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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 01:01

J’ai regardé sur Arte, dans la soirée du 10 septembre dernier, une intéressante émission consacrée à l’épreuve infligée par Dieu à Abraham, lorsqu’il lui demande de lui sacrifier son fils Isaac. Le titre en était : Dieu est-il cruel ? Cette émission m’a jeté dans un abîme de perplexité.

 

Bien sûr je sais bien que toutes les cultures ont pratiqué le sacrifice, y compris humain, pour apaiser la colère d’un Dieu qu’elles supposaient courroucé. Entre autres, il y a l’exemple d’Iphigénie sacrifiée par son père Agamemnon, pour que la flotte grecque puisse bénéficier  de vents favorables et cingler ainsi vers Troie. Dans une version de cette légende, rapportée par Lucrèce, elle est effectivement sacrifiée, et le poète latin conclut : « Tant la religion a pu susciter de crimes ! ». Il est vrai que dans une autre version, rapportée par Euripide, puis par Ovide dans ses Métamorphoses, au dernier moment à Iphigénie est substituée une biche – exactement comme dans l’épisode de la Genèse un bélier est finalement substitué à Isaac. Les commentateurs s’accordent à dire que l’épisode signifie la fin des sacrifices humains, et que Dieu les refuse désormais.

 

Néanmoins, cette histoire comporte encore beaucoup de zones d’ombre. Par exemple pourquoi Isaac est-il appelé, par rapport à Abraham, « son fils, son unique », alors qu’existe déjà, et qui plus est premier-né, Ismaël, fils d’Agar, servante égyptienne ? Sauf à dire de façon ethnocentrique que seul compte le fils de Sara, car né d’une mère juive… Et surtout, comment expliquer le singulier bien singulier de la fin de l’épisode, que l’émission n’a pas relevé : « Abraham revint vers ses serviteurs » (Genèse, 22/19) ? Où est passé Isaac ? On en frémit, et assurément le texte porte ici trace d’une version selon laquelle le sacrifice aurait bel et bien eu lieu.

 

Les hommes ont toujours eu la tentation de satisfaire à des ordres barbares, car pour eux l’obéissance aveugle et moutonnière est préférable à la réflexion. L’actualité le montre, hélas !, bien suffisamment. Quant à l’image de Dieu qui se dégage de tout cela, c’est celle d’un Dieu sadique et pervers. Elle se trouve jusque dans l’Offertoire de la messe catholique, où le prêtre opérant le sacrifice – calqué exactement sur celui d’Isaac – dit : « Cette offrande, nous te demandons, Seigneur, de l’agréer en étant par elle apaisé  (placatus) ». Si Dieu doit être apaisé, c’est qu’il est en colère.

 

L’émission d’Arte montrait que le Coran a de l’épisode une version intéressante : ce n’est pas Dieu qui directement impose le sacrifice à Abraham, mais c’est ce dernier qui voit ou s’imagine voir l’injonction en songe, d’où une discussion qu’il a à ce propos avec Isaac lui-même (37/99-111). L’avantage est que l’ordre, étant ainsi discutable, est moins comminatoire. Reste tout de même en fin de compte l’acceptation et la soumission totales de l’intéressé.

 

Mais qu’il s’agisse d’un rêve ou d’une réalité, le résultat est le même. Quand les hommes se délivreront-ils de ce fantasme et de ce fantôme sadique qui leur fait peur, et qui au reste est instrumentalisé par toutes les cléricatures, elles-mêmes poussées par la soif du pouvoir ?

 

Le Caravage, "Le sacrifice d'Isaac", 1601-1602

Le Caravage, "Le sacrifice d'Isaac", 1601-1602

Voir aussi :

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Nota : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, avec regroupement thématique des notions, et assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :

 

Petite philosophie de l'actualité, format Internet

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 01:01

Elle peut se penser bien sûr dans le cadre religieux traditionnel. Mais j’aimerais qu’on l’envisage désormais en-dehors de ce cadre même. J’ai trouvé un écho à ce que je pense depuis longtemps sur cette question dans une  interview du philosophe Abdennour Bidar, Comment sortir de la religion (Le Monde des Religions.fr, 13 août 2015).

 

La religion traditionnelle est partout basée sur l’idée d’une puissance transcendante, antérieure et extérieure à l’homme, qui lui inspire à la fois crainte d’en être puni, et espoir d’en être récompensé. Mais aujourd’hui, selon Bidar, l’homme n’a plus à craindre cet état de dénuement, parce qu’il a son destin entre ses mains : de créature, il devient créateur. J’ai pensé en le lisant au mot de Michelet : « L’homme est son propre Prométhée ».

