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11 février 2025 2 11 /02 /février /2025 02:00

I

l est souvent mis à mal par le réductionnisme scientiste, illustrant la définition du matérialisme : le fait d’expliquer le supérieur par l’inférieur.

 

Ainsi un savant néozélandais vient d’avancer l’hypothèse que Nessie, le monstre du Loch Ness en Écosse, ne serait en fait qu’une anguille géante, une quantité importante d’ADN d’an­guille ayant été retrouvée dans le lac et rendant la supposition « plausible » (Source : nouvelobs.com, 05/09/2019).

 

On ne s’est pas demandé pourquoi tant de gens depuis le vie siècle ap. J-C. ont cru et pour certains croient encore à ce monstre surnaturel, mais simplement quel fait positif est à la source de cette croyance.

 

Voyez aussi celle concernant les feux follets, où l’on a longtemps vu la manifestation d’âmes en peine venues sous forme de petites flammes hanter les cimetières. La science positive explique qu’ils sont simplement dus aux gaz de décomposition qui s’échappaient des cadavres quand ils n’étaient pas ensachés.

 

On peut aller plus loin dans les démystifications. Ainsi le Buisson ardent apparu à Moïse dans la Bible viendrait d’un phénomène optique que chacun a pu constater, l’air donnant en effet l’impression de trembler sur toutes choses quand il fait très chaud.

 

De même, les voix entendues par Jeanne d'Arc seraient des cris de corbeaux dans la plaine environnante, ou simplement des acouphènes.

 

Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Les apparitions de la Vierge à Bernadette viendraient d’un rendez-vous donné à son amant dans la grotte par la pharmacienne de Lourdes, Madame Pailhasson, rendez-vous qui aurait été surpris par la pauvre bergère. Pour ne pas être reconnue, la belle dame aurait rabattu son châle sur la tête, aurait pris une voix caverneuse (appropriée au lieu), et se serait fait passer pour une apparition surnaturelle.

 

On sait que dans son Cours de philosophie positive, Auguste Comte dit que l’humanité passe successivement par trois états : l’état théologique ou fictif, où l’on explique tout par l’intervention des dieux – l’état métaphysique ou abstrait, qui n’est qu’une variante du premier, où l’on explique tout par des abstractions – et enfin l’état positif, où l’on explique tout par des vraies causes ou raisons des choses. Pour Comte, le dernier état invalide définitivement les deux premiers.

 

Je ne lui donne pas raison. Je pense en effet qu’il y a une multipolarité de l’esprit, qui appréhende les choses tantôt de façon rationnelle et scientifique, mais tantôt aussi de façon mythologique ou symbolique.

 

Nous sommes toujours les fils de nos propres fictions. Elles naissent de nous, mais ensuite dirigent nos vies. Les mythes, si on les lit bien, nous disent toujours des choses importantes. Comme disait Breton : « Ces êtres, faut-il les convaincre qu’ils procèdent du mirage ou leur donner l’occasion de se découvrir ? »

 

Article paru dans Golias Hebdo, 26 septembre 2019

 

D.R.

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
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DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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9 février 2025 7 09 /02 /février /2025 02:01

I

l semble que, comme la bêtise, elle n’ait pas de limites, et nous donne véritablement l’idée de l’infini.

 

Ainsi à Vilnius, en Lituanie, vient de se tenir comme tous les ans une course de bébés. Les participants avaient entre 9 et 12 mois, la règle étant que « le bébé ne sache pas encore marcher ».

 

Les « coureurs » devaient donc ramper de la ligne de départ jusqu’à la ligne d’arrivée, où les attendaient des parents et grands-parents qui les stimulaient en agitant des appâts, comme des peluches, des ballons, des pièces de lego ou même (signe des temps !) des télécommandes de télévision ou des téléphones mobiles.

 

La course a été lancée en 1999 afin, comme on nous le précise, de « sensibiliser le public au droit de l’enfant » (Source : Le Parisien/AFP, 01/06/2017).

 

Certains bébés, nous dit-on, ont tout de même décidé de snober la compétition et choisi de s’asseoir sur la ligne de départ. Mais cette sagesse en puissance ne fait pas oublier la stupidité de leurs parents. Ils ont évidemment instrumentalisé leurs rejetons pour satisfaire leur vanité.

