Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 02:01

Mal

Avant de le juger et le condamner, il faut d’abord le penser. C’est ce que j’ai retiré de l’excellent documentaire Hannah Arendt – Du devoir de la désobéissance civile, diffusé sur Arte le 9 mars dernier. Le jugement en effet est immédiat, superficiel et ponctuel, alors que pensée et réflexion, en prenant du recul, vont beaucoup plus loin.

 

Venant de publier son Eichmann à Jérusalem, où elle développait l’idée de la « banalité du mal », la philosophe fut rejetée de la communauté juive dont elle provenait : cette dernière préférait qu’Eichmann fût un monstre diabolique, dont la conduite, incompréhensible à la raison, n’appelait rien d’autre que répulsion de principe, jugement et condamnation. Bien au contraire, Hannah Arendt défendit l’idée que la pensée pouvait s’exercer sur ce cas-là. Eichmann était un petit fonctionnaire zélé, son seul tort fut de s’en tenir à des idées toutes faites sur la nature de son rôle, dont il ne voulut pas sortir, au risque de voir toute sa personnalité s’effondrer : rôle d’un simple exécutant à l’esprit très étroit, obéissant aveuglément aux ordres, qui tirait son être même de cette obéissance.

 

Perspective très lucide : combien d’entre les hommes furent, sont, et seront dans ce même cas, par carence absolue de réflexion et de pensée ! Les expériences de Stanley Milgram, rapportées dans dans son livre La Soumission à l'autorité, corroborent tout à fait les analyses de la philosophe. Elles ont inspiré une séquence importante du film d’Henri Verneuil, I... comme Icare.

 

Cependant, dire que le mal est banal, que ses racines sont en nous-mêmes et tiennent à notre propre structure, ne signifie pas le banaliser et donc l’absoudre. Simplement il faut savoir en reconnaître les conditions de survenue. N’importe qui peut dans telle circonstance qu’il s’imagine contraignante et par sa paresse à réfléchir sur ce qu’il fait concrètement se comporter en tortionnaire et en bourreau. L’émission montrait ainsi que le totalitarisme, sur lequel Hannah Arendt a écrit son livre fondamental, se nourrit d’idées toutes faites et abstraites, et s’aveugle totalement sur les faits réels et concrets propres à les démentir. En quoi il est aussi un des principes générateurs du mal.

Expérience de Milgram

Expérience de Milgram

L’expérimentateur (E) amène le sujet (S) à infliger des chocs électriques à un autre participant, l’apprenant (A), qui est en fait un acteur. La majorité des participants continuent à infliger les prétendus chocs jusqu'au maximum prévu (450 V) en dépit des plaintes de l'acteur. (Copyright Wikipedia)

 

***

 

Voir aussi :

Partager cet article
Repost0
17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 02:01

Elle devrait s’imposer identiquement à tous. Mais malheureusement ce n’est pas le cas. Une enquête de chercheurs américains et canadiens vient de le mettre en évidence. À partir de tests concrets, ils ont établi l’existence d’une relation inverse entre élévation dans la hiérarchie sociale et éthique du comportement individuel. Autrement dit, plus on est riche, moins on a de moralité (Source, avec description des tests : Le Monde.fr, 29/02/2012).

 

Ainsi la tricherie, le mensonge, l’auto-absolution des fautes commises, sont plus grandes dans l’attitude des riches : sans scrupule aucun ils transforment en vertu positive ce qui aux yeux de tout homme normal est un vice essentiel : la cupidité. C’est ainsi que l’enquête explique ce lien qui s’établit entre hauteur sociale et bassesse morale.

 

J’avais déjà remarqué que les pauvres sont plus généreux, y compris dans les dons qu’ils font aux plus démunis, que les riches. Un cynique dirait que c’est compréhensible : si les riches donnaient plus, ils le seraient moins. En fait, je pense que les pauvres ont une capacité d’empathie que les riches n’ont pas. Quand on sait ce que pauvreté veut dire, on la comprend mieux quand on la voit aussi chez les autres, et l’on est porté davantage à s’entraider. Si l’éthique a pour base cette empathie, on comprend, sans excuser le fait bien sûr, qu’elle soit difficile à éprouver pour les riches. Car l’élévation sociale, qui n’est qu’une reptation verticale, s’accompagne de beaucoup d’oublis et de reniements. Le difficile n’est pas de monter, mais en montant de rester soi-même.

