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18 mars 2018 7 18 /03 /mars /2018 02:01

Je viens de voir le dernier film de Xavier Giannoli, L’Apparition. Comme j’ai beaucoup aimé ses précédents, j’étais favorablement disposé pour le dernier. Malheureusement, il m’a beaucoup déçu. C’est l’histoire d’une jeune fille qui prétend avoir vu la Sainte Vierge, affrontée à un journaliste rationaliste enquêtant sur ce phénomène, et qui dit à la fin avoir été traversé lui-même par des perspectives jusque là inconnues de lui. Comme à aucun moment on ne sent de distance critique du cinéaste vis-à-vis des deux personnages, on peut penser que la vision qu’il nous offre de l’expérience religieuse est la seule qu’il connaît et donc forcément partage, puisqu’il montre son enquêteur enrichi par elle.

 

Or cette vision est catastrophique. On y entend l’éloge constant de la souffrance rédemptrice, du martyre recherché et dont il faut « se rendre digne ». La Passion de la jeune fille est évidemment calquée sur celle du Christ : elle est complaisamment montrée, selon les habitudes propres au catholicisme romain. Ni les protestants ni les orthodoxes ne s’y reconnaîtront.

 

Et puis, ce thème du sacrifice rédempteur du Messie, que l’on doit à Paul et qui forme en effet le fond majoritaire du christianisme, n’en est pas la seule version possible. On peut voir dans la Croix l’échec d’une prédication qui a été refusée, et non pas un moyen de salut. Le thème du sang salvateur est un thème païen, que Paul a emprunté aux religions à mystères où un dieu meurt et ressuscite pour le salut de ses fidèles. Il est considéré comme tel par les juifs et les musulmans.

 

Lorsque Platon a été révulsé par la mort de Socrate, un juste injustement condamné, il n’a pas donné à cette mort une vertu salvifique, il ne l’a pas euphémisée : il s’est contenté de transmettre un enseignement. Mais les premiers disciples de Jésus n’ont pas suivi cette voie : ils ont transformé un échec en réussite, et très vite en modèle à suivre. Ce film emboîte le pas, en ne donnant du christianisme qu’une seule vision. Mais ne peut-on préférer le Christ enseignant qui nous sauve au Christ qui nous sauve en saignant ?

 

 

D.R.

 

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 02:01

Je viens de lire que tous les ans, aux îles Philippines, le Vendredi saint est célébré par des crucifixions réelles. À travers cet événement, aussi traditionnel que sanglant, ce sont les dernières heures de la Passion du Christ qui sont reconstituées. Légionnaires romains en armes, couronnes d’épines, flagellations, entailles aux rasoirs : chaque élément se veut le plus fidèle possible aux dernières souffrances du Christ (Source : Lefigaro.fr, 14/02/2017).

 

On trouve pareils actes au Mexique, où finalement le Dieu chrétien n’est  pas très éloigné de la cruelle divinité mexicaine Quetzalcóatl, qui exigeait en permanence des sacrifices humains.

 

Ce dolorisme et ce masochisme sont une modalité bien connue et fort ancienne de la dévotion catholique. On la trouve déjà sous forme symbolique dans le Stabat Mater : Fac me plagis vulnerari / Cruce hac inebriari / Et cruore Filii (Fais que je sois blessé par ses blessures / Que je m’enivre de cette croix / Et du sang répandu de ton Fils). L’imagination s’hallucine à l’évocation empathique de la scène, maints « Exercices spirituels » y invitent, avec même le concours d’esprits de renom comme Pascal, et il ne faut donc pas s’étonner que de là on aille très vite à l’incarnation dans le réel. On pense à la Passion tuméfiée, vrai match de boxe, du film de Mel Gibson La Passion du Christ (2004).

 

Assurément il y a là une déviation pathologique de la foi, et cette vision de la Croix, attestée malheureusement par certains textes, est théologiquement contestable. Mais ce qui surprend en l’espèce, c’est la marchandisation du spectacle. En effet les organisateurs veulent préserver cette tradition pour que les enfants continuent d’y participer, « par dévotion ou pour s’amuser » (même source). En outre spectateurs philippins et touristes étrangers affluent tous les ans : tout au long des chemins de croix se trouvent des vendeurs de boissons fraîches et de gâteaux. L’imposture de cette pratique est donc double : à la fois vraie folie pour ceux qui y croient, et oubli du sens pour les autres, simple amusement et intérêt commercial.

 

D.R.

 

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5 mars 2018 1 05 /03 /mars /2018 02:01

C’est un état durable et engageant toute la personne, qu’il ne faut pas confondre avec le plaisir, localisé et éphémère. Ainsi dans son dernier livre The Hacking of the American Mind (2017) le pédiatre et neuroendocrinologue états-unien Robert Lustig montre que non seulement le bonheur n’est pas la conséquence de l’accumulation du plaisir, mais que la recherche effrénée de celui-ci inhibe le sentiment de plénitude et de contentement. La biochimie même l’explique : le plaisir ne met en jeu que la dopamine, tandis que le bonheur dépend de la sérotonine (Source : LeMonde.fr, 30/01/2018).

 

En effet, l’Occident tout entier est constamment voué à des conduites addictives. De l’utilisation frénétique des réseaux sociaux à la consommation de sucre et d’aliments transformés, le plaisir bon marché n’a jamais été aussi invasif, suscité en permanence par une multitude de nouveaux produits et de services, présentés comme autant de conditions sine qua non au bonheur. Mais cette prétention est tout à fait mensongère, car il s’agit ici non pas de rechercher un équilibre durable, mais de satisfaire une démangeaison, un éréthisme, de calmer provisoirement un prurit. Dans le Gorgias de Platon, à Calliclès qui voit la vie comme une simple addition de plaisirs, Socrate répond qu’il ressemble à quelqu’un qui aurait la gale, qui prendrait plaisir à se gratter et se gratterait tout le temps.

 

Lucrèce comparait ceux qui recherchent le plaisir à ces Danaïdes de la mythologie, condamnées à remplir inlassablement un tonneau sans fond. Mais le pire me semble-t-il est quand il nous arrive de voir, en un rare éclair de lucidité, le néant même de ce plaisir que nous recherchons. « Aux objets répugnants nous trouvons des appâts », dit Baudelaire. Cet écartèlement perçu alors entre ce que nous vivons et notre nature profonde est littéralement diabolique, le Diable étant ce qui nous divise (diaballein). Essayons alors de fuir ce monde factice, de nous unifier, et de trouver le bonheur dans ce pays sans division dont parle le même poète, « où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé »...

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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