 

Cela me fait penser aux concours des Mini-Miss, dont il est question dans le film de 2006 Little Miss Sunshine. L’enfant ainsi utilisé justifie bien la définition qu’en donne Sartre dans Les Mots : « ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets ». [v.  Mini-Miss]

 

Une des règles essentielles de la morale humaine, formulée par Kant, est qu’il faut toujours traiter autrui « non comme un moyen, mais toujours comme une fin ». Nous sommes ici exactement à l’opposé. On devrait pourtant savoir que comme disait Gibran « nos enfants ne sont pas nos enfants », c’est-à-dire que s’ils viennent bien de nous, ils ne nous appartiennent pas.

 

Ici le ridicule le dispute à l’odieux. Les concours qui ont comme base la matière humaine ont ailleurs été prohibés, tel le lancer de nains chez nous qui faisait naguère la joie de beaucoup de discothèques. Mais le pire ici, s’agissant des enfants traités ici comme des animaux, c’est l’argument avancé selon lequel il s’agit de « défendre leurs droits » !

 

[V. Stupidité]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 6 juillet 2017

 

D.R.

 

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7 février 2025 5 07 /02 /février /2025 02:00

J’

ai vu le film The Artist. Certes c’est un mélodrame, mais je l’ai bien aimé. Il y a un noir et blanc somptueux, épuré, abstrait, à côté duquel toute image en couleurs est d’une extrême banalité. Tout photographe, tout cinéaste qui choisit le noir et blanc a l’élégance du smoking.

 

C’est précisément ce que ne voient pas nos contemporains, qui, paraît-il, n’aiment pas les films passant à la télévision en début de soirée, s’ils ne sont pas en couleurs ! D’où la dégradante colorisation des films initialement tournés en noir et blanc. Imagine-t-on Garbo par exemple, si photogénique dans un noir et blanc savamment éclairé, ainsi colorisée ? Cela révulse d’avance tout cinéphile.

 

Mais ce film, dont on parle maintenant beaucoup et qui vient de remporter trois Golden Glo­bes, m’est l’occasion d’une nouvelle remarque.

 

Il paraît qu’à Liverpool quelques spectateurs britanniques sont ressortis mécontents de la projection. Selon le journal The Hollywood Reporter, la plus grande chaîne de cinéma du pays, Odeon and UCI Cinemas, a dû les rembourser. Le motif ? Ce n’était pas cette fois le noir et blanc, mais le fait que le film est muet. Les spectateurs, dont l’incul­ture n’a d’égale que la stupidité, ont apparemment identifié cinéma parlant et cinéma tout court, et se sont sentis floués de ne pas avoir entendu une seule parole dans la bande-son. Il y avait, selon eux, tromperie sur la marchandise.

 

De cela je tire deux remarques : apparemment certains vont au cinéma machinalement, sans savoir du tout ce qu’ils vont y voir – et peut-être simplement, comme aux États-unis, pour manger du pop corn.

 

Or une œuvre ne nous parle que si elle est préalablement l’objet d’une attente, comme le dit excellemment Valéry dans une inscription du Palais de Chaillot :

 

« Il dépend de celui qui passe      
Que je sois tombe ou trésor          
Que je parle ou que je me taise    
Cela ne tient qu’à toi :      
Ami, n’entre pas sans désir. »

 

Et secondement pour beaucoup le cinéma dit muet (mais combien expressif pourtant dans son langage !) n’est pas du cinéma.

 

Que faire alors pour contrer cette double stupidité ? Faut-il mettre un écriteau d’avertis­sement ? Et engagés sur cette voie, où s’arrêtera-t-on ? Peut-être certains spectateurs de théâtre chez nous demanderont-ils eux aussi à être remboursés, s’ils assistent à une pièce en alexandrins, auxquels ils n’auront rien compris, au motif qu’il leur eût fallu un langage proche du leur ?

 

Il y a, je pense, un seul domaine qui puisse nous donner une parfaite idée de l’infini : la bêtise.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 9 février 2012

 

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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