 

Parfois pour se faire plaindre les riches mettent en avant les soucis que leur procure leur richesse, au sens où ils se donnent beaucoup de peine pour la garder : l’argent, disent-ils, ne fait pas le bonheur, etc. Il est bien vrai, comme disait Alphonse Allais, que la misère a ceci de bon qu’elle chasse la crainte des voleurs. Mais n’abusons pas du paradoxe ici. Si richesse et gredinerie vont souvent de pair, revoyons notre proverbe à la lumière de ce que disait Boris Vian : « L’argent ne fait pas le bonheur de ceux qui n’en ont pas. » Ou encore Jules Renard : « Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le ! »

Ethique
Partager cet article
Repost0
13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 02:01

Sur ses rapports avec le sacré, on connaît les thèses de René Girard : tout groupe social reporte la cause de ses maux sur un bouc émissaire, qui sert de victime expiatoire, chargée des fautes de la collectivité et mise à mort pour cette raison. Là serait le schéma religieux de base, qui évidemment fait perdurer la violence. Mais le philosophe anthropologue prétend que le christianisme y échappe, dans la figure de la Croix : pour la première fois, l’humanité verrait en plein jour la barbarie de ce processus, et par ce spectacle inadmissible Dieu lui ferait honte de l’admettre encore. Il n’y aurait alors aucune raison de l’incriminer pour la violence commise en son nom (voir : Charlie Hebdo : Dieu est-il coupable ?, dans : Le Figaro.fr, 4 janvier 2016)

 

Tout cela est bien beau. Malheureusement ce n’est pas conforme à quantité de textes que les chrétiens encore lisent dans leur Bible. On y voit que si Dieu est amour, ce dont se gargarisent beaucoup de croyants en oubliant la suite de la lettre, c’est qu’il a donné son Fils en victime expiatoire pour racheter les péchés des hommes (1 Jean 4/10). Et qu’il fallut que ce sacrifice, même consenti par la victime, fût un parfum d’agréable odeur (Éphésiens, 5/2). Quant à la liturgie de l’Offertoire, à la Messe catholique, on y entend qu’il s’agit par la présentation d’une victime d’« apaiser » un Dieu qui donc ne peut être que courroucé. On ne voit pas là la moindre récusation de la violence, pas plus que dans le thème de l’Agneau de Dieu, qui suit parfaitement le schéma du bouc émissaire.

 

À la rigueur, Girard aurait raison si pour faire honte aux hommes le Père lui-même avait été mis en croix, comme l’ont prétendu les Patripassiens, ou si le Christ lui-même avait souffert en tant que Dieu, comme l’ont soutenu les Théopaschites. Cette formulation selon laquelle Dieu a été crucifié pour nous, figure certes parfois dans le Trisagion (le Sanctus) de l’Église orthodoxe. Mais elle a été critiquée, sans doute pour négation de la Trinité, où les personnes doivent rester séparées (1).

 

Cette question est un cas d’école. On y voit l’éternelle opposition entre la recherche théologique, qui se veut humaniste, et la vérité philologique, qui, elle, est inflexible.

 

(1)  La formulation selon laquelle "Dieu a été crucifié pour nous" est un ajout monophysite au "Trisagion". Elle a été condamnée au concile « quinisexte » de 692 (canon 81), mais elle existe toujours chez les non-chalcédoniens. St Jean Damascène (8e s.), qui a remarquablement commenté le Trisagion, dit que cet ajout est un « blasphème » [Foi orthodoxe III, 10]. - Source : http://sainte-genevieve-paris.fr/le-trisagion-note-liturgique-et-theologique (note 4).

 

Couverture de Charlie Hebdo, janvier 2016 - Portrait de René Girard

Couverture de Charlie Hebdo, janvier 2016 - Portrait de René Girard

***

Sur ce sujet, voir aussi :

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de michel.theron.over-blog.fr
  • : "Mélange c'est l'esprit" : cette phrase de Paul Valéry résume l'orientation interdisciplinaire de mon blog. Dans l'esprit tout est mêlé, et donc tous les sujets sont liés les uns aux autres. - Si cependant on veut "filtrer" les articles pour ne lire que ce qui intéresse, aller à "Catégories" dans cette même colonne et choisir celle qu'on veut. On peut aussi taper ce qu'on recherche dans le champ "Recherche" dans cette même colonne, ou encore dans le champ : "Rechercher", en haut du blog - Les liens dans les articles sur le blog sont indiqués en couleur marron. Dans les PDF joints, ils sont en bleu souligné. >>>>> >>>>> Remarque importante (avril 2021) : Vous pouvez trouver maintenant tout ce qui concerne la Littérature, la Poésie et l'Art dans mon second blog, "Le blog artistique de Michel Théron", Adresse : michel-theron.eu/
  • Contact

Profil

  • www.michel-theron.fr
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

Recherche

Mes Ouvrages