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31 mai 2026 7 31 /05 /mai /2026 01:00

Un ancien article (25 avril 2024)

 

Les deux frères qui ont tabassé à mort le jeune collégien de Viry-Châtillon ont dit avoir craint que la conduite de leur sœur à l’égard du jeune homme ne mette en danger « sa réputation et celle de leur famille. » (Source : francetvinfo.fr, 08/04/2024).

 

À la base de ce meurtre il a donc la « réputation » de la jeune fille, qui ne doit pas se laisser courtiser par quiconque avant d’avoir été mariée, les grands frères devant veiller sur elle avant d’être ensuite remplacés par son mari. On voit que la femme alors n’a pas d’existence propre, elle n’est que la propriété d’un homme, quel qu’il soit : c’est un bien que l’on possède, et qu’il ne faut en aucune façon partager, sous peine d’être exposé au regard réprobateur de la communauté, et d’encourir le déshonneur.

 

Cette vision archaïque unit le patriarcat traditionnel à la phallocratie la plus complète. Dans le cas présent, elle est véhiculée par la religion, dont on peut bien dire qu’elle remplace aujourd’hui la morale.

 

Cet assujettissement au Tribunal du groupe est une constante aussi chez nos adolescents. Il suffit de voir l’expression qu’ils utilisent en forme de condamnation : « La honte ! ». On sait qu’« effacer sa honte » est le maître-mot de Rodrigue dans Le Cid de Corneille. Et d’ailleurs l’idéologie est la même. Les valeurs sont toujours de représentation, et la Communauté à laquelle on appartient en est l’arbitre. De sorte que n’était la langue, le fond de cette pièce absurde (tuer un homme pour un soufflet !) serait parfaitement compris des jeunes de nos banlieues.

 

En vérité, l’honneur ne tient pas à ce qu’on nous fait, mais à ce qu’on fait soi-même. Si on me marche sur les pieds, si on me regarde mal, la faute en incombe à celui qui commet ces incivilités, et non pas à moi-même. Et de même une femme victime d’un viol n’est pas déshonorée, c’est son agresseur qui l’est par ce qu’il a fait. Elle est victime d’un crime, tout simplement. Mais on connaît sur ce sujet les « crimes d’honneur » encore pratiqués dans certaines cultures. Tant l’« honneur » en ce cas peut être déshonorant !

 

Et les réflexes les plus archaïques peuvent perdurer dans une société high tech. Je pense aux réseaux sociaux et au Tribunal du Web, où certains sont victimes de lynchages collectifs, et peuvent même conduits au suicide par atteinte à leur réputation numérique (e-reputation).

 

Que ne peut-on vivre par soi-même, et non sous le regard d’autrui !

 

 

*

Ce texte, écrit pour Golias Hebdo, s'inspire du chapitre Le Regard des autres, de mon livre Sur les chemins de la sagesse, édité chez BoD. Pour renseignements sur cet ouvrage, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

D.R.

 

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29 mai 2026 5 29 /05 /mai /2026 01:00

Ce mot désigne une opposition active, délibérée et militante au théisme (Wikipedia). J’ai pensé à la position qu’il désigne en parcourant le texte de la récente encyclique du pape Léon XIV Magnifica Humanitas (tribunechrétienne.com, 25/05/2026). C’est une critique en règle, minutieusement argumentée, de la modernité technicienne, et au premier chef de l’IA (Intelligence artificielle), qui la résume. Le texte renvoie à l’épisode biblique de Babel (Genèse 11/1-10). Le sens en est la prétention des hommes à bâtir une tour qui leur permette d’escalader le ciel et d’y détrôner toute forme de divin : c’est bien de leur part un antithéisme. Le même d’ailleurs qui anima, dans la mythologie grecque, le Titan Prométhée, ennemi des dieux et ami des hommes (philanthrope), à qui il apporta le feu, métaphore de la connaissance.

