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19 août 2024 1 19 /08 /août /2024 01:00

E

ntendu à France Inter, le 27 octobre dernier, l’interview d’une conseillère en image, esthéticienne de formation, chargée par Pôle emploi, donc payée sur deniers publics, de coacher les demandeurs d’emploi en organisant à leur intention des stages obligatoires pour leur permettre d’améliorer leur apparence.

 

J’ai trouvé son propos très étrange. Tout se joue, a-t-elle dit, dans les quarante premières secondes d’une rencontre : 90% de l’impression se fait sur l’image, et 10% seulement sur le langage. Si donc on soigne sa tenue, on se plaît à soi-même, et si on a une bonne image de soi, les autres nous la renvoient automatiquement, par une sorte de reflet positif. Dès lors on devient plus performant.

 

L’image que nous donnons est, selon son expression, une « carte de visite ». Pour cela on doit choisir les couleurs du vêtement qui vont avec le teint de la peau, éviter toute faute de goût, etc. On ne va pas à un entretien d’embauche en jeans et baskets, surtout usés. La conseillère n’a pas été jusqu’à poser la question du prix de ces vêtements qu’elle prônait, et de savoir si les candidats pouvaient les acheter.

 

Depuis, ce type de situation a fait l’objet d’une séquence du beau film de Stéphane Brizé : La Loi du marché (2015).

 

Les présupposés de cette position sont : 1/ Finalement, dans tout ce qu’on entreprend, on n’a que ce qu’on mérite, et si on échoue, on n’a qu’à s’en prendre à soi-même. Et 2/ Quand on veut, on peut : pour connaître le succès il suffit de le désirer.

 

Le premier point est un avatar de la vieille notion théologique de la rétribution, où l’échec d’une entreprise montre l’hostilité de Dieu, et prouve notre manque de mérite. Inversement, la réussite vaut justification divine. C’est l’idéologie du capitalisme états-unien (théologie dite « de la prospérité »).

 

Le second point, est un avatar de la méthode Coué concernant l’autosuggestion : elle est de fâcheuse mémoire, car elle culpabilise toujours de façon injustifiable ceux qui ne réussissent pas. Tu es pauvre, sale, avachi, pourquoi donc alors ne redresses-tu pas la tête ? Version nouvelle du fameux : « Salauds de pauvres ! », lancé par Gabin dans La Traversée de Paris, d’Autant-Lara.

 

Au fond, de tout cela je tire deux conclusions : si effectivement dans notre société l’image a une telle importance, et le discours si peu, c’est évidemment très grave, car de ce monde du look and feel sur lequel on se contente de surfer on ne peut tirer aucune substance.

 

Mais plus profondément, on se donne ici bonne conscience à vil prix : suffit-il de « relooker » les chômeurs pour leur permettre de trouver un travail ? Il y a là une totale disproportion entre ces discours lénifiants et les réalités économiques. Que pèse un costume ou une posture face aux exigences réelles d’un employeur ? Ce coaching de la posture est un parfait modèle d’imposture.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 29 décembre 2011

 

D.R.

 

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11 août 2024 7 11 /08 /août /2024 01:00

V

ictime, au sens étymologique du latin, immolée dans un but de propitiation sur l’autel du sacrifice pour apaiser (placare) un Dieu par conséquent courroucé, selon la Messe catholique en latin, elle vient d’être victime maintenant d’un autre Dieu, celui de l’économie : victime de la flambée du prix du blé et de la farine, de la demande en baisse pour sa consommation, et de la concurrence d’entreprises laïques étrangères industriellement plus performantes. C’est ce dont se plaignent les bonnes sœurs de Lourdes, traditionnellement jusqu’ici dévolues à sa fabrication (Source : LeFigaro.fr, 21/02/2013).

 

On pourrait leur suggérer d’employer une autre matière première que le blé pour cette opération, ce qui la rendrait moins onéreuse. Pensons à la fameuse Querelle des rites, qui agita à la fin du 17e siècle les différents ordres missionnaires chargés de l’évangélisation en pays lointains. Pourquoi garder le pain en des contrées qui l’ignoraient ? N’aurait-on pas pu faire des hosties au moyen de riz, par exemple ? Mais Rome fut inflexible sur le sujet.

