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19 juin 2016 7 19 /06 /juin /2016 01:01

À l’adresse du mouvement des cheminots, notre Président a dernièrement cité le mot de Maurice Thorez : « Il faut savoir arrêter une grève ». Il a évidemment pensé se situer, par la référence à ce nom connu et apprécié dans les milieux populaires, dans la tradition de la gauche. Le Premier ministre lui a d’ailleurs emboîté le pas, lors des commémorations du Front populaire de 1936. Ce faisant, les deux têtes de l’exécutif ont sans nul doute voulu se situer clairement sur l’échiquier politique national, et donner des gages aux forces progressistes de notre pays.

 

Malheureusement la citation présidentielle est très fâcheusement tronquée. Maurice Thorez a bien dit : « Il faut savoir arrêter une grève », mais il a ajouté aussitôt après : « dès que satisfaction a été obtenue ». Or à l’évidence ce n’est pas le cas, les cheminots n’ayant à l’heure où j’écris encore rien obtenu du tout. Aussi la phrase du leader communiste se situait dans un joyeux contexte de victoire, dont apparemment nous sommes bien loin aujourd’hui.

 

On peut faire dire n’importe quoi en sortant une phrase de son contexte. « Donnez-moi deux lignes de quelqu’un et je le ferai pendre ». Cette remarque attribuée au cardinal de Richelieu montre l’énorme danger qu’il y a, par exemple quand on cite, à couper un membre de phrase. Le sens et l’intention changent, parfois du tout au tout, quand on se livre à de telles manipulations (voir mon billet « Contexte », dans Golias Hebdo, n°155).

 

Le résultat est un truquage, peu honorable pour son auteur. Le choix alors est simple. Au mieux, le Président a été amnésique. Et au pire, machiavélique, pensant simplement à se positionner pour les élections à venir. Nombreux de toute façon sont dans le monde politique ceux qui pratiquent ainsi la restriction mentale. Finalement, la leçon à tirer de tout cela est qu’on connaît quelqu’un, non seulement par ce qu’il dit, mais aussi, et peut-être surtout, par ce qu’il ne dit pas.

 

Truquage

***

 

Nota : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, avec regroupement thématique des notions, et assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :

 

Petite philosophie de l'actualité, format Internet

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 01:01

n sait qu’une simple expression, une phrase seule peuvent prendre différents sens suivant le contexte dans lequel elles figurent. Il y a à cet égard une phrase attribuée au cardinal de Richelieu : « Donnez-moi deux lignes de quelqu’un et je le ferai pendre. » Il y a donc danger à extraire une phrase de son contexte, et à ne la considérer que comme seule.

 

C’est le cas de la phrase très connue de la première lettre de Jean, dont se gargarisent beaucoup de chrétiens : « Dieu est amour. » Rien de plus beau assurément, de plus invitant ou engageant. Mais il est bon de lire le passage de 1 Jean 4/8-10 en entier, en notant bien les inflexions ou changements d’idée de verset en verset : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour (v.8). L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. (v.9)  Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés. (v.10) » On peut recevoir le v.8, et l’on peut même admettre l’inversion hérétique du « Dieu est amour » en « L’amour est Dieu » (en grec on ne peut pas le faire, car l’attribut n’y a pas d’article : Ho theos agapè estin – mais en latin on le peut : Deus est caritas peut se lire des deux façons). On peut recevoir aussi comme essentiel et décisif le v.9, en y comprenant que le message ou la parole de Jésus peut effectivement nous faire vivre. Mais est-on obligé d’admettre le v.10, qui contient la théologie, barbare pour beaucoup, de la victime expiatoire (hilasmos) ? Pour les sociniens, par exemple, si Dieu a été effectivement payé du sacrifice de son Fils, il n’a pas pardonné, car le pardon suppose qu’on efface une dette, non qu’on la recouvre.

 

De cette phrase décontextualisée viennent toutes les incantations triomphalistes, aveuglées et bondieusardes qu’on nous donne sur l’amour, et qui fleurissent encore chez les bien-pensants, et jusque sur les sites de « spiritualité » sur Internet. Que ne lit-on ce texte en entier ? Ou alors que n’en a-t-on fait le lifting, et fait disparaître la fin si contestable ? Mais il est plus confortable de s’étourdir de l’amour, plutôt que de réfléchir sur la singulière façon dont ici il est présenté.

 

 

Nota : Ce billet est paru initialement dans le n°155 du journal Golias Hebdo, sous le titre : Contexte.

 

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Première décontextualisation (partielle)

Première décontextualisation (partielle)

Seconde décontextualisation (totale)

Seconde décontextualisation (totale)

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Pour écouter (sans rire) un exemple de ce que je dis dans le dernier paragraphe de mon article, cliquez sur le lien suivant :

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8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 01:01

J’ai récemment relu les paroles du Credo, aussi bien dans sa version du Symbole des Apôtres, que dans celle de Nicée-Constantinople, et j’ai été frappé que n’y figure en aucune façon ce que Jésus a enseigné durant sa vie. On n’y mentionne que sa naissance, sa passion, sa mort, sa résurrection, et l’attente de son retour futur. Mais sur tout ce qu’il a pu dire pendant son magistère, même réduit à trois ans, il y a un silence complet, que je trouve bien singulier.

 

Y réfléchissant, je pense que c’est tout simplement la construction paulinienne qui sous-tend le Credo, et Paul n’était pas intéressé par l’enseignement de Jésus, qu’il ne cite pratiquement jamais. Il a construit un scénario du sacrifice rédempteur du Messie, emprunté pour une partie au chapitre 53 d’Isaïe sur le « Serviteur souffrant », qu’il a interprété à sa manière, bien différente de celle des juifs, et en partie aux cultes à mystères païens très répandus à l’époque, où un dieu meurt et ressuscite pour le salut de ses fidèles. Cette construction est à la base du christianisme majoritaire, dont Paul est le créateur, et c’est naturellement qu’elle se retrouve dans le Credo.

 

Dommage qu’elle puisse faire oublier ce qu’a pu être l’enseignement même de Jésus. Certes je comprends qu’elle puisse émouvoir les foules. Mais enfin Jésus s’y trouve en quelque façon instrumentalisé, jusqu’à sa divinisation même. Ainsi le Fils de Dieu est-il devenu Dieu le Fils, et notre Enseigneur, Notre Seigneur. Quant au storytelling paulinien, il ne nous éclaire pas beaucoup sur la façon dont nous devons vivre dès ici-bas. Et pire, il peut mener, par l’imitation qu’il peut nous proposer, à faire une croix sur notre vie même.

 

Bref, je préfère quant à moi le Christ enseignant qui nous sauve, au Christ qui nous sauve en saignant. Il me semble que l’accès à Jésus se fait mieux par ses paroles, que par une construction mythologique, si touchante soit-elle. Connaître quelqu’un est écouter ce qu’il a dit, plutôt que ce qu’on nous a dit qu’il était : « Ses disciples lui disaient donc : ‘Qui es-tu ?’ Jésus leur dit : ‘Absolument ce que je vous dis’. » (Jean 8/25)  – « Par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? » (Évangile selon Thomas, logion 43).

 

 

***

 

Sur le storytelling néotestamentaire, voir aussi :

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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