 

Ces histoires veulent toutes dire que l’homme doit se méfier d’une prétention à vouloir tout comprendre et par sa puissance à tout maîtriser de son destin sur la terre. Et en effet les exemples pris par le pape sont bien significatifs de cette ambition : solutions technicistes appliquées à tout problème, recours en chaque occasion pourtant humaine au réflexe numérique, transhumanisme, etc.

 

Mais si je suis d’accord avec les analyses intempestives de l’Encyclique, je suis moins conquis par leur contenu théologique. Il est fondamentalement christocentrique. On y lit par exemple : « Le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » (Magnifica Humanitas, n°4). Je ne pense pas quand à moi que la mention du Logos johannique et de ses aléas kérygmatiques postérieurs soit indispensable à la compréhension de l’ensemble de l’analyse. En outre, elle pourrait dissuader de lire plus avant. À seulement usage interne, elle pourrait justifier la définition que Borgès donnait de la théologie : « Une branche de la littérature fantastique ».

 

Tous dogmes ôtés, il suffit à mon avis que Dieu soit une façon de dire que nous ne savons pas tout et le tout des choses, même quand nous croyons le contraire. Ni quand nous pensons, ni quand nous agissons nous ne maîtrisons la vie. Aucune IA ou nulle technique ne peut nous donner les clés de notre destin. C’est la prudence salutaire induite en notre esprit par cette constatation qu’on appelle présence de Dieu. C’est une simple façon de parler, mais elle invalide tous les antithéismes.

 

D.R.

 

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27 mai 2026 3 27 /05 /mai /2026 01:00

J’ai regardé sur FR 3, dans la soirée du 20 mai dernier, l’émission 1936, le Front populaire. Sur des vues très émouvantes de foule en liesse, profitant de loisirs pour la première fois, le commentaire indiquait que les travailleurs n’avaient plus à attendre un repos à venir (toujours rêvé et hypothétique), puisqu’ils le connaissaient désormais ici et maintenant. Ce qu’ils espéraient peut-être depuis toujours, voici que cela se réalisait effectivement.

 

Par association d’idées, j’ai pensé au destin de l’attente eschatologique en christianisme. Dans un premier temps, et selon les premières strates rédactionnelles des évangiles, le climat était celui d’une imminence : la venue du Fils de l’homme était vue comme toute proche, et son attente allait rapidement être comblée. « En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive. » (Matthieu 24/32-34 – cf. Marc 13/28-30). Mais la suite a démenti cette attente, et l’on a été obligé, cette venue ne se produisant pas, d’accepter humblement les délais du temps, et de projeter l’attente plus loin. C’est comme quand on attend l’autobus. Au début, on est impatient, et quasiment on le « tire » des yeux, debout dans l’attente. Mais ensuite, comme il ne vient pas, on s’assied, plus patient.

 

Ce tournant s’est produit en christianisme à la charnière des 1e et 2e siècles. Ainsi le Christ johannique dit-il que son Royaume n’est « pas de ce monde » (Jean 18/36) On diffère une venue, et on l’intériorise dans l’âme de chacun, quand elle est démentie dans les faits par la situation actuelle. Va dans ce sens notre traduction du Notre Père sur la venue du Royaume : « sur la terre comme au ciel ». Autrement dit, si on suit l’ordre des mots : Que ce qui se commence ici se parachève là. La terre n’est qu’une propédeutique ou une antichambre au ciel.

 

Pourtant il y aurait un grand intérêt à maintenir la disposition du texte initial, qui dit aussi bien en grec qu’en latin : « Vienne ton Royaume, comme au ciel, ainsi sur la terre » Autrement dit : Que ciel descende sur la terre ! C’est dès ici-bas que la vie doit être céleste. Le ciel n’est pas une récompense pour l’au-delà, mais un modèle pouvant s’incarner réellement dans nos vies. Je pense que cette perspective est préférable à celle de la récompense différée, et que les travailleurs de 1936 en auraient été d’accord.

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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