 

À date récente encore, dans les Instructions pour dire la Messe (Ordo Missae, Imprimerie du Vatican, 1965, en latin), il est bien spécifié que si l’hostie n’est pas faite à partir de blé pur, de même d’ailleurs que si le vin n’est pas de bonne qualité (« piqué » par exemple), la consécration n’est pas valable, le sacrement n’est pas accompli : non conficitur sacramentum (pp.59-62).

 

La matière et les paroles rituelles sont plus essentielles que la personnalité de l’officiant : si celui-ci a prononcé les bonnes paroles avec l’intention de s’en moquer (delusorie), ou s’il est en état de péché mortel, pourvu que matière première, rite et paroles soient bien observés, valable est le sacrement (conficitur sacramentum) – même si, bien sûr, « le prêtre pèche gravement » (ibid., p.63). C’est apparemment la moindre des choses !

 

Lorsque les Donatistes à l’inverse ont prétendu que le sacrement était invalidé par l’indi­gnité personnelle de celui qui l’administrait, ils ont été violemment attaqués par Augustin, et décrétés hérétiques.

 

Ce matérialisme et ce littéralisme ecclésiaux sont à très courte vue. C’est par pur hasard géogra­phique que l’Évangile a choisi le pain pour signifier le corps du Christ, et pour désigner la nourri­ture quotidienne dans le Notre Père. Les habi­tudes alimentaires changent selon les pays, et il ne faut voir là que symboles. Sinon, quelle publicité là serait faite à la corporation boulangère ! Quelle écoute aurait eu leur lobbying !

 

« La lettre tue, et l’esprit vivifie », dit justement l’Apôtre (2 Corinthiens 3/6). Qu’importe donc la matière ! L’essentiel est ce qu’on y voit. Voilà de quoi peut-être, en leur permettant de modifier un peu leur « cahier des charges », consoler les bonnes sœurs de Lourdes !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 14 mars 2013

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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9 août 2024 5 09 /08 /août /2024 01:01

L’Église vient de rappeler à ses évêques les règles en vigueur pour le choix du pain et du vin pendant la messe. Elle ne veut pas d’hostie sans gluten, mais y admet l’introduction des OGM (Source : Lepoint.fr, 08/07/2017)

 

Autrement dit, les personnes souffrant de maladie cœliaque, allergiques au gluten, et les écologistes hostiles aux OGM ne pourront communier. Cela fait beaucoup d’ostracismes !

 

Pour les catholiques, le pain et le vin deviennent réellement le corps et le sang du Christ pendant l’eucharistie, mais pour que s’opère cette transsubstantiation le pain doit être azyme (sans levain) et de pur froment, et le vin provenir de pur raisin, non aigri (transformé en vinaigre). Si ces deux conditions ne sont pas remplies, le sacrement ne s’accomplit pas (non conficitur sacramentum). Je renvoie ici aux Instructions pour dire la Messe (Ordo Missae, Imprimerie du Vatican, 1965, en latin : pp.59-62). La matière est plus essentielle que la personnalité même de l’officiant : si celui-ci est en état de péché mortel, pourvu que rite et paroles soient bien observés, valable est le sacrement (ibid., p.63) !

 

Que ne connaît-on l’histoire, pour relativiser tout cela ! Déjà l’opposition entre les partisans du pain sans levain (azymites), et ceux du pain levé (fermentaires) a été une des causes au 11e siècle de la séparation des églises chrétiennes d’Occident et d’Orient. Ensuite sur la signification de la présence réelle du corps du Christ sur l’autel on a hésité pendant tout le premier millénaire, et ses conditions matérielles n’ont été fixées par Rome qu’à partir du Concile de Trente, contre les protestants réformés qui voyaient dans la dernière Cène un sens non littéral, mais symbolique. Et on connaît la fameuse Querelle des rites, des 17e et 18e siècles, où Rome a refusé que les missionnaires puissent utiliser pour la messe d’autres matières que le pain et le vin, inconnus des populations évangélisées. Pourquoi s’obstiner ainsi sur une vision si matérialiste et réductrice d’un usage ? Perseverare diabolicum !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 24 août 2017

 

D.R.

D.R.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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