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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 01:01

Celle de l’État en matière de religions est chez nous un principe essentiel depuis la séparation de 1905. Autrement dit, son rôle n’est pas d’organiser et d’institutionnaliser leur expression publique, mais simplement de la garantir, sans aucune préférence pour l’une ou l’autre d’entre elles, en respectant de la même façon ceux qui ne se réclament d’aucune d’elles, et aussi de permettre de s’exprimer à ceux qui manifestent leur désaccord avec elles toutes.

 

C’est à quoi j’ai pensé en voyant les politiques s’agiter autour de la question d’un éventuel nouveau « Concordat » spécifique que l’État pourrait passer avec telle religion particulière, dont on pense qu’elle pourrait favoriser le terrorisme. Bien sûr, c’est l’émotion, tout à fait légitime au demeurant, causée par les derniers attentats et actes de violence auxquels nous venons d’assister, qui est à la base de cette idée. Il reste qu’elle est tout à fait contraire à notre tradition actuelle de laïcité, qu’il serait à mon avis extrêmement dangereux d’abandonner.

 

Qui ne voit que dans cette brèche pourraient s’engouffrer les différents courants religieux traditionnels pour réclamer eux aussi le rétablissement d’un « Concordat », c’est-à-dire un statut privilégié abandonné depuis plus d’un siècle ? La porte serait ouverte à un nouveau communautarisme, et ferait éclater la cohésion nationale basée sur la neutralité de la Puissance publique, garantissant l’égalité absolue entre les citoyens, athées compris, et la liberté de conscience de chacun. Que l’État se contente d’assurer leur sécurité inconditionnelle, et n’intervienne pas plus avant !

 

On n’a pas besoin de religions officiellement reconnues et légitimées. À cet égard, je trouve choquant que l’État ne veuille dialoguer qu’avec leurs représentants traditionnels, comme s’ils étaient seuls représentants de ce que pensent nos concitoyens. Où est le dialogue avec les agnostiques, et les athées déclarés, qui sont dans notre pays majoritaires en nombre ? Pourquoi telle instance religieuse serait-elle privilégiée ?

 

Le malheureux prêtre récemment égorgé n’a pas à bénéficier d’un statut particulier, sous prétexte qu’il relève d’une certaine sacralité : il n’a pas plus d’importance que tel ou tel malheureux passant victime de l’attentat niçois. Ils sont tous deux victimes d’une même barbarie, à laquelle seule l’État doit livrer son combat.

 

Je ne suis pas contre le dialogue, mais s’il y en a un, il doit se faire avec tous. Je sais bien aussi faire la différence entre laïcité et laïcisme, je sais tout l’héritage culturel et artistique que nous devons aux religions. Mais je sais aussi leurs méfaits passés. Quand se résoudra-t-on à y voir simplement le patrimoine intérieur, spirituel de chacun, le respecter en tant que tel, une fois décanté et approprié, mais se consacrer dans l’espace public à la seule tâche qui convienne : la protection de tous les citoyens, sans exception ?

 

D.R.

D.R.

***

Voir aussi :

... et sur la différence entre religion et spiritualité :

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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 01:01

C’est le sort de beaucoup d’œuvres artistiques, critiques à l’origine, mais aussitôt récupérées par l’objet même de leur critique, et ainsi rendues inoffensives et insignifiantes. C’est à quoi j’ai pensé en revoyant à la télévision le film de Jan Kounen, 99 francs, sorti en 2007, à partir d’un roman de Frédéric Beigbeder. C’est une satire au vitriol du monde de la publicité, et par-delà du consumérisme capitaliste. On pense aux thèses de Guy Debord sur la société du spectacle, aux Choses de Perec, ou à ce que dit Baudrillard dans Le Système des objets : la consommation est une pratique idéaliste totale, en ce que s’y consomme sa seule idée même, aucun contact réel avec les choses ne pouvant s’y faire.

 

Pourquoi « désamorçage » ? Parce que ce film est passé sur une chaîne privée, qui tire ses revenus de la publicité. Le film a donc été entrecoupé de spots publicitaires, au point qu’on ne savait pas les distinguer des spots ironiques du film lui-même, l’ensemble faisant un tout indiscriminable, et l’intention de dénonciation du cinéaste se dissolvant totalement par ce voisinage aplatissant. On n’y pouvait plus lire le ton antiphrastique : ainsi chez Andy Warhol la boîte de soupe Campbell, la bouteille de Coca-Cola, peintes pour dénoncer l’aliénation du consommateur moderne, ont pu être récupérées et prises au premier degré, comme un péan à la gloire de la consommation (voir aussi mon billet « Récupération », Golias Hebdo, n°337).

 

J’ai pensé aussi au premier discours de Zarathoustra chez Nietzsche, dit « Le Prologue » : il dresse aux hommes leur propre tableau d’êtres petits et mesquins, unidimensionnels, pour les dégoûter d’eux-mêmes. Mais la foule demande précisément à être ce « dernier homme » qui vient de lui être dépeint, ne veut en aucun cas du « Surhomme » proposé !

 

De ma soirée télévisée, j’ai tiré la conclusion qu’aucun film, qu’aucune œuvre ne résistera à l’obscène règne de la publicité et de l’argent, au désir de faire malgré tout des affaires comme à l’habitude : Business as usual !

 

 

Désamorçage
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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 01:01

Il est essentiellement tragique, car il suppose une élimination : de tout ce qui précisément n’est pas choisi. Toute détermination, disait Spinoza, est une négation. Et Gide a dit la même chose dans ses Nourritures terrestres : « Choisir m’apparaissait non tant élire, que refuser ce que je n’élisais pas. » Cette situation, liée à l’exercice même de notre liberté, ou de ce qu’on s’imagine être liberté, est éminemment problématique, ce qu’on peut voir dans l’expression, prise en son sens fort, de « l’embarras du choix ».

 

C’est à quoi j’ai repensé en voyant le dernier beau film de Woody Allen Café Society. L’héroïne aime deux hommes, l’oncle et le neveu, hésite entre eux, puis épouse le premier qui a déjà, à la différence du second, une situation sociale rassurante. Mais ce choix fait deux malheureux, à la fois celle qui le fait et celui qui en est la victime, même si ce dernier parvient lui aussi à faire un mariage brillant et à réussir socialement. Car ils ne cessent et ne cesseront de s’aimer jusqu’à la fin, qui est extrêmement pathétique, chacun rêvant en secret à l’autre. « Les rêves ne sont que des rêves », dit l’héroïne, et là j’ai pensé à ce que dit Calderon dans La Vie est un songe : « Et les songes ne sont que des songes ». Le film est donc une double éducation sentimentale, qui s’achève dans un double échec et une double résignation, justifiant ce que dit un personnage : « La vie est une comédie écrite par un auteur sadique ».

 

Plus nous choisissons dans la vie, plus nous refoulons, et plus l’ombre qui nous habite et nous suit, pour reprendre un terme essentiel de C-G. Jung, s’opacifie, se densifie. Elle se nourrit de tous nos refus, c’est la part non choisie de tous nos choix. Et à la fin elle nous engloutit : nous devenons la proie pour l’ombre. Nous pouvons fonctionner mécaniquement à l’extérieur, mais à l’intérieur de nous s’installe et réside un profond sentiment de néant. Le thème n’est évidemment pas nouveau, mais c’est le mérite essentiel de ce film de nous l’avoir rappelé.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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