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8 janvier 2025 3 08 /01 /janvier /2025 02:00

I

l est, selon le mot de Rabelais, le propre de l’homme. Certes on n’en fera jamais assez l’éloge.

 

Assurément la plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. Il faut aussi, selon le mot de Figaro chez Beaumarchais, s’em­presser de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. À Rome même, le rire avait son dieu particulier, comme on le voit dans le Satyricon de Fellini.

 

Je ne pensais pourtant pas jusqu’à ce jour qu’il pouvait faire l’objet d’une exploitation commerciale. Or je viens de voir, dans une salle de réunion dévolue à ce développement personnel si en vogue aujourd’hui, une publicité pour un stage qui lui est consacré : « Devenez animateur agréé d’un club de rire. »

 

Il s’agit d’une « formation certifiante » de deux jours, facturée 250 euros, dirigée par le « professeur officiel du Docteur Kataria, fondateur du Yoga du rire ». L’obtention du certificat d’animateur agréé permet notamment d’animer et d’ouvrir un club de rire. On apprend à cette occasion qu’il y a un Institut français du « Yoga du rire et du rire santé », de l’existence duquel assurément on ne s’était jusque là jamais douté…

 

On sait ce que valent ces certifications ou diplômes prétendus : strictement rien. Il en est ici comme de tous ceux qui s’intitulent « psychothérapeutes ». Ce n’est pas une profession réglementée, à la différence de celle de psychologue, et n’importe qui peut se prévaloir de cette appellation. En fait, elle recouvre ceux qu’autrefois on appelait les sorciers, qu’on s’est occupé longtemps à persécuter, et qui se sont ainsi recyclés derrière un masque verbal pompeux.

 

Je ne nie pas que faire marcher ses zygomatiques soit bénéfique pour la santé. Mais a-t-on besoin d’un coach, au surplus grassement payé, pour ce faire ? La bonne humeur est une attitude à cultiver certes, mais on peut douter qu’elle soit commandable à volonté, et qu’on puisse la pratiquer mécaniquement.

 

À ce compte, on peut mettre sur pied une formation certifiante de l’art de faire des chatouilles : qui aime bien chatouille bien ! N’im­por­te qui sait le faire, mais payer pour le faire ennoblit la chose, selon ce que Jacques Lacan disait de la cure psychanalytique, qui n’est efficace que si on y croit et surtout si on la rémunère, et en argent liquide de préférence.

 

Ne soyons donc pas dupe de ce ridicule Yoga du rire : ici comme souvent, il faut regarder les choses en farce.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 7 juillet 2011

 

 

D.R.

 

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
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DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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6 janvier 2025 1 06 /01 /janvier /2025 02:00

« D

evenez plus riche que riche ! » Telle est la devise d’Euro-Million. Et le jingle qui l’accom­pagne sur les ondes est l’Alléluia du Messie de Haendel.

 

Ce qui choque dans une telle publicité, c’est qu’elle développe chez tous jalousie et ressentiment. C’est une version toute nouvelle du Magnificat, à l’usage du peuple : « Il a renversé les puis­sants de leur trône, et il a élevé les humbles » (Luc 1/52) Mais évidemment les enjeux ici ne sont pas les mêmes, et on a les ambitions que l’on peut. Autrefois, c’était de sauver son âme. Maintenant, c’est de s’emplir les poches.

 

Ce qui choque aussi c’est le patronage que donne l’état à la société organisatrice. Qu’il s’agis­­­se d’une loterie, passe encore ! Mais que l’État l’officialise, la chapeaute et en tire profit en prélevant ses taxes, voilà ce qui n’est pas normal.

 

Il devrait nous donner, il me semble, de meilleurs exemples de bonne conduite, d’honnêteté, de moralité. Il spécule sur la passivité des citoyens, au lieu de les encourager à agir pour améliorer leur situation. Et c’est là aussi un moyen qu’il utilise pour les empêcher d’y réfléchir.

