8 mai 2016
7
08
/05
/mai
/2016
01:01
Après les attentats du 13 novembre, Manuel Valls a déclaré « qu’expliquer de tels actes, c’est déjà vouloir un peu les excuser ». Devant le tollé suscité par ces propos, spécialement dans le milieu des sociologues, il a essayé de les adoucir, en opposant « expliquer » à « comprendre », mais cette nuance sémantique est apparue bien floue, et n’a guère convaincu (Source : lefigaro.fr, 21/03/2016).
Ce n’est pas la première fois que notre Premier ministre récuse l’explication des événements et des idées, au bénéfice de l’anathème et de l’ostracisme. Ainsi a-t-il déclaré l’an dernier à l’adresse d’une jeune députée du Front National : « Madame, jusqu’au bout je mènerai campagne pour vous stigmatiser et pour vous dire que vous n’êtes ni la République, ni la France. » Loin de lui donc a été l’idée d’« expliquer » ou de « comprendre », comme on voudra, ce mouvement : il lui a suffi de le condamner aveuglément. Il ne s’est pas demandé sur quel terreau social il a poussé, pas plus que si les pulsions secrètes qui habitent ses adhérents n’habitent pas en tout homme « ordinaire » : pour voir tout cela, et donc être à même de s’en défendre, il eût fallu un effort intellectuel qu’il n’a pas consenti (je l’ai explicité dans mon article « Stigmatisation », Golias Hebdo, n°377).
Analogue à la sienne est l’attitude de ceux qui ont vu dans Eichmann, le bourreau d’Auschwitz, un monstre diabolique, dont la conduite, incompréhensible à la raison, n’appelait rien d’autre que répulsion de principe, jugement et condamnation. On sait qu’au contraire Hannah Arendt défendit l’idée que la pensée pouvait s’exercer sur ce cas-là. J’ai défendu cette attitude dans mon article « Mal » (Golias Hebdo, n°425).
Refuser l’explication, qui n’est pas l’approbation, c’est faire le lit de l’obscurantisme. La diabolisation de l’ennemi, qu’il soit djihadiste ou fascisant, ne fait rien avancer. Seule la réflexion le permet. Tout comportement a des causes, qu’il faut rechercher. Exactement comme en médecine : s’en prendre simplement au symptôme ne guérit pas de la source du mal. On ne fait pas tomber la fièvre en cassant le thermomètre.
Published by www.michel-theron.fr
-
dans
Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
5 mai 2016
4
05
/05
/mai
/2016
01:01
Sciences Po Paris vient de lancer le « Hijab Day », littéralement une journée du voile. Objectif : sensibiliser au port du voile, et « démystifier le tissu ». Les étudiants sont invités à « se couvrir les cheveux d’un voile le temps d’une journée ». Les organisateurs expliquent : « Il y a autant de voiles que de femmes. C’est la personne qui le porte qui donne une signification à son vêtement, et elle est la seule légitime à le faire » (Source : lepoint.fr, 19/04/2016).
Je ne pense pas quant à moi que chacun soit libre de donner la signification qu’il veut à toute tenue vestimentaire. Certaines sont très codées, et véhiculent des symboles forts. Si je me promène dans la rue en arborant une grande croix imprimée sur mon T shirt, on pensera systématiquement à la tenue des Croisés médiévaux. Et que dire s’il s’agit d’une croix gammée ? Je ne suis pas libre de m’habiller comme je veux, car je vis dans une société qui a ses propres valeurs, auxquelles je dois me plier pour que la vie en commun soit vivable. Pour ce qui est de la vie privée, évidemment, je peux porter chez moi ce que je veux.
L’initiative part d’un bon sentiment : ne pas stigmatiser une communauté. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. La signification objective du voile est la soumission de la femme. Que certaines s’en accommodent, ou même la revendiquent, est leur affaire. Mais reste que cette idée est condamnée par notre culture, qui affirme l’égalité absolue des sexes.
Au reste, et plus trivialement, on pourrait dire qu’il ne s’agit ici que d’une question de politesse. Lorsqu’une femme politique occidentale se rend dans un pays où les femmes sont voilées, elle se voile elle-même pour ne pas choquer. On peut donc attendre que fassent la même chose les femmes musulmanes appelées à jouer un rôle dans l’espace public occidental. Je suis heureux de lire la même chose sous la plume d’Abdennour Bidar: « L’islam doit accepter les limitations à son expression publique en Occident » (Source : quebec.huffingtonpost.ca, 09/11/2015) On peut donc bien s’entendre là-dessus, à quelque culture qu’on appartienne soi-même.
Published by www.michel-theron.fr
-
dans
Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
29 avril 2016
5
29
/04
/avril
/2016
01:01
Quoi de plus beau que ce mot ? Il panse les blessures, apaise les animosités, insuffle dans les âmes un salutaire élan vers l’avenir. Et pourtant les modalités n’en sont pas simples. Ainsi le Synode de l’Église évangélique vaudoise, à qui le pape François avait demandé pardon en juin de l’année dernière pour les persécutions subies par les Vaudois de la part de l’Église catholique, lui a répondu dans une lettre ne pas pouvoir se « substituer à ceux qui ont payé de leur sang et avec d’autres souffrances leur témoignage à la foi évangélique » et « ne pouvoir pardonner à leur place » (Source : la-croix.com, 25/08/2015)
Il me semble bien en effet qu’en toute logique le pardon doit être donné par la victime elle-même, et non par ses descendants. La demande de pardon rétrospectif de la part des successeurs ou « ayants-droit » du criminel est par bien des côtés une solution de facilité, fait oublier l’horreur du crime lui-même. Cela me fait penser, dans un ordre d’idées comparable, à ces « lois rétroactives », que notre droit récuse, en vertu de l’article 8 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée ». Le gouvernement de Vichy en a fait un usage barbare, comme il se voit dans le film de Costa-Gavras, Section spéciale (1975).
Bref, pour que le pardon ait un sens, il faut que les victimes soient encore présentes pour l’accorder. Sinon, c’est une trahison à leur égard. Par exemple, les protestants d’aujourd’hui pourraient-ils pardonner à l’Église catholique, à supposer qu’elle le leur demande, le massacre de la Saint-Barthélemy ? Je ne le pense pas. Ou encore, les descendants des victimes de la Shoah peuvent-ils pardonner aux bourreaux de celles-ci ? Ce serait se substituer indûment à elles, oublier le tragique gaspillage que fut leur mort, et pourquoi pas y voir une quelconque utilité, comme il se voit chez nous dans le dogme à mon avis barbare de la réversibilité, selon lequel les mérites du martyr sacrifié profitent à l’ensemble de la communauté.
Published by www.michel-theron.fr
-
dans
Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)