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11 novembre 2015 3 11 /11 /novembre /2015 02:01

C’est l’idéal que Nietzsche proposait à l’homme : s’affranchir des normes morales et sociales, échapper à ce qu’il appelle la « moraline », le désir de tout justifier et contrôler, qui entrave l’élan vital : bref, se situer « par-delà le bien et le mal », et entrer par là dans la catégorie des hommes supérieurs, à qui tout est permis.

 

J’ai pensé à tout cela en voyant le dernier film passionnant et diabolique de Woody Allen, L’Homme irrationnel. Le héros est un professeur de philosophie dépressif, qui constate qu’aucune morale humaine n’a jamais pu empêcher le mal de triompher dans l’histoire. Aussi décide-t-il de commettre lui-même un assassinat, jugeant celui qu’il choisit pour victime comme indigne de vivre : par son acte, en se comportant en justicier, il retrouvera sa propre estime. Ce qui effectivement se produit : de psychasthénique et découragé qu’il était, le voilà désormais tout rempli d’élan et d’énergie, ayant franchi la barrière des codes moraux ordinaires.

 

J’ai pensé au cas de Raskolnikov dans Crime et Châtiment de Dostoïevski, qui assassine la vieille usurière simplement pour se prouver qu’il est un homme supérieur, vérifiant ainsi les idées de Nietzsche. Il y a aussi le cas de Lafcadio commettant un acte gratuit comparable dans Les Caves du Vatican de Gide, et au cinéma celui du héros assassin cynique de La Corde, d’Hitchcock, ou encore celui du chauffeur de taxi dans Taxi Driver de Martin Scorsese, qui se comporte lui-même en Ange exterminateur pour remplacer une morale qu’il juge absente ou inefficace.

 

Le film de Woody Allen pose le problème suivant : peut-on, même si les morales humaines sont défectueuses et souvent impuissantes, s’en affranchir totalement, même si on y gagne d’échapper à la dépression où mène cette constatation, de se sentir enfin vivre ? Sans déflorer la fin du film, il me suffira de dire que le héros y subira le sort de l’« arroseur arrosé ». Le titre signifie sans doute que les normes et codes, malgré leurs imperfections, ont tout de même une certaine rationalité, et que passer « de l’autre côté » (on the wild side) condamne à une explosion de toute humanité en nous. À se vouloir surhomme, on devient sous-homme.

 

Surhomme
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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 02:01

Il ne se passe pas de jours sans que je m’étonne, dans toutes les réflexions que j’entends autour de moi à tous propos et sujets, et dans les conférences que je donne, de cette immémoriale, accablante et définitive haine du savoir (odium scientiae), que les gens opposent avec hostilité, huîtres qui se referment, à quiconque pourrait les instruire en quelque façon. Pour beaucoup, ce mot d’intellectuel est devenu péjoratif : c’est trop « élevé » pour moi, pensent-ils, donc cela ne me concerne pas.

 

Quelles sont les causes de ce phénomène ? Peur, jalousie, haine, ressentiment… je ne sais. Ou tout cela à la fois. Le fait est qu’on préfère toujours vivre entre soi, chérir sa propre médiocrité, et finalement être endormi par l’habitude, qu’éclairé par la connaissance.

 

On dit que dans certains collèges « sensibles » les bons élèves sont tabassés : « intello » est une insulte. Aux États-Unis paraît-il un profil trop « intello » est un handicap dans une élection : les gens préfèrent voter pour quelqu’un qui leur semble plus proche d’eux. L’exemple de Bush naguère était une caricature, pas une anomalie. Et chez nous les candidats aussi font assaut de « proximité » : ils prennent bien soin d’utiliser un langage simple, pour parler comme tout le monde. Cette tendance populiste est la plaie des démocraties. Il faut flatter l’invidia democratica, la haine démocratique : on tâche toujours de ne pas dépasser le niveau ordinaire, commun.

 

À propos du film démagogique Entre les murs, de Laurent Cantet, qui a obtenu une bien étrange palme d’or à Cannes en 2008, j’ai pointé dans mon billet Naturel (Golias Hebdo, n°289) l’affligeante prestation de ce professeur de français face à des élèves de quatrième dont l’ignorance, l’impertinence et la stupidité n’ont d’égale que la haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. Libre ensuite à Télérama d’admirer la « santé » des élèves, qui selon lui compense leur inculture (sic), et l’énergie, « ce sur quoi le film s’appuie pour croire que rien n’est perdu » (01/05/13, p.105). En réalité, ni santé ni énergie ne compensent l’inculture. On peut être heureux de vivre, être bien dans ses baskets, comme on dit, et avoir 0 % de matière grise.

 

 

A écouter :

 

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 02:01

J’ai regardé avec grand intérêt les deux émissions passées sur Arte, dans la soirée des samedis 10 et 17 octobre derniers, intitulées : « Quand Homo sapiens peupla la planète ». Il a été dit que le brassage et le mélange des populations étaient très bénéfiques à la survie et au développement d’un groupe, d’un point de vue génétique et pour servir l’évolution. À l’inverse, l’isolement, le manque de contact et de relation avec les autres, condamnent un groupe à l’étiolement et à la disparition progressive, du fait par exemple de la consanguinité inévitable dans sa reproduction. On a cité le cas des occupants de l’Australie, qui furent desservis par l’insularité de leur pays, et qui n’ont dû de perdurer jusqu’à nos jours qu’aux relations qu’ils ont tout de même pu trouver avec certains groupes assez éloignés d’eux. S’il n’y avait eu ce contact et ces échanges, ces aborigènes auraient purement disparu.

 

Cela m’a fait penser au cas des habitants de Sodome, qui furent détruits par Dieu précisément pour leur refus de s’ouvrir à d’autres qu’eux-mêmes, à la différence qu’il y avait entre eux et les autres (Genèse 19/1-29). Initialement d’ailleurs les vrais sodomites ne sont pas les homosexuels, comme on l’a dit plus tardivement, mais ceux qui pratiquent l’inhospitalité.

 

Ce refus de l’autre, ce repliement sur soi, sont très répandus. Je pense à tel programme de tel parti aujourd’hui, qui prône la préférence nationale contre un cosmopolitisme honni : « Je préfère mes enfants à mes neveux, mes compatriotes aux européens, et les européens aux citoyens du monde. » On oublie que quand on reste entre soi, on s’atrophie et finalement disparaît.

 

À ce programme, il faut opposer celui exposé par Montesquieu dans ses Pensées : « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. » C’est le remède à toute xénophobie.

 

***

 

Nota : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, avec regroupement thématique des notions, et assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :

 

Petite philosophie de l'actualité, format Internet

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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