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19 décembre 2024 4 19 /12 /décembre /2024 02:01

Le service funéraire du Paradise Funeral Chapel de Saginaw (Michigan, USA) a trouvé la solution pour épargner aux vivants les files d’attente d’hommage aux défunts : un drive-in permettant de se recueillir devant le cercueil sans quitter sa voiture. Selon M le Magazine du Monde (27/9/2014), le visiteur avance au volant de son véhicule. Dès que les capteurs repèrent sa présence, les rideaux s’ouvrent sur le cercueil, puis se referment au bout de trois minutes. On ne dit pas s’il y a eu, dans cette pratique, un accident mortel de véhicule à déplorer !

 

On sait qu’aujourd’hui le temps est de l’argent, time is money. Il faut donc en perdre le moins possible, même lorsqu’on s’acquitte d’une démarche qui devrait être la plus posée et révérencieuse possible, comme la méditation sur la disparition d’un être cher. Trois minutes, pas une de plus, voilà l’espace de temps alloué à cette pratique dans ce pays au demeurant à la pointe de la modernité. Qu’il est beau ce monde, le meilleur des mondes !

 

L’idée que le temps doit se mesurer au plus près possible est un signe certain de déculturation, de barbarie même. Le temps doit être maturation lente au contraire, et de cette lenteur naît l’enrichissement. Les poètes l’ont dit, Baudelaire avec sa « féconde paresse », et aussi Valéry : « Patience, patience / Patience dans l’azur / Chaque atome de silence / Est la chance d’un fruit mûr. » Expédier une visite aux défunts en trois minutes est s’acquitter machinalement d’un usage qu’on se croit imposé, mais qui n’apporte rien. Le rite, ou le signe seul subsiste, sans plus aucune signification, et les actes ne sont plus chargés du poids de sens qu’ils doivent avoir pour nous instituer en humanité.

 

Toute méditation sur la mort non seulement nous rappelle celle du défunt, mais nous en dit la nécessité pour nous-mêmes. Elle est un memento mori (souviens-toi que tu dois mourir), à partir de quoi chaque instant de la vie prend importance, puisque se découpant sur le fond sombre de notre disparition future. Tel est le lot normal de l’homme, la conscience de sa fragilité, qui fait sa propre grandeur. Mais celui qui reprend le volant après s’être « recueilli » trois minutes ne peut faire cet approfondissement. Éternel enfant, il court sans souci dans le précipice, selon le mot de Pascal, après avoir mis en bandeau sur ses yeux pour ne pas le voir.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 30 octobre 2014

 

 

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17 décembre 2024 2 17 /12 /décembre /2024 02:00

E

lle est le fait de Facebook, et ce jusqu’à la caricature. Ainsi le tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple a été censuré par le célèbre réseau social, parce que montrant le buste dénudé de Marianne.

 

Celui qui l’avait posté s’est entendu répondre par le modérateur : « Nous n’autorisons pas les publicités avec de la nudité, même si cela n’est pas d’ordre sexuel. Cela inclut la nudité à des fins artistiques ou éducatives. Les publicités de ce type sont de nature sensible et ne sont donc pas autorisées. » (Source : LeFigaro.fr, 17/03/2017)

 

Ainsi le moindre bout de sein féminin qui sera visible tombe systématiquement sous les foudres du censeur. On pense à Tartuffe : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! » Le gouvernement français n’avait pourtant pas vu d’offense à la pudeur dans le célèbre tableau, puisqu’il figurait sur un billet de banque à l’époque du franc, comme symbole de la République.

 

À côté de cela, Facebook ne censure pas les propos haineux qui inondent son réseau, et qui sont parfois de vrais appels au meurtre. La violence lui fait moins peur que le sexe.

 

Il ne prend pas non plus des précautions suffisantes pour préserver l’intimité des internautes, et pour éviter qu’elle soit captée et utilisée à des fins commerciales ou même politiques, comme il vient de se voir dans une affaire impliquant une Agence de communication ayant favorisé par ce biais l’élection de Donald Trump. À l’évidence, notre réseau pratique allégrement le « Deux poids, deux mesures ».

