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16 janvier 2024 2 16 /01 /janvier /2024 02:00

L’

actualité vient de mettre au premier plan des affaires fort embarrassantes pour l’Église catholique : les crimes de pédophilie, et les viols de religieuses commis par un certain nombre de prêtres.

 

Bien sûr il convient de demander justice pour les victimes. Mais il est encore plus important me semble-t-il de comprendre comment cela a pu se produire, et risque encore de le faire si on n’y prend pas garde.

 

En catholicisme, le prêtre agit in persona Christi, c’est-à-dire en tant que Jésus-Christ, consubstantiel au Père. Autrement dit, c’est un personnage sacré dans toutes les occasions cruciales de son ministère. Par exemple lorsqu’il dit la messe, ou bien lorsqu’il administre les sacrements.

 

Ainsi c’est un thaumaturge, puisqu’il a le pouvoir en célébrant l’eucharistie de changer effectivement pain et vin en corps et sang du Sauveur, qui deviennent réellement présents sur l’autel : il lui suffit pour cela de prononcer les paroles rituelles, et s’opère le miracle de la transsubstantiation. Son langage est performatif, ou auto-réalisateur, en ce qu’il fait advenir ce qu’il énonce.

 

Il en est de même pour l’administration de tous les sacrements. Ainsi il peut absoudre réellement le pécheur qui se confesse à lui : Ego te absolvo, etc. Pouvoir énorme, ouvrant la porte à tous les chantages : Louis XIV lui-même tremblait devant son confesseur ! Notez ici que jamais un pasteur protestant ne dirait : « Je t’absous ! » Il dirait seulement : « Que Dieu te pardonne ! »

 

On comprend pourquoi alors les victimes d’un personnage si imposant que le prêtre et si à part des autres, tel qu’il leur a été présenté par l’éducation qu’ils ont reçue, ont pu être sidérées devant les crimes qu’il a commis, étant à mille lieues de se douter que de tels faits puissent se produire. Et cela explique pourquoi il y a eu réticence au départ à dénoncer ces crimes, puis retard à le faire pouvant entraîner leur prescription.

 

Ces crimes ayant été commis du fait de la projection aveuglée des victimes sur leurs bourreaux, du crédit dévotionnel qu’elles leur ont accordé, le meilleur moyen de s’en prémunir à l’avenir est me semble-t-il de désacraliser la figure du prêtre, et de faire voir en lui un homme comme les autres.

 

Je ne sais si l’Église catholique y est prête. Si elle le fait, elle fera une seconde Réforme. On sait que Luther défendait l’idée d’un sacerdoce universel : pour lui, tout chrétien baptisé était prêtre. Il est plus digne, me semble-t-il, d’assister un compagnon de route, que de l’éblouir par les miracles, dont Jésus lui-même n’a pas voulu lors de sa Tentation au désert, encore plus si on met ce pouvoir au service de ses penchants les plus pervers.

 

[v. Berger]

Article paru dans Golias Hebdo, 14 mars 2019

 

D.R.

 

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14 janvier 2024 7 14 /01 /janvier /2024 02:00

J

e viens de voir le film Marie Madeleine, de Garth Davis, une adaptation de l’évangile apocryphe de Marie.

 

Il est d’une grande banalité, et je ne me suis intéressé qu’à son extrême fin : après la mort de Jésus, Marie dit aux Apôtres qu’ils n’ont pas compris où se situait le Royaume annoncé par le Maître. Il n’était pas terrestre et glorieux, comme celui que Pierre par exemple veut prêcher aux futurs fidèles. Il est, dit-elle, « déjà là, à l’intérieur de vous » (je cite la VO du film : It is here, within us). Là pourrait être, pour le spectateur néophyte, le message original de Marie et l’apport nouveau du film.

 

Pourtant beaucoup ont déjà remarqué que Jésus étant mort, et la prédiction de la venue imminente du Royaume ne s’étant pas réalisée, on a pu le transformer, de terrestre qu’il était initialement, en quelque chose de tout autre, un changement intérieur. C’est ainsi que l’ont compris les gnostiques, mais déjà l’évangile de Jean, qui fait dire à Jésus que « le Royaume n’est pas de ce monde » (18/36).

