16 décembre 2016
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Quoi de plus beau, a priori, que ce mot ? Il semble s’opposer au fanatisme et à la psychorigidité. Et cependant, la question n’est-elle pas plus complexe ? Jésus lui-même ne fut pas tolérant, si on en croit l’épisode évangélique où il chasse les marchands du Temple à coup de fouet. Sans doute faut-il rester ferme sur certains principes, et le fait de tout admettre est-il une faiblesse.
Ainsi la philosophe féministe Élisabeth Badinter a-t-elle déclaré, à propos des femmes musulmanes dépossédées de leur féminité par le voile et le burkini : « La tolérance s’est retournée contre celles que l’on croyait aider » (Source : Le Monde, 03/04/2016). Sa pensée est universaliste, c’est-dire qu’elle défend les droits de l’homme en général contre les particularismes culturels pouvant les menacer. Ici elle a voulu dire que l’Occident, choisissant, contre la défense de ses principes, le relativisme et le culturalisme, donc la « tolérance », se montre bien trop timoré, et fait le jeu des oppresseurs de ces femmes qu’il s’imaginait respecter : elle vise non l’islam, mais l’islamisme conquérant et agressif. Mais beaucoup aujourd’hui sont tellement tétanisés par peur de passer pour « islamophobes » qu’ils admettent tout.
L’Occident a tellement mauvaise conscience de son passé colonial, durant lequel il a voulu imposer de force son mode de vie et ses valeurs à des populations asservies, que maintenant il capitule devant tous les usages et comportements, sans faire le tri entre eux. Ainsi Lévi-Strauss écrit-il dans Race et Histoire : « Le barbare est celui qui croit à la barbarie. » Cette phrase a certes des aspects justes, et on pense ici à ce que disait déjà Montaigne : « Chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ». Mais on ne peut pas tenir cette position jusqu’au bout, car relativisme ne veut pas dire équivalence, et il y a bien des coutumes barbares, comme par exemple l’excision. Jusqu’à quand, au nom d’une tolérance mal comprise, admettrons-nous ce qui nie les droits élémentaires de l’humain ?
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Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
12 décembre 2016
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Des milliers de personnes ont pleuré la mort de Fidel Castro. L’affliction et les larmes, visibles sur les images, semblaient vraies. Aussi je me demande comment il se fait qu’un peuple si longtemps soumis à un régime dictatorial puisse manifester tant de marques ostensibles de regret d’avoir perdu son oppresseur.
On sait que parfois le chien lèche la main de celui qui le frappe. On peut voir là une image de masochisme, transposable au corps social. On me dira que le bilan de Castro a des côtés positifs, par la prise en charge des besoins matériels de ses compatriotes. Mais le Chien de La Fontaine, dans sa fable Le Loup et le Chien, s’il est certes bien nourri, paie cher cet assistanat : il renonce à sa liberté. Il y a peut-être une sorte de bonheur dans l’esclavage, mais où en est l’honneur ? Nous savons bien, par exemple par l’épisode évangélique de la tentation de Jésus au désert, que l’homme ne vit pas seulement de pain.
À supposer, je le répète, que toutes ces larmes répandues sur la mort du Chef de la Révolution aient été sincères, et non pas de convention, ou pire, nées du désir de faire comme tout le monde par peur d’une nouvelle répression, alors il faudrait dire que les peuples ne sont pas cohérents. On sait que la mort de Staline, le « petit père des peuples », a été également beaucoup pleurée. Et pourtant la barbarie stalinienne ne le cède en rien en horreur à la barbarie nazie. Comment se fait-il que, les victimes en étant connues, leur bourreau ait été pleuré ? Je pense à ce que dit Baudelaire : « Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ».
La dernière hypothèse serait tout simplement la légèreté versatile de la foule, prompte à l’amnésie. La mort de quelqu’un, quel qu’il soit, vaut absolution, suffit à faire oublier ce qu’il a fait. Comme dit Brassens, « On pardonne toujours à ceux qui nous ont offensés / Les morts sont tous de braves types ». Mais ici il ne faudrait pas oublier ce que disait Santayana : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre. »
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Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
5 décembre 2016
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J’ai vu sur Arte, le 16 novembre dernier, le film Truman Capote, consacré au célèbre écrivain états-unien, ainsi que le documentaire biographique qui a suivi. Voulant écrire un « roman de non-fiction », il prit pour sujet le massacre d’une famille du Kansas par deux délinquants, qui défraya la chronique en 1959. De là vint son best seller De sang froid, sorti en 1966. Pour l’écrire, il avait gagné la confiance de l’un des deux assassins, qu’il visita longuement en prison et dont il devint l’ami. Il eût pu le sauver de la pendaison, vu sa propre notoriété et la faculté financière qu’il avait de lui fournir le meilleur des avocats. Mais il ne le fit pas, les choses suivirent leur cours, et l’exécution eut lieu. La raison de sa dérobade ? Un de ses confères la dit dans le documentaire : il avait besoin pour son roman d’une fin dramatique, et donc que le détenu fût exécuté. Si la peine eût été commuée en détention à perpétuité, la fin de ce fameux « roman de non-fiction » en eût été affaiblie.
C’est là qu’on peut absolument parler de barbarie. Que pèse une œuvre artistique, si belle soit-elle, à côté de la mort d’un homme ? Notre écrivain à succès s’est comporté comme un barbare, et de la pire espèce : de ceux qui laissent faire – ici laisser tuer. Laisser faire en effet est pire que faire. Car celui qui fait, il a au moins le courage de faire. Mais pour celui qui laisse faire, il y a la lâcheté en plus.
J’ai souvent pensé qu’il peut y avoir une vraie barbarie de l’art. Zola le montre dans L’Œuvre, où le héros, qui est peintre et obsédé par la peinture, sa « seule maîtresse » dit le romancier, ne trouve rien de mieux, une fois son fils mort, que de continuer à faire de la peinture, en faisant le portrait de son cadavre. Aucun souci de décence, aucune sensibilité proprement humaine ne l’habite. Ce roman a amené la brouille entre Zola et son ami d’enfance Cézanne, qui s’est reconnu dans ce peintre insensible jusqu’à la folie.
Mais c’est de folie humaine que se paient, bien souvent les réussites en art.
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Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)