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30 janvier 2025 4 30 /01 /janvier /2025 02:00

E

n parodiant Darwin, on peut dire que l’homme descend du Songe. Nous sommes bel et bien les fruits de ceux que nous faisons : ils nous construisent et instituent très souvent, nous projettent en avant. Mais le constater est une chose, et vouloir les contrôler en est une autre.

 

C’est pourtant ce que nous propose un logiciel pour mobile, Dream generator : « Avant d’aller vous coucher, lancez l’appli en lui précisant l’heure à laquelle vous souhaitez vous réveiller, puis placez votre smartphone sur votre matelas : selon vos mouvements, il déterminera vos phases de sommeil paradoxal. Durant celles-ci, il va émettre des sons évoquant Tahiti, Moorea… et tenter ainsi d’orienter vos songes. Au réveil, une photo de votre destination nocturne s’affichera sur votre mobile. » (Source : O1net, « Magazine de la High-tech plaisir », n°802, du 7 août au 3 septembre 2014)

 

On connaissait déjà l’hypnopédie, technique prémonitoire inventée par Huxley dans Le Meilleur des mondes (1931) : l’esprit de chaque dormeur devra être modelé dès l’enfance par des injonctions qui feront de lui un petit mouton obéissant à la doxa imposée par le Pouvoir omnipotent, figure archétypale de tout régime totalitaire. L’esclavage y est imposé de l’extérieur, à l’insu du sujet.

 

Mais ici chaque individu peut se conditionner volontairement, par une technique comparable au « flashage » décrit par Alain Jessua dans son film Paradis pour tous (1982). Pour lutter contre l’angoisse et le gris de leur vie, les hommes trouvent dans cette opération un exutoire provisoire. La fin du film d’ailleurs dit qu’ils sont heureux, « comme des bêtes ». Ne dit-on pas d’ailleurs : « Heureux comme un poisson dans l’eau » ? Mais la mémoire du poisson n’excède pas, je crois, une poignée de secondes…

 

Cette « appli » me fait penser aussi au film Eternal Sunshine of the Spotless Mind, de Michel Gondry (2004), sur la possibilité de l’effacement volontaire dans l’esprit des souvenirs désagréables.

 

Je ne sais si le logiciel en question fonctionne vraiment. L’im­portant est l’intention qui a présidé à son éla­boration : le bonheur peut se donner sur commande, et on peut le diriger, en réduisant au maximum les aléas qui le mettraient en péril. Cette injonction au bonheur caractérise toute la modernité, comme Nietzsche l’avait déjà vu en la proclamant ironiquement par la bouche de son Zarathoustra.

 

Or le bonheur, s’il est lié à un certain état d’esprit (en grec, eudaimonia), comporte aussi de l’impré­visible, du hasard (eutycheia). Il est lié à ce qui arrive, happiness, what happens, et cela est indépendant de notre volonté : on ne peut pas le contrôler, il me semble, même avec toutes les « applis » et toutes les prothèses techniques du monde !

 

Article paru dans Golias Hebdo, 2 octobre 2014

 

D.R.

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 02:00

Parmi les différents sens que peut avoir ce mot, je choisis ici celui de principe moral. Ce qui fait qu’un homme est un homme, c’est qu’il est capable de postuler, au-delà de ses besoins élémentaires, l’existence d’un ensemble d’exigences, et de lois qui les codifient, capables de régir toutes les conduites. Ce domaine de la morale, au sens large, est partageable par tous.

 

Eh bien aujourd’hui, si l’on s’en tient par exemple au champ de la géopolitique, il est totalement absent, et on ne voit pas qu’il en subsiste une moindre trace dans l’esprit des grands acteurs. Ainsi l’idéal de justice est-il battu en brèche par le désir de vengeance : voyez les massacres de Gaza. Ainsi l’idéal de liberté individuelle est-il nié dans les régimes totalitaires qui veulent reconstituer les anciens empires : soviétique en Russie, ottoman en Turquie, perse en Iran, immémorial en Chine. Et même dans la démocratie des États-Unis, l’idéologie libertarienne qui vient de triompher est loin de respecter la liberté d’être et d’agir de certains groupes.

