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26 mars 2024 2 26 /03 /mars /2024 02:00

I

l faut bien la distinguer de l’immoralité, qui suppose que soient connues normes et valeurs pour être transgressées. L’amoralité, elle, en est une parfaite ignorance.

 

Je suppose que s’est trouvé dans ce cas ce couple chinois qui a vendu sur Internet sa fillette pour s’acheter un IPhone, de coûteuses chaussures de sport ainsi que d’autres articles (Source : A.F.P., 18/10/2013).

 

De ce point de vue, les œuvres d’art, dont au premier chef le cinéma, préfigurent très souvent ce qui se passe et se vérifie après leur parution. Elles sont à la fois miroir de la vie contemporaine, et prémonitoires de ce qui peut arriver.

 

Ainsi la vente d’un enfant faisait le sujet du film des frères Dardenne, L’Enfant (2005) : le jeune père n’y avait pas l’air très affecté, et de comprendre même la réalité de ce qu’il faisait en vendant son enfant. À sa compagne il allait jusqu’à dire qu’elle pourrait en avoir un autre !

 

À propos de cette inconscience, je pense aussi à L’Appât, de Bertrand Tavernier (1995), où la jeune fille à la fin, après l’affreux assassinat dont elle a été complice, demande aux policiers si elle pourra être rentrée chez elle pour Noël !

 

Ou enfin à Benny’s Video, de Michaël Haneke (1993), où le jeune homme, rendu parfaitement insensible par l’omni­présence des écrans devant lesquels il passe son temps, en vient, à force de confondre le virtuel et le réel, à commettre un meurtre, et à la fin à dénoncer à la police ses parents qui pour lui venir en aide ont voulu dissimuler son forfait. Tant est grand le risque de déréalisation qu’il y a dans le monde omniprésent des images !

 

Le vertige nous prend, et une sorte de sidération, à voir ces sortes d’œuvres, et surtout à constater ensuite que la réalité peut parfaitement les vérifier. On peut faire effectivement argent de tout, d’une vie humaine ou d’une propriété intime.

 

Je ne sais si c’est l’ambiance générale qui y pousse, ou l’absence absolue dans certains cas d’éducation, de transmission de valeurs pourtant élémentaires. En tout cas il y a dans de tels cas une totale régression à l’état de nature, qui, elle, est parfaitement amorale, ignorant toutes normes et valeurs.

 

Raison de plus pour bien écouter les artistes qui tels des médiums captent l’air du temps et la direction catastrophique où peut s’en­gager une société. Ce ne sont pas des amuseurs, et il faut les prendre au sérieux.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 28 novembre 2013

 

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24 mars 2024 7 24 /03 /mars /2024 02:00

L

e convoyeur de fonds suspecté du vol de plus de dix millions d’euros récemment commis à Lyon est devenu un objet d’ad­mi­­ration sur Internet, où l’on salue l’audace de ce vol opéré sans effusion de sang.

 

On parle de génie, on cite Robin des Bois, Arsène Lupin, bref : chapeau bas généralisé. Un site a même mis en vente des T shirts à son effigie, qui se vendent une vingtaine d’euros sur la Toile.

 

La qualité d’un homme se mesure à ce qu’il admire. Sera-ce un écrivain exigeant, et pas forcément médiatisé ? Un artiste authentique, même non encore reconnu ? Un grand savant, ou un grand médecin ? Voire même un grand aventurier ou l’auteur d’un grand exploit sportif, mû par autre chose que l’intérêt, par le désir de se dépasser par exemple ? Non. Ici : c’est un simple voleur astucieux.

 

Pourquoi ne pas admirer alors un politicien véreux qui a eu l’habileté de ne pas se faire pren­dre ? Un homme d’affaires malhonnête ? Un dealer à grosse voiture, etc. ? L’essen­tiel est qu’au bout soit ce qui apparaît comme la seule Transcendance reçue aujourd’hui : l’argent.

 

Je sais bien que de tout temps on a admiré le voleur contre le gendarme, que le premier bénéficiait d’une aura particulière, et le second était affublé de ridicule. Mais jusqu’ici cela restait abstrait, on ne songeait pas vraiment dans la réalité à s’identifier, à se projeter avec empathie sur le malfaiteur. Cela restait un jeu.