 

De toute façon, si le ridicule tuait, il ne réchapperait pas de sa pudibonderie. Non content d’avoir censuré L’Origine du Monde de Courbet et les Nus de Modigliani, il a refusé que paraisse sur la Toile la reproduction d’une Vénus préhistorique, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas sexy ! Simplement elle était nue, et ce fut rédhibitoire.

 

Le comble est qu’il a maintenant accepté une version de Marianne avec un bandeau cachant sa gorge et portant le logo Facebook. L’internaute qui l’a postée en représailles dit que c’est à pleurer de rire, et il a bien raison !

 

29 mars 2018

 

D.R.
D.R.

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

 

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15 décembre 2024 7 15 /12 /décembre /2024 02:00

L

a Poste a refusé d’éditer dans le Doubs un timbre commémoratif représentant L’Ori­gine du monde de Courbet, au motif que l’œuvre « pouvait heurter la sensibilité des enfants » (Source : A.F.P., 31/01/2014).

 

Je ne vois pas ce que les « enfants » viennent faire là-dedans. Ce sont plutôt certains adultes qui sont mal à l’aise devant un tableau de ce type, et qui y voient une offense aux bonnes mœurs. En quoi c’est d’eux-mêmes qu’ils parlent, et non du tableau.

 

Rien de plus beau que le sexe d’une femme, notre Origine. Je sais bien que même certaines d’entre elles disent qu’il y a à le représenter quel­que chose de dégradant ou d’avilissant. Mais elles ne font que montrer leurs propres frustrations, la façon dévalorisante dont elles-mêmes considèrent leur propre corps. Heureusement que toutes ne sont pas dans ce cas. [v. Œuvre]

 

Sans doute est-ce là, aussi bien dans le cas des hommes que des femmes, le fruit d’une éducation millénaire culpabilisant le corps et la sexualité, où a pu mener le christianisme. Pourtant on devrait bien savoir que selon le Texte dont se réclame ce dernier c’est dans l’œil, dans le regard qu’est l’impureté, et non dans l’objet qui se présente à lui. Jésus le dit bien dans l’Évangile : c’est ce qui sort de nous qui nous souille, non ce qui y entre – ainsi notre façon de regarder, non ce que nous regardons.

 

On objectera à propos du tableau de Courbet le réalisme de la figuration. Mais c’est ce refus du mensonge lui-même qui magnifie la femme. Ce qui est obscène et hypocrite au contraire, ce sont les peintres qui estompent les nudités, qui les dissimulent par le mensonge du voilement (le voile ment !) pour faire passer une peinture qui très sournoisement « vise bas » : les académiques, comme Cabanel par exemple dans sa Naissance de Vénus : l’alibi mythologique et le flou pubien donnent bonne conscience aux voyeurs friands de scènes « sexy ». Cette dissimulation du réel caractérise même le kitsch. (*)

 

À l’inverse, tout comme Courbet, Egon Schiele par exemple a peint les pilosités, et là réside la vérité de son œuvre. Non une nuda veritas (vérité nue), mais une vera nuditas (vraie nudité).

 

Enfin je trouve bien bizarre qu’on refuse ce qui touche au sexe en le déclarant pornographi­que, et qu’on admette à satiété la violence belliqueuse : les scènes de guerre, de massacres, de sang versé, etc., dont toutes nos représentations sont remplies, que ce soit dans les séries télé ou les jeux vidéo. C’est bien cela à mon avis qui devrait choquer les enfants.

 

Mais on préfère faire d’eux de futurs assassins ou victimes glorifiés dans la « boucherie héroïque » des combats, que leur montrer d’où ils viennent, d’où ils tirent la vie.

Article paru dans Golias Hebdo, 13 février 2014

 


(*) Voir mon livre Le Kitsch - Une énigme esthétique, BoD, 2020 (lien).

 

D.R.

***

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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