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1 février 2024 4 01 /02 /février /2024 02:00

O

n sait que c’est le sens du mot islam, qui, outre l’abandon à la volonté de Dieu, signifie aussi, et c’est moins connu, la paix (salam) qu’on y trouve. Cette question de la soumission de l’islam est au centre des discussions actuelles. Voyez le récent roman éponyme de Michel Houellebecq.

 

J’ai pensé à cela en apprenant que le philosophe Raphaël Enthoven a cru voir un abandon de cette idée de « soumission » dans la nouvelle traduction du Notre Père, utilisée dans la liturgie. En effet, à « Ne nous soumets pas à la tentation » succède maintenant « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

 

Selon le philosophe, cette dernière traduction manifeste le « désir subliminal », de la part de l’Église, de bien se démarquer de l’islam, qui, lui, reste « soumis » à Dieu : « La suppression du verbe ‘soumettre’ est juste une façon pour l’Égli­se de se prémunir contre toute suspicion de gémellité entre les deux cultes. » Le changement serait donc le signe d’une islamophobie secrète (Source : La Croix, 21/11/2017).

 

Je crois rêver. Comment un « philosophe » peut-il être inculte à ce point ? Comment peut-il citer une traduction particulière et seulement française (« soumettre ») d’un texte dont l’origi­nal en grec (eispherein) signifie seulement : « conduire dans », ce que traduit bien le latin de la Vulgate par inducere, qui a donné d’ailleurs notre mot « induire » ? Une traduction comme : « Ne nous induis pas en tentation » serait d’ailleurs tout à fait conforme au texte initial.

 

Quant au changement de traduction opéré récemment par l’Église, il ne fait que reprendre une correction de Marcion (« Ne nous laisse pas succomber... »), que j’avais apprise personnellement au catéchisme dans les années 1960. Le but de cette nouvelle version est théologique : il s’agit d’innocenter Dieu de toute responsabilité directe dans la tentation. On lit bien ailleurs dans le Nouveau Testament que « Dieu ne tente personne, et chacun est tenté par sa propre convoitise » (Jacques, 1/13-14).

 

Mais aussi un philologue plus pointu pourrait remarquer que Marcion a peut-être eu connaissance d’un original araméen qui serait un factitif (« Ne fais pas que nous soyons conduits... »), qui n’a pu être rendu correctement, le grec (puis le latin) ignorant le mode spécifique du factitif.

 

– De toute façon on est bien loin ici de l’ignorance crasse de notre philosophe médiatique !

 

[v. Traduction]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 7 décembre 2017

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 02:00

J’

ai regardé avec beaucoup d’intérêt l’émis­sion Les Béatitudes : une secte aux portes du Vatican, qui a été diffusée sur la chaîne LCP, dans la soirée du vendredi 6 mai dernier.

 

Tous les ingrédients constitutifs du phénomène sectaire ont été passés en revue : imposition d’une pensée unique et totalitaire, dévotion inconditionnelle au chef ou gourou, arrachement du disciple à son environnement et à sa famille, etc.

 

Cette émission m’a rendu perplexe. Finalement je me suis demandé si tous les éléments sectaires évoqués n’étaient pas bel et bien autorisés et favorisés par certains textes dont se réclament les chrétiens eux-mêmes.

 

Me sont alors revenues certaines paroles mises dans la bouche de Jésus : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi et celui qui ne rassemble pas avec moi disperse. » (Luc 11/23) – « C’est moi qui suis le chemin, la vérité et la vie. On ne vient au Père qu’en passant par moi. » (Jean 14/6) N’est-ce pas là une pensée exclusiviste, radicalisée, et potentiellement sectaire ?

 

Et de même pour ce qui est de l’arrachement nécessaire aux liens familiaux : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » (Luc 14/26) Des échos s’en trouvent jusque dans le Polyeucte de Corneille :

 

« Négliger pour lui plaire et femme, et biens, et rang

Exposer pour sa gloire, et verser tout son sang... »

 

Il y a là une inhumanité que Voltaire trouvait barbare, et qui assurément fait le lit de bien des sectes.

 

Par contraste, et par honnêteté, je me suis souvenu d’autres paroles qui, elles, font bien preuve d’ouverture et de tolérance. Ainsi : « Il y a de multiples demeures dans la maison de mon Père. » (Jean 14/2)

 

J’en ai tiré la conclusion que tous ces textes, polyphoniques pour les uns, cacophoniques pour les autres, appartiennent de toute façon à des strates rédactionnelles bien différentes, et que l’erreur est de n’en retenir que certains au détriment des autres. C’est ainsi sans doute qu’aveu­gles à leur grande diversité procèdent les sectes : l’oubli des « multiples demeures » fait les demeurés.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 19 mai 2016

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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24 janvier 2024 3 24 /01 /janvier /2024 02:00

L

e récent procès du cardinal Barbarin à Lyon, à propos des affaires de pédophile qui ébranlent l’Église, m’amène à faire quelques remarques.

 

D’abord le cardinal a expliqué sa passivité en disant : « Quand je ne sais pas quoi faire, je me tourne vers Rome. » Autrement dit, il s’abrite derrière une autorité supérieure pour éluder sa propre responsabilité. Cet aveu d’impuissance est quand même étonnant, de la part d’un « cardinal-archevêque-de-Lyon-primat-des-Gaules » !

 

Enfin et surtout la réponse du Vatican est édifiante. Ordre a été donné au cardinal de « prescrire toutes les mesures disciplinaires adéquates tout en évitant le scandale public. » C’est cette hantise du scandale qui me semble le nœud de la question, et constituer une plaie béante au cœur de ce grand corps qu’est l’Église.

 

Cette obsession relativement à ce qui se passerait si les choses venaient à se savoir n’est évidemment pas nouvelle.

 

Ainsi j’ai entre les mains un opuscule, Ordo missae, imprimé en 1965 au Vatican, en latin, contenant les instructions pour la bonne tenue de la messe. On y lit que quelques anomalies qui se passent dans la célébration, comme l’oubli par le prêtre des paroles sacramentelles, la disparition de l’hostie (envolée du fait du vent ou avalée par un animal quelconque), etc., l’essentiel est que l’assistance ne s’en aperçoive pas. Toutes choses doivent se faire en évitant, autant que faire se peut, le scandale ou l’éton­nement des fidèles – Omnia fiant vitando, quantum fieri potest, fide­lium scandalum vel admirationem (p.60). J’aime bien ce « autant que faire se peut ». Il est chargé d’un humour bien involontaire. [v. Hostie]

 

Cette culture du secret est sans doute propre à toutes les administrations. Certains disent qu’elle est inévitable pour éviter la fragilisation des Institutions et la perte de confiance des assujettis.

 

Je pense ici à la parabole « Devant la Loi » qui clôt Le Procès de Kafka. Aux doutes de Joseph K. sur le bien-fondé de l’interdiction faite par le gardien de la Loi de franchir la porte qui mène à cette dernière, le prêtre répond : « Douter de la dignité du gardien, ce serait douter de la Loi ». Et il ajoute : « On n’est pas obligé de croire vrai tout ce qu’il dit, il suffit qu’on le tienne pour nécessaire. » À quoi finalement K. répond : « Triste opinion… elle élèverait le mensonge à la hauteur d’une règle du monde. »

 

Je suis de son avis. Évoquer le « scandale » comme argument de défense est hypocrite et inadmissible, la vérité passant avant tout. Et comme dit Brecht dans La Vie de Galilée : « On épuise la confiance à trop exiger d’elle. »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 24 janvier 2019

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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