 

La loterie est toujours une solution de facilité. Elle supprime l’initiative personnelle. Attendre tout de l’extérieur dispense se s’attendre à soi-même. Comme en théologie la grâce vue comme toute-puissante peut exonérer le fidèle de tout travail personnel, et le rasséréner en pensant que celui qu’il jalouse en est lui aussi dépendant. Et comme en démocratie la loterie, assurant une absolue égalité entre les citoyens, peut satisfaire le médiocre dans sa jalousie pour le méritant : la loterie comme recours suprême consacre le triomphe de l’invidia democratica (la haine ou l’envie démocratique).

 

Dans le cas de l’ Euro-Million, on peut remarquer aussi que s’enrichir peut empêcher même de vivre, par l’obsession où cela conduit. On connaît l’exemple du roi Midas, qui obtint de Bacchus la faculté de changer en or tout ce qu’il touchait. Mais à peine son vœu fut-il exaucé que tout, jusqu’à ses aliments, se transformait en or dès qu’il y portait la main. Funeste don, cadeau empoisonné ! Voyez aussi le Savetier de la fable, qui ne put dormir dès lors que son voisin le Financier lui fit cadeau d’une grosse somme, qu’il dut lui rendre pour retrouver la tranquillité. Comme disait plaisamment Alphonse Allais : « La pauvreté a ceci de bon qu’elle supprime la crainte des voleurs. »

 

On n’achète pas sa santé. On peut certes acheter le corps de quelqu’un, mais pas son cœur. Heu­­reu­sement d’ailleurs ! Comme dit Arletty dans Les Enfants du Paradis : « Il faut bien leur laisser quelque chose, aux pauvres ! »

 

On meurt de faim au milieu des richesses, sans doute d’une autre façon que Midas : de faim spirituelle. Aussi, avant de se laisser prendre à Euro-Million, on devrait méditer la parole de l’Évan­gile : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » (Matthieu 19/24 ; Marc 10/25 ; Luc 18/25)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 11 juin 2009

 

D.R.

 

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
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Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

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4 janvier 2025 6 04 /01 /janvier /2025 02:01

Nos jugements moraux sont relatifs à l’état de nos organes et à l’acuité de nos perceptions. Diderot l’a bien montré dans sa Lettre sur les aveugles. Ces derniers n’ont pas la même éthique que nous. La plus grande faute pour eux est le vol, parce qu’on peut les voler sans qu’ils s’en aperçoivent. Et à l’inverse de nous, puisque ne voyant pas, ils ne font aucun cas de la pudeur : n’était l’inclémence du temps ils iraient volontiers tout nus.

 

C’est à quoi j’ai pensé en lisant un intéressant article : La Suisse interdit de plonger les homards vivants dans l’eau bouillante, au nom du bien-être animal (Franceinfo avec AFP, 11/01/2018). Désormais ces crustacés devront être assommés au moyen de chocs électriques entraînant la destruction de leur cerveau avant d’être mis à mort. On pense qu’ils possèdent des systèmes nerveux complexes et qu’ils ressentent de la douleur lorsqu’ils sont ébouillantés. Il est vrai qu’ils ne crient pas, pas plus que le pauvre poisson agonisant de longues minutes à l’air libre, victime du brave pêcheur à la ligne qu’on dit pourtant bien pacifique ! S’ils le faisaient, notre ouïe les prendrait en pitié.

 

« Nous avons, dit Diderot, de la compassion pour un cheval qui souffre, et aucune pour une fourmi que nous écrasons sous notre talon ». Ici c’est la vue qui est en question : le gros animal nous émeut, pas le tout-petit. Pourrions-nous faire comme ces disciples du jaïnisme indien, chez qui le principe de non-violence (ahimsâ) est si respecté que certains portent devant leur bouche un écran qui les empêche d’avaler les insectes, ou balaient la route devant eux pour ne pas écraser un animal ?

 

Les végétariens même oublient qu’un végétal, quel qu’il soit, est lui aussi vivant. Que sait-on de ce qu’il ressent ? Et si la carotte criait quand on la mange ?

 

En fait nous ne vivons qu’en tuant du vivant. La vie de tout être n’est possible que par la mort d’autres êtres. C’est à ce prix qu’elle se perpétue, et le monde n’est qu’un immense massacre. – Faut-il alors être reconnaissant à l’imperfection occasionnelle de nos organes, qui nous aveugle à cette vérité ?

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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