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29 novembre 2024 5 29 /11 /novembre /2024 14:48

Elle implique simplement une possibilité, et elle s’oppose à la réalité. Qu’une chose soit possible ne signifie pas qu’elle existe. Comme dit l’axiome latin : « De pouvoir être à être la conclusion n’est pas valable » (A posse ad esse non valet illatio).

 

Mais on peut oublier cette distinction, et prendre le virtuel pour le réel. Ainsi le 20 novembre dernier, chez Sotheby’s New York, une simple banane scotchée un mur blanc avec du ruban adhésif par l’artiste italien Maurizio Cattelan a été adjugée pour la somme de 6,2 millions de dollars. Il y a bien sûr là une obscénité totale, en pensant à tous ceux qui de par le monde meurent de faim. Mais il existe de curieuses justifications « artistiques » à cet événement.

 

On nous dit que depuis l’urinoir exposé par Marcel Duchamp en 1917 ce n’est pas la matérialité de l’objet lui-même qui compte, mais l’idée qu’a eue et le geste qu’a fait l’artiste en l’exposant. Et de fait la banane peut être mangée, et certains ne se sont pas privés de le faire, et d’ailleurs elle doit être remplacée périodiquement pour cause de décomposition. Mais c’est sans importance, seule compte l’idée initiale de l’artiste, et son attestation dans un document écrit remis à l’acquéreur.

 

Il s’agit pour lui de faire comprendre au spectateur (intellectuellement, non de façon sensible comme dans l’art authentique) l’aléatoire de nos admirations, induites par l’aura naturelle attachée au lieu d’exposition.

 

Pour cet « art », dit conceptuel, l’œuvre donc au sens matériel n’existe pas, elle est virtuelle dans l’esprit de celui qui y a pensé le premier, et quand on parle d'œuvre on confond le virtuel (l’idée) avec le réel. Il est alors indifférent que l’objet-prétexte lui-même soit repoussant, comme dans des boîtes de conserve étiquetées, numérotées et signées contenant les excréments de l’artiste italien Piero Manzoni (Merde d’artiste, 1961) – ou même n’existe pas du tout, comme la Sculpture invisible de Salvatore Garau vendue 15 000 euros en 2021.

 

Autrefois il y avait des œuvres sans auteur. Maintenant il y a des auteurs sans œuvre. Cette virtualisation et cette déréalisation sont significatives de notre époque, qui aime les cryptomonnaies, croit aux « vérités alternatives » et aux fake news. L’artisan d’autrefois travaillait dans la matière. L’artiste d’aujourd’hui n’en a pas besoin. Il lui suffit d’avoir de temps en temps une idée, et pour la promouvoir une bonne agence de communication. Sa présomption fait le reste : même s’il n’a rien à montrer, on présume toujours qu’il peut le faire. Son nom suffit, et le buzz sur les réseaux sociaux. Lui font naturellement crédit l’Institution muséale et les critiques. Je parlais tout à l’heure d’obscénité. Deux autres mots me viennent maintenant : celui d’imposture (pour l’« artiste »), et celui de bêtise (pour ses thuriféraires).

 

Voir aussi :

 

L'Art bananier I

 

L'Art bananier II

 

D.R.

 

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27 novembre 2024 3 27 /11 /novembre /2024 02:01

O

n sera bien surpris à voir que nos contemporains en très grand nombre ont passé l’été 2013 à photographier leurs pieds, qu’ils ont exhibés ensuite sur Instagram.

 

Il suffit de taper #Instapied sur Internet pour voir le résultat. Le pied s’y montre dans tous ses états, nu, chaussé, etc., à la grande jubilation des expéditeurs. Ils ont ici bien vérifié l’expression triviale : « prendre son pied. »

 

Comment a-t-on pu arriver à un tel narcissisme et à une telle ineptie ? Comment une civilisation qui a produit les plus grands artistes en est-elle venue là ? Et que diront sociologues et historiens qui plus tard se pencheront sur ce phénomène ?

 

Ils concluront à un total abrutissement des esprits, à une totale déculturation, et ils auront raison. En vérité chacun, comme disait Warhol, peut avoir aujourd’hui son « quart d’heure de célébrité », fût-ce en exhibant ses pieds. Mais on oublie que quand tout peut arriver, et même de la plus idiote façon, plus rien n’est vraiment intéressant.