 

Nous avons beaucoup à apprendre des fables de La Fontaine. Par exemple Le Loup et le chien montre que l’homme préfère la liberté, même au risque de mourir de faim, à l’esclavage et à l’assistanat. Tous ceux qui se sont dans l’Histoire résolus à faire la grève de la faim montrent bien que le besoin élémentaire n’est pas pour l’homme le dernier mot. L’idéal en l’homme peut passer avant l’intérêt.

 

C’est cette distinction et cette hiérarchisation que ne comprennent pas les autocrates, qui ne respectent aucune valeur, et n’ont comme motivation que leurs intérêts. Chez eux la force de la loi s’efface derrière la loi de la force, comme on le voit dans Le Loup et l’Agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Mais ce constat est une terrifiante régression, de l’humanité à l’animalité.

 

Pourtant notre cher fabuliste ne nous laisse pas sur cette conclusion désolante, quand dans Le Lion et le Rat il fait l’éloge de l’entraide et de la mutualisation des bienfaits : « On a souvent besoin d’un plus petit que soi. » Entre le fort et le faible une collaboration, une union peuvent s’établir, au bénéfice des deux. Cela ouvre à l’apprentissage de la solidarité, de l’empathie inclusive, seul scénario pour qu’une vie soit viable entre humains, et à laquelle sont étrangers nos tyranneaux.

 

D.R.

 

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24 janvier 2025 5 24 /01 /janvier /2025 02:00

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la France, jeudi 23 janvier, en décidant qu’une personne qui refuse des rapports sexuels avec son conjoint ne doit pas être considérée par la justice comme « fautive » et causer ainsi un divorce (Source : lacroix.com, 23/01/2025)

 

Le devoir conjugal, au sens de l’obligation pour les époux d’entretenir des relations sexuelles, a une origine religieuse. Il se trouve dans le Droit canon, l’Église estimant que les époux ont le devoir de procréer, conformément à l’injonction nataliste de la Bible (Genèse, 1/28). Le refus ou l’impossibilité d’accomplir l’acte sexuel, tant du côté du mari que de la femme, était accepté par les autorités religieuses comme motif légitime pour faire annuler une union. Mais un cas récent qui le montre encore est celui de l’« impuissance copulative », une raison canonique « dirimante » pour annuler le mariage (voir mon billet « Copulation », Golias Hebdo, 12/08/2012). Une injonction plus radicale et plus inhumaine encore se trouve dans le judaïsme orthodoxe, où un mari peut répudier sa femme si elle ne peut avoir d’enfant : c’est le sujet du film d’Amos Gitaï Kadosch.

 

Bien qu’absente explicitement du Code civil, cette obligation a figuré souvent dans la jurisprudence. S’appuyant sur l’article 215 du Code civil, qui stipule que les époux « s’obligent mutuellement à une communauté de vie », certains juges ont compris que l’obligation était de partager le même lit ou la même chambre. Sur ce fondement la Cour d’appel d’Aix-en-Provence a confirmé une décision de divorce aux torts exclusifs du mari pour cause d’absence de relations sexuelles pendant plusieurs années (voir mon billet « Obligation », Golias Hebdo, 15/12/2011).

 

Dans tous ces cas, il s’agit du poids exercé sur un individu par un système transcendant qui le dépasse, qu’il soit religieux ou laïque, une construction sociale aux yeux de laquelle il ne compte que comme un rouage anonyme dans la perpétuation de l’espèce. Mais heureusement la décision de la CEDH contrevient à cette vision hétéronomique et donne à l’homme un vrai pouvoir d’autonomie. Elle est plus en phase avec l’évolution actuelle des mœurs, qui par exemple mettent le consentement comme prérequis à toute relation sexuelle. À suivre l’ancien système d’ailleurs le devoir conjugal pouvait servir de justification au viol conjugal. Qui s’en était douté ?

 

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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