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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 01:01

« L

e bonheur, aujourd’hui ça se décide… » Tel est le titre d’une publicité pour un site de rencontres, que je viens de lire et qui m’a rempli d’éton­nement.

 

Quelle prétention, quelle arrogance ! J’ai pensé au « Dernier homme » mis en scène dans le prologue du Zarathoustra de Nietzsche, prototype de l’homme unidimensionnel moderne, sautillant misérablement sur la terre, et clamant triomphalement, comme seule valeur admissible pour lui : « Nous avons inventé le bonheur ! »

 

Certes il y a bien dans le bonheur une question de disposition, éventuellement cultivable, que marque le mot grec eudaimonia. Mais il y a aussi une question de hasard, qui ne dépend pas de nous. Pour ce dire, les grecs avaient eutukheia. Le français de même l’indique : bon heur, bonne chance (latin augurium). L’anglais aussi : happiness, what happens, ce qui arrive. Mais le latin déjà le savait, qui distinguait bien felicitas (la chance) de beatitudo. C’est bien ce rôle de la chance qu’ignore cette folle ambition de défataliser la vie qui me semble l’essentiel de notre modernité.

 

Soyons plus prudents. Nous n’avons pas maîtrise sur tout. Et aussi nous aurions intérêt à bien distinguer le bonheur d’une part du plaisir, à quoi la plupart des gens le ramènent, et de l’autre de la joie, qui, elle seule, est véritablement à notre niveau et à notre portée. C’est pour cette dernière que l’homme est fait, bien qu’il ne cesse d’aspirer au premier et se contente le plus souvent du deuxième.

 

Le bonheur suppose un état qui dure indéfiniment, et sans doute est-il incompatible avec la vie dans le temps. « Si l’on bâtissait la maison du bonheur, disait Jules Renard, la plus grande pièce en serait la salle d’attente. »

 

Quant au plaisir, il est bref d’une part, et localisé de l’autre, c’est-à-dire n’impliquant pas la totalité de notre être : faire l’amour sans amour, par exemple. Loin d’y être unifié, on s’y trouve partagé, et cette division est bien diabolique (diaballein : diviser). Quand dans une relation conduite et sentiment, corps et cœur sont séparés, quoi de pire que cette ambivalence ? Elle est un véritable enfer, et il ne faut souhaiter cet état à personne.

 

Reste la joie, qui, elle, nous engage totalement, même si ce n’est pas pour toujours : écouter une belle musique, voir un beau paysage ou un beau tableau, etc. Là est notre vraie mesure.

 

Mais là non plus nous ne « décidons » rien pour reprendre le mot de notre publicité. Car la joie est encore précaire, c’est-à-dire étymologiquement obtenue par prière (latin precari, prier). Joyeux certes nous pouvons l’être en écoutant le choral de Bach : « Jésus, que ma joie demeure ! » Mais n’en oublions pas les paroles, qui sont de prière, donc de prudence…

 

20 janvier 2011

 

 

***

 

Ce texte est paru en son temps dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant, avec d'autres textes comparables, dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

 

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Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.

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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 01:01

U

n employé d’une grande distribution risque d’être licencié pour avoir pris six melons et deux salades qu’il a récupérés dans une poubelle du supermarché où il travaillait.

 

Il vient d’être convoqué pour un entretien de licenciement. La direction prétend qu’il aurait dû faire une demande officielle pouvant autoriser ce qu’il a fait. Faute de quoi cet acte est considéré comme un vol.

 

Nous voici donc en pleine absurdité. Mieux vaut laisser les légumes pourrir que d’en faire profiter quelqu’un. C’est à la fois comique et tragique. On pense à du Courteline, et à du Kafka. Mais l’enjeu, qui est le chômage possible de cet homme, fait assurément se figer le sourire sur nos lèvres.

 

Je vois là aussi un signe de la brutalité extrême de notre monde. Ce que la littérature a déjà évoqué, par exemple avec le cas de Jean Valjean envoyé au bagne pour le vol d’un pain, dans Les Misérables de Victor Hugo, se réalise effectivement. Et à côté de cela, combien s’emplissent les poches « légalement », sans être inquiétés le moins du monde !

 

On se demande, comme le disait déjà Montaigne en faisant parler ses Cannibales, pourquoi dans notre Occident qui se prétend encore chrétien en affirmant la fraternité nécessaire entre tous les hommes, les pauvres ne prennent pas les riches à la gorge, et ne mettent pas le feu à leurs maisons !