 

En fait, les commentaires postés sur le site en question le montrent, ce qui compte aujourd’hui est l’amusement, un caractère ou un éthos que Baudrillard appelait la fun morality. Notre époque voit la venue en masse du LOL, mot provenant d’Internet, et tiré de l’anglais Laughing out loud, « rire aux éclats ». Ce fameux LOL, ce rire débile devant n’importe quoi, touche même le monde des journalistes, pour qui les informations doivent faire rire plutôt qu’être sérieuses, comme le montre par exemple un excellent article de Télérama, « Les journalistes sont-ils des rigolos ? » (02/10/13, pp.34-36)

 

En fait cette tendance actuelle n’a rien à voir avec le vrai humour, et en réalité cette propension à se moquer systématiquement de tout recouvre en réalité un grand cynisme et un grand conformisme.

 

Déjà Lipovetsky dans son Ère du vide avait relevé l’existence dans notre modernité de ce pseudo-humour euphorique et convivial, ne reculant pas devant la méchanceté gratuite, méprisante et rabaissante, pour caresser les gens « dans le sens du poil », par pure démagogie, en ne leur présentant que ce qu’ils attendent dans le plus bas côté de leur nature.

 

« Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre. » Peut-être… Mais il y a toujours des êtres petits qui se moquent de ce qu’ils ne peuvent pas comprendre.

 

[v. Narcissisme]

 

> Article paru dans Golias Hebdo, 24 octobre 2013

 

D.R.

 

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

 

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25 novembre 2024 1 25 /11 /novembre /2024 02:01

Ce mot est censé maintenant faire partie du domaine de l’art, mais je laisse mes lecteurs en juger au vu d’un événement récent. L’« artiste » français Abraham Poincheval a passé trois semaines à couver des œufs, enfermé dans une boîte en plexiglas au vu du public, au Palais de Tokyo à Paris. Pour son « premier travail avec du vivant », il a été récompensé de sa patience : un premier poussin vient d’éclore, lui confirmant qu’il avait lui aussi le pouvoir de « donner la vie ». Il n’en est pas à sa première tentative : il a déjà passé huit jours dans un trou sous une pierre d’une tonne, deux semaines à l’intérieur d’un ours naturalisé, une semaine sur une plate-forme à 20 mètres au-dessus du sol devant la Gare de Lyon, traversé les Alpes-de-Haute-Provence en poussant un cylindre qui lui servait d’abri, et vécu à bord d’une bouteille géante (6 mètres de long) en remontant le Rhône (Source : leparisien.fr., 18/04/2017).

 

Ces « exploits » relèvent du spectacle, du cirque ou du sport, ou bien de la téléréalité. Mais pourquoi parler d’« art » à leur propos ? Une posture, une mise en scène, même intentionnelles et voulant faire réfléchir, ne sont pas de l’art. Ce qu’on appelle « art conceptuel » par exemple oublie qu’entre l’intention et la réalisation il y a la médiation d’une activité spécifique, très souvent longuement et durement apprise, et la mise en œuvre d’un matériau qui lui est propre : l’art n’est pas la vie elle-même, crue et brute, il la représente ou l’évoque. De là viennent les impostures de beaucoup de « performances », happenings, « installations » modernes : la nécessaire « digestion » de l’art, le fossé entre l’art et la vie n’y sont pas respectés.

 

Il a été ignoré aussi naguère au musée d’Orsay, par une « artiste » féministe luxembourgeoise qui s’est assise par terre, cuisses ouvertes, dévoilant son sexe, sous la toile de Courbet L’Origine du monde (voir mon billet Œuvre dans le numéro 341 de Golias Hebdo).

 

Que penser alors de l’art contemporain, si des « artistes » de ce genre en font partie ?

 

L'artiste français Abraham Poincheval couvant de véritables œufs pour une performance présentée au Palais de Tokyo, à Paris, le 29 mars 2017 à Paris (AFP/STEPHANE DE SAKUTIN) - D.R.

L'artiste français Abraham Poincheval couvant de véritables œufs pour une performance présentée au Palais de Tokyo, à Paris, le 29 mars 2017 à Paris (AFP/STEPHANE DE SAKUTIN) - D.R.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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