Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 02:01

C

hez l’homme, il est très différent du besoin. Il lui ajoute l’attente, le rêve, l’ima­gination. Ainsi le pain chaud que je ramène de la boulangerie, il ne se contente pas d’assouvir ma faim : le touchant ou le humant, je peux rêver sur la chaleur, le foyer, etc. Il y a là tout un imaginaire, qu’il n’y plus dans le pain du supermarché, enveloppé de plastique.

 

Et de même que manger n’est pas seulement s’alimenter, de même l’expérience de l’amour n’est pas simplement l’exercice de la sexualité. Ce n’est pas la même chose de faire l’amour dans une voiture, et dans une prairie émaillée de fleurs : dans ce dernier cas la pulsion s’élargit à tout un ensemble, un contexte naturel et quasi-cosmique qui la poétise et l’enrichit. Amputer le désir de tout son cortège de rêves, c’est mutiler l’homme tout entier, le ramener à ce que Marcuse appelait l’unidi­mension­nalité.

 

Souvent aussi les désirs sont comme les textes ou les trains : chacun peut en cacher un autre. Ils ont alors une structure allégorique, au sens où ils disent autre chose (allo agoreuein, en grec) que ce qu’ils déclarent explicitement.

 

Quand nous saluons quelqu’un et parlons avec lui de la pluie ou du beau temps, nous pouvons parler  de tout autre chose que de la météo : nous désirons la chaleur d’un contact. C’est ce que les linguistes appellent la fonction phatique du langage.

 

Quand un enfant demande un bonbon, il peut désirer autre chose qu’un bonbon : qu’on lui parle, qu’on s’occupe de lui. L’erreur alors est de le lui donner, ou, pire, de lui donner de l’argent pour qu’il s’en achète : en fait, pour ne pas avoir à s’occuper de lui. Dans le désir d’une chose il peut donc être question de tout autre chose que de la chose désirée. Même la publicité le sait : elle vend non des réalités, mais des rêves.

 

Le problème avec elle c’est qu’elle prétend nous les faire toucher. En quoi elle se trompe. Car très souvent la possession d’une réalité fait oublier ce que vise vraiment le désir, la justification de son attente même, c’est-à-dire la vérité, la tension qui le définit : la valeur d’un objet, d’un être, sont inséparables très souvent de leur éloignement ou de leur absence dans le présent...

 

C’est en quoi le désir, à la différence du besoin, est normatif. La structure du désir est un désir de structure. Mais cette exigence, constitutive de notre humanité, perdure-t-elle encore aujourd’hui, en une époque où on recherche l’assou­vissement instantané des envies et l’immé­diat de la satisfaction ?

 

4 novembre 2010

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est paru dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

Partager cet article
Repost0
7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 02:01
Le dire encor...

Words, words, words...

(Hamlet)



Tant de choses ont été dites

Que ce n’est plus nous qui parlons

Mais tant de lieux nous y invitent

Que de parler nous ne cessons



Alors et comme dans un rêve

Sans réfléchir nous récitons

Les mots nous remplacent sans trêve

De ceux d’autrui nous profitons



Et pourtant dans notre mémoire

Semblent reposer des trésors

Et ce que nous vîmes en gloire

Comment peut-on le dire encor...
Partager cet article
Repost0
5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 02:01

Dans le champ philosophique et social, il me semble préférable à toute forme de particularisme. Lorsque les penseurs du Siècle des Lumières chez nous ont élaboré la charte des Droits de l’Homme, ils visaient ceux de l’être humain en général, par-delà tout ce qui peut le spécifier : couleur de peau, idiotisme culturel, etc. Ces droits devaient valoir pour tous sans exception. Nous héritons de cette Déclaration universelle et notre modèle républicain est universaliste, et non pas spécificateur.

 

Mais il n’est pas éternel, et depuis pas mal de temps on voit se dessiner chez nous des tendances communautaristes, à propos desquelles un projet de loi est actuellement en discussion. L’air du temps aussi en général va dans cette direction, et chacun, plutôt qu’égal en droits aux autres, peut d’abord s’en vouloir et affirmer différent.

 

Cette orientation spécificatrice couvre tous les domaines. La tendance même à ce qu’on appelle aujourd’hui l’inclusion, où on peut voir en principe une bonne chose, est forcément spécificatrice, c’est-à-dire séparante, divisante. Ainsi les « Droits de l’Homme » étant (mal) compris comme étant les droits du mâle, on en oublie la portée générale et neutre, et pour y inclure le féminin on parle des Droits humains. L’écriture inclusive fait de même, en oubliant que des mots qu’on voit masculins peuvent être en fait généraux et neutres. Si j’écris : « les citoyen.e.s », je distingue forcément les hommes et les femmes, je perds la vision de l’ensemble des citoyens. On pensait mieux faire en distinguant les sexes, on ne fait que les opposer, et rompre l’unité égalitaire du corps social.

 

Je viens d’apprendre qu’une romancière néerlandaise de talent reconnu qui devait traduire la poétesse Amanda Gorman, la jeune star noire mise en lumière lors de l’investiture du président états-unien Joe Biden, a finalement renoncé à honorer son contrat, les réseaux sociaux s’étant déchaînés au motif qu’on aurait dû choisir pour cette tâche un traducteur noir. (lefigaro.fr, 02/03/2021)

 

On croit rêver. Comme si le monde intérieur d’un écrivain, sa sensibilité, sa façon de manier la langue, étaient différents selon que ce dernier est blanc ou noir ! Cette décision montre bien la défaite de l’universalisme face au communautarisme spécificateur, ainsi que l’état actuel des esprits. Je ne suis pas loin d’ailleurs de voir là un trait de racisme anti-blanc.

 

Souvenons-nous de ce que disait Térence : « Je suis homme, et je pense que rien d’humain ne m’est étranger. » Et souvenons-nous aussi de ce que chantait Nougaro à propos de Louis Amstrong : « Au-delà de nos oripeaux / Noirs et blancs / Sont différents / Comme deux gouttes d’eau ! »

 

D.R.

 

***

 

Ce texte va paraître dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de michel.theron.over-blog.fr
  • : "Mélange c'est l'esprit" : cette phrase de Paul Valéry résume l'orientation interdisciplinaire de mon blog. Dans l'esprit tout est mêlé, et donc tous les sujets sont liés les uns aux autres. - Si cependant on veut "filtrer" les articles pour ne lire que ce qui intéresse, aller à "Catégories" dans cette même colonne et choisir celle qu'on veut. On peut aussi taper ce qu'on recherche dans le champ "Recherche" dans cette même colonne, ou encore dans le champ : "Rechercher", en haut du blog - Les liens dans les articles sur le blog sont indiqués en couleur marron. Dans les PDF joints, ils sont en bleu souligné. >>>>> >>>>> Remarque importante (avril 2021) : Vous pouvez trouver maintenant tout ce qui concerne la Littérature, la Poésie et l'Art dans mon second blog, "Le blog artistique de Michel Théron", Adresse : michel-theron.eu/
  • Contact

Profil

  • www.michel-theron.fr
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

Recherche

Mes Ouvrages