 

Ce n’est plus le cas maintenant. Tel internaute demande au convoyeur de lui faire « une place dans son fourgon ». Tel autre, « s’il veut être son ami ». « C’est du propre ! » était naguère une anti­­phrase. Ce devient un éloge dans le cas de ce détournement, effectué sans agression. [v. Cloaque]

 

Topaze naguère écrivait sur son tableau noir : « Bien mal acquis ne profite jamais. » Ainsi les instituteurs enseignaient-ils la morale à leurs élè­ves. Mais comment sanctuariser maintenant l’éco­le, et prêcher le désintéressement à des élèves qui voient constamment à la télé des programmes comme Le juste prix, ou Combien ça coûte, ou qui sont quotidiennement abreuvés par la publicité ? L’intelligence est comme l’indique son étymologie latine (inter-legere) la capacité recueillir et de lire ou de percevoir des liens entre les choses. Ici, il faut en faire un entre l’ambiance dans laquelle on vit et le type d’admiration qu’on peut manifester.

 

De toute façon le buzz fait autour de notre convoyeur s’est éteint aussi vite qu’il est apparu. Autant en emporte le vent ! Sic transit gloria mundi !

 

Épilogue

 

Il ne fait plus rêver depuis qu’il s’est rendu,

Il n’est plus le héros promettant le pactole,

On l’insulte aujourd’hui parce qu’il a déçu :

La Roche Tarpéienne est près du Capitole.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 19 novembre 2009

 

 

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22 mars 2024 5 22 /03 /mars /2024 02:00

I

l est le deuil du projet qui l’a précédé, et donc peut provoquer une grande mélancolie, voire une dépression.

 

Je pense à ce qui est arrivé à Neil Amstrong, le premier homme à avoir marché sur la Lune. Il s’est retiré de la vie publique dans son Ohio natal. Il ne donne aucune entrevue. On prétend qu’il ne s’est jamais remis de son « pas de géant » accompli au nom de l’humanité, et que, depuis qu’il est revenu de la Lune, il n’est plus tout à fait le même. Il souffre, dit-on, d’une maladie curieuse : le « syndrome de l’accomplis­sement total ». Ayant concrétisé le plus suprême de ses rêves, il aurait perdu le goût de tout. Il connaîtrait ce que les moines médiévaux appelaient l’acédie, le désintérêt pour toutes choses. (Source Internet : Nox oculis – La cartographie lunaire et l’explo­ration spatiale).

 

Rien de curieux pourtant là-dedans, et l’inso­lite n’est qu’apparent. « Toute œuvre, disait en effet Walter Benjamin, est le masque mor­tu­aire de son intention. » C’est sans doute pourquoi, dans la Bible juive, Dieu dit « bon » ce qu’il a fait au Jour Un ou Jour de l’Unité (en hébreu : Yom Erad, Jour Un – il ne s’agit pas comme on le traduit souvent du « premier » jour). Mais il ne répète pas au deuxi­ème jour son auto-félicitation (Genèse 1/6-8). Celle-ci ne reprend qu’au troisième jour.

 

Tout se passe comme s’il y avait un principe de malédiction, une sorte de moins-être, dans tout accomplis­sement, qui est la rupture de l’infini des possibles présent au départ, l’éclatement catastrophi­que d’une unité première, comme les gnostiques l’ont toujours souligné.

 

On peut en effet menacer quelqu’un de l’accom­­­plissement de ce qu’il souhaite le plus ardemment. Car s’il l’obtient, il n’aura plus rien à désirer, ce qui est sans doute le pire des états. Les dieux nous punissent en nous exauçant. Changeons donc nos cartes de vœux : « Je vous souhaite de ne pas obtenir cette année tout ce que vous désirez ! » Je ne sais quelle tête ferait le destinataire, mais cela vaut le coup toujours d’essayer.

 

Le désir fleurit, la possession flétrit toute chose. La vraie fête, c’est la veille de la fête. Le vrai dimanche, c’est le samedi soir. Les vraies vacances, c’est le jour où on les prend.

 

Loin des yeux, près du cœur. « Comme vous étiez jolie, hier soir au téléphone ! » : beau mot de Sacha Guitry. Le meilleur moment en amour, c’est quand on monte l’escalier (mot attribué à Clemenceau). Il est meilleur dans les rêves que dans les draps. L’homme descend du Songe : il meurt de le réaliser…

 

Sachons méditer tout cela, ne nous laissons pas prendre à ceux qui nous disent que tout accomplissement est positif, comme ceux qui ne voient pas dans le texte de la Genèse l’importante faille que j’ai signalée. Écoutons plutôt ici ce que dit l’Apôtre : « L’espérance qu’on voit n’est plus espérance : ce qu’on voit, peut-on l’espérer encore ? » (Romains 8/24)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 17 novembre 2011

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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