzmann, Arte a diffusé son admirable film Shoah, et je l’ai revu à cette occasion. J’ai remarqué particulièrement une séquence concernant l’occupation allemande en Pologne. Les Polonais interviewés dans le film, habitant un village jouxtant un des lieux de l’extermination des Juifs, se réclamaient ouvertement, pour expliquer la catastrophe, du passage connu de l’évangile selon Matthieu où les Juifs disent à Pilate, à propos de Jésus : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » (27/25) Manifestement ils avaient appris cela au catéchisme, sans aucune explication et mise en contexte, et ils le répétaient mécaniquement. L’antijudaïsme paraissait donc naturel à ces gens élevés dans la foi chrétienne, vis-à-vis d’un peuple présenté comme déicide.
Bien sûr, les chercheurs peuvent dire que ce passage matthéen est consécutif à la séparation historique des chrétiens et des juifs pharisiens, les premiers ayant volontairement noirci les seconds, et voulant aussi s’attirer les bonnes grâces de l’occupant romain, en innocentant ainsi Pilate de toute responsabilité dans la mort de Jésus. Cette mise en contexte de la parole incriminée lui enlève toute valeur absolue, en ne lui en donnant une que relative.
Le problème est qu’en l’absence de toute note et de toute explication, cette parole peut être prise telle quelle, au pied de la lettre, par des esprits simples que l’on n’a pas éclairés, comme ce fut évidemment le cas de ces villageois. Et aussi l’antijudaïsme chrétien a pu en découler, avec d’autres paroles de ce type, pour vingt siècles, concernant non seulement la Pologne, mais l’Europe entière, dont l’Allemagne même : on connaît assez celui de Luther, par exemple.
Ce cas précis d’une parole en elle-même très dangereuse si on ne l’explique pas est loin d’être le seul dans la Bible. Il me semble donc qu’on ferait bien pour prévenir des conséquences qui peuvent être catastrophiques, de revoir tous ces textes, et d’en enlever purement et simplement les passages qui peuvent les entraîner.
La récente décision d’Emmanuel Macron de reporter les annonces du plan anti-pauvreté à la rentrée pour cause de mondial de football me semble totalement inadmissible et indécente. En somme, le président est plus occupé par la demi-finale impliquant l’équipe de France, à laquelle il devait assister à Saint-Pétersbourg le 10 juillet, que par le sort des pauvres de notre pays. Ces derniers apprécieront...
Finalement, qu’est-ce qui selon ce gouvernement intéresse nos concitoyens ? Les vacances d’été, le foot et le Tour de France. « Pendant la période estivale, vous n’êtes plus audibles, les Français ne sont pas réceptifs » a plaidé Bruno Roger-Petit, le porte-parole de la présidence. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, sur LCI mercredi 4 juillet a même lié le sort du plan pauvreté aux résultats des Bleus (Source : leparisien.fr, 06/07/2018).
Certains se demandent si la raison invoquée pour le report de ce plan est bien la vraie raison, son financement n’étant pas encore assuré (même source). Mais reste le pitoyable argument évoqué, riche de toute une pensée implicite : qu’importent les pauvres, pourvu que les Français oublient leur sort et se passionnent pour des millionnaires en short, dont le salaire est une insulte à ce qu’ils gagnent eux-mêmes, si encore ils ont du travail ! Le sidérant, c’est qu’on avance cet argument du désintérêt sans vergogne aucune, comme s’il allait de soi, et on oublie la disproportion abyssale qu’il contient.
De deux choses l’une. Ou bien c’est le cas, les Français ne considèrent pas comme primordial le problème de la pauvreté, le foot est bien cet « opium du peuple » dont parlait naguère Jean-Luc Mélenchon, et alors nos contemporains sont tombés bien bas : le général de Gaulle parlait de « veaux » à leur sujet. Ou bien ce n’est pas le cas, les Français ne sont pas à ce point avachis et inconscients qu’ils ignorent la vraie importance d’un problème social, et alors nos gouvernants vont preuve vis-à-vis d’eux d’un incommensurable mépris. Quelle image s’en font-ils, pour ainsi les traiter ? En fait, le peuple attire toujours les démagogues comme le miel attire les mouches.
À propos de la séparation des enfants et des parents entrés illégalement aux États-Unis, qui a soulevé l’indignation, le ministre de la Justice Jeff Sessions a déclaré : « Entrer illégalement aux États-Unis est un délit (...) Et avoir des enfants ne vous protège pas ». Etil a ajouté, citant la Bible : « Je pourrais vous renvoyer à l’apôtre Paul et à son commandement clair et sage (...) qu’il faut obéir aux lois du gouvernement car Dieu les a décrétées afin d’assurer l’ordre. » (Source : francetvinfo, 15/06/2018)
Le passage en question se trouve dans l’Épître aux Romains : « Que chacun se soumette aux autorités qui nous gouvernent, car toute autorité vient de Dieu, et celles qui existent ont été établies par Dieu. C’est pourquoi celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi, et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes. ». (13/1-2)
Selon l’Apôtre, toute autorité se justifie par son origine divine, et pour cette raison, il faut s’y soumettre aveuglément. Ce conservatisme de principe peut évidemment, comme dans l’exemple états-unien susmentionné, être instrumentalisé, pour exiger l’obéissance du peuple.
De fait, Paul justifie toujours le bras armé du gouvernement : « Ce n’est pas pour rien que le magistrat porte l’épée, puisqu’il est serviteur de Dieu pour manifester sa colère en punissant celui qui fait le mal. » (ibid., 13/4) Tous les délires personnels peuvent alors s’autoriser de tels passages. Combien de fous dans l’histoire se sont pris pour le bras armé de Dieu ! Je pense à Aguirre, ou la colère de Dieu, de Werner Herzog. Ou encore à Savonarole incarnant cette même colère face aux Florentins, etc.
Alors qu’au contraire Jésus a bien séparé César et Dieu (« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » : Matthieu 22/21 ; Marc 12/17 ; Luc 20/25), Paul ici voit dans César l’image de Dieu. C’est non seulement conservatisme, mais encore idolâtrie. Et on ne comprend pas pourquoi cette Bible qu’on prétend inerrante et sur laquelle on prête parfois encore serment peut contenir de si dangereux passages.
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Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).