 

Mais aussi je note que parmi les synoptiques mêmes l’évangile de Luc fait dire à Jésus : « Le Royaume est à l’intérieur de vous » (17/21). On a beau tourner le texte dans tous les sens, le grec original entos hymôn, le latin de la Vulgate intra vos, et aussi, en écho à mon film, le within us de la Bible King James, ne signifient pas autre chose qu’« à l’intérieur de vous ». Ce que comprennent toujours les orthodoxes, et qu’on retrouve aussi dans l’évangile de Thomas (logion 3).

 

Mais je gage que cette intériorisation du Royaume va encore être regardée avec suspicion. Ainsi, pour Luc 17/21, la TOB traduit par « parmi vous », et dit en note : « On traduit parfois ‘en vous’, mais cette traduction a l’inconvénient de faire du Royaume une réalité seulement intérieure et privée. » On le voit : qui s’excuse s’accuse, et quand le texte gêne, on le fausse. La pastorale, qui veut à tout prix socialiser les hommes, passe avant la philologie.

 

Merci en tout cas aux cinq dernières minutes de cet interminable film de deux heures de m’avoir permis de faire ces réflexions !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 31 mai 2018

 

D.R.

 

*

Voir aussi :

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12 janvier 2024 5 12 /01 /janvier /2024 02:00

N

ormalement chez nous l’on n’est responsable devant la justice que de ce qu’on a fait personnellement.

 

La responsabilité collective n’existe pas, comme le dit le Code pénal : « « Nul n’est responsable pénalement que de son propre fait. » (article 121-1) Le « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! » de la Fable disparaît au profit de la seule responsabilité individuelle.

 

Pourtant les évêques de France, réunis en assemblée plénière à Lourdes, ont envisagé de créer un « fonds spécifique de dotation » pour indemniser les victimes d’actes de pédophilie dans l’Église, qui serait financé par un appel aux dons des catholiques. « Les diocèses ne peuvent pas, juridiquement et financièrement, payer d’eux-mêmes. C’est pour cela qu’on se pose la question de financer le geste par des dons », a précisé le responsable de cette assemblée (Source : L’Express, 05/11/2019).

 

Derrière ce projet, il y a l’idée que l’Église forme un grand corps, dont tous les membres doivent se sentir solidaires entre eux. C’est pourquoi le fidèle innocent doit payer pour le clerc fautif, en lui venant ainsi en aide. Cette vision existe non seulement chez les catholiques, mais aussi chez les chrétiens orthodoxes. Dostoïevski dit en effet dans Les Frères Karamazov : « Chacun est responsable de tout devant tous » – phrase gravée à l’entrée du musée de la Croix Rouge de Genève. Ce qui compte est la communauté des croyants et les moyens de garantir sa cohésion et sa durée. L’individu compte moins que le groupe. Dans le judaïsme aussi la repentance se fait sur le mode d’un nous, et non pas d’un je. Seul le protestantisme a pu se séparer de cette position, en responsabilisant et incriminant l’individu seul, indépendamment de son groupe. C’est à mon avis une bonne voie.

 

Car à ce compte-là on pourrait dire aussi, en se plaçant dans la vision traditionnelle, que les pauvres victimes des prêtres agresseurs ont « payé » aussi à leur manière pour leurs bourreaux, selon le principe catholique de la réversibilité des mérites, dérivé du dogme de la Communion des saints. C’est cette idée qui sous-tend toute l’œuvre de Joseph de Maistre, résumée dans la formule : « L’innocent en souffrant ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable, par voie de réversibilité. » On connaît aussi le poème Réversibilité de Baudelaire, dans Les Fleurs du mal, dont le thème est comparable.

 

Cependant je crois que beaucoup de fidèles vont en être scandalisés de cet écrasement de l’individu au bénéfice d’un idéal strictement communautaire. Pourquoi payer, au sens propre cette fois, pour ce que d’autres ont fait ? « En ces jours-là, on ne dira plus : ‘Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées.’ Mais chacun mourra pour sa propre iniquité ; tout homme qui mangera des raisins verts, ses dents en seront agacées. » (Jérémie 31/29-30)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 14 novembre 2019

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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