 

Cependant cette critique radicale de la religion ne vise que celle qui relie l’homme à l’instance extérieure punissante ou rémunératrice, avec laquelle il a passé contrat ou alliance. C’est la religion-lien, si l’on fait venir le latin religio de religare, relier. Or, comme je l’ai souvent signalé, par exemple dans ma Source intérieure (3e éd. Golias 2015), une autre étymologie est possible pour religio, que le grand Cicéron lui-même rattachait à relegere, accueillir respectueusement, et aussi relire. Alors s’éclaire la nouvelle voie, proprement spirituelle dans un sens nouveau : l’intériorisation du divin, qui devient métaphore du désir le plus profond de l’homme.

 

Se banalisera-t-il dans l'unidimensionnalité, ira-t-il à vau-l’eau au gré de ses pulsions éparpillantes, acheteuses par exemple dans notre société de consommation, ou bien cherchera-t-il une façon de vivre qui lui donne solidité et unité ? Reconnaîtra-t-il que la structure du désir est un désir de structure ? À cela pourra lui servir la relecture attentive de certains textes religieux traditionnels (mais pas de tous) : certaines paraboles évangéliques, par exemple.

 

Là est l’enjeu majeur : si l’on s’engage, comme y invite Bidar et comme je le crois nécessaire depuis longtemps, sur la voie d’une spiritualité athée ou laïque, l’homme doit s’y explorer lui-même et voir où est son essence propre. À lui de sauver le divin, trouvé au fond de lui-même.

 

 

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Nota 1 : Pour avoir d'autres développements sur l'unidimensionnalité, on peut aussi cliquer sur les liens suivants, menant à 6 émissions de radio de 50' chacune : 123456.

 

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Nota 2 : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, avec regroupement thématique des notions, et assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :

 

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Nota 1 : Pour avoir des développements sur l'unidimensionnalité, on peut aussi cliquer sur les liens suivants : 123456 (émissions de radio).
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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 01:01

J’ai lu sur le site internet Christnews, qui cite Wikileaks comme source, qu’un archiviste du Vatican aurait affirmé : « Dieu n’existe pas, même le Pape n’y croit pas. » Il existerait des documents transmis exclusivement de Pape en Pape depuis le milieu du 12ème siècle. Publiés partiellement via des photos prises depuis un téléphone, ils témoigneraient d’un doute manifeste dans la foi. Néanmoins, ils indiqueraient l’importance pour la curie de garder une unité et un pouvoir afin de servir le monde de manière positive.

 

Je ne sais si ce site est bien fiable. Néanmoins, ce qu’il dit ne m’étonne pas du tout. Que des pasteurs ne croient pas pour eux-mêmes à ce qu’ils enseignent à leur troupeau est tout à fait possible. Souvenons-nous de ce que dit le Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski : les grands dignitaires de l’Église peuvent bien être athées en leur for intérieur, mais l’essentiel est qu’ils délivrent leurs ouailles, par l’autorité du magistère, du doute auquel pourrait les mener leur liberté de penser. C’est pour cela d’ailleurs que Jésus revenu sur terre devrait être à nouveau mis à mort, car il a arraché les hommes à une soumission heureuse, pour les éveiller à l’angoisse de la liberté personnelle. Dostoïevski prend bien soin de noter, par la bouche d’Aliocha, que c’est l’Église romaine qui est ici en question.

 

Psychologiquement, cette position s’explique. Combien de fois donne-t-on à l’entourage ce que l’on n’a pas soi-même, paix, bonheur, équilibre par exemple ! Les soignants peuvent bien nous le dire. Pourquoi en serait-il autrement s’agissant des guides religieux ? Les doutes doivent se taire devant les nécessités de la pastorale. Le but l’emporte sur les états d’âme personnels.

 

Mais cette duplicité parfois nécessaire peut devenir cynisme. Je pense à la parole attribuée au pape Léon X, à l’adresse du cardinal Bembo, rapportée dans le Traité des trois imposteurs (§ xv) : « Combien cette fable au sujet du Christ nous a été profitable, voilà qui est assez connu depuis toujours – Quantum nobis nostrisque ea de Christo fabula profuerit, satis est omnibus saeculis notum. » Quand elle sert l’intérêt personnel, la duplicité ne s’excuse pas.

 

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Nota : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, avec regroupement thématique des notions, et assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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