 

Ce qui est intéressant aussi est l’argument évoqué : tout doit se faire légalement, en respectant les formes prévues, ici le dépôt d’une demande d’autorisation pour prélever quelques miettes d’un surplus condamné de toute façon à la destruction.

 

Le légalisme administratif peut être la pire des choses. On sait bien pourtant que la lettre tue, et que l’esprit vivifie. Et l’adage latin aussi le dit à sa façon : summum jus, summa injuria (plus grand est le droit, plus grande est l’injustice).

 

Et n’oublions pas non plus que le légal n’est pas toujours le légitime. On le sait depuis l’affrontement entre Antigone et Créon dans la pièce de Sophocle. Pour respecter légalisme et formes, on a même ranimé des condamnés à mort avant de les mener au supplice ! Voyez le film de Kubrick Les Sentiers de la gloire, où on soigne un soldat blessé, accusé de trahison, avant de le fusiller : il faut qu’il soit debout en cette occasion.

 

On a même été aux États-Unis jusqu’à refuser une cigarette à un condamné à mort juste avant son exécution, au motif que le tabac est mauvais pour la santé ! On voit que l’hygiénisme peut mener à la pire barbarie. [v. Cruauté]

 

Notre exemple de départ est dans son ordre aussi abject, et on se demande qui peut bien oser encore se prêter à cette sinistre comédie.

 

21 juillet 2011

 

***

 

Ce texte fait partie de mon dernier livre Petite philosophie de l'Insolite, anthologie d'articles publiés dans Golias Hebdo entre 2009 et 2020. On peut en feuilleter le début en cliquant ci-dessous sur Lire un extrait. On peut le commander sur le site de l'éditeur en cliquant sur : Vers la librairie BoD. Il est aussi disponible sur commande en librairie, ainsi que sur les sites de vente en ligne.

 

 

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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 01:01

N

otre société n’a jamais été dans les faits aussi dure, et aussi aveuglée dans ses représentations et dans son langage.

 

Je prendrai le seul exemple de l’enseignement, que je connais bien pour lui avoir consacré ma vie professionnelle. Les agressions des élèves ou des parents contre les professeurs se multiplient, et on se contente de les appeler, par un doux euphémisme, des actes d’« incivilité ».

 

Le jargon pédagogiste laisse aussi rêveur. Ainsi la notation est-elle dite « stigmatisante », et pour cette raison doit être rendue « positive » (ce qui ne veut rien dire), ou même totalement supprimée, avec les redoublements. On ne réfléchit pas que l’évalu­ation fait toujours partie de la vie professionnelle, sinon de la vie tout court, et qu’elle peut être, si elle est juste, une gratification très prisée des élèves, qui ont droit qu’on la leur offre.

 

Mais ces derniers sont maintenant des « apprenants », même quand ils n’apprennent rien parce qu’ils ne veulent pas apprendre. Gageons que Prévert, l’auteur du Cancre, se retournerait dans sa tombe si on lui disait qu’il n’y a plus de cancres, mais simplement des « apprenants en réussite différée » !

 

Pareillement on décourage les élèves qui ne sont pas faits pour des études abstraites, en disant : « Comment voulez-vous que les jeunes aient envie de faire un apprentissage alors qu’ils savent qu’ils vont côtoyer la lie de la société ? » (Source : Télérama, 24/10/12, p.22) Les professeurs de l’enseignement professionnel apprécieront. L’Allemagne n’a pas de ces pudeurs, et de façon plus réaliste a compris qu’un plombier, un électricien valent mieux qu’un chômeur à Bac + 5.

 

Qui osera dire qu’à l’école les bons élèves s’ennuient de ne pas progresser assez vite ? Qu’ils sont eux-mêmes, et ici c’est bien le cas de le dire, stigmatisés en tant que tels par leurs camarades ? Il est bien porté maintenant, chez telle ou telle vedette du sport ou du show-biz, de dire qu’on n’a rien fait à l’école. Mais pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des parents « nés avant eux », l’école était jusqu’à présent le seul moyen pour l’élève méritant de s’élever. Aujourd’hui la victimisation constante de ceux qui n’y réussissent pas a changé la donne. En fait, la faillite de l’enseignement public ainsi dévoyé ne peut aboutir qu’à un seul résultat : faire le lit de l’enseignement privé, bien fâcheuse conséquence de son aveuglement.

 

15 novembre 2012

 

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Ce texte est paru en son temps dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant, avec d'autres textes comparables, dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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