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13 décembre 2022 2 13 /12 /décembre /2022 02:00

L

es catholiques viennent de fêter la fête de la Sainte Famille, fixée au dimanche qui suit Noël. Il s’agit bien entendu de la famille de Jésus, qu’on nous invite à célébrer.

 

Pourtant, en ouvrant mon Évangile, j’y remarque le passage suivant : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs,  il ne peut être mon disciple. » (Luc 14/26) Quel décalage, alors, entre ce refus radical de la famille bio­logique, et cette fête qu’on nous propose !

 

Ce texte me poursuit toujours, d’autant que le verbe haïr (en grec, miseîn) y figure, et qu’il ne sert à rien de vouloir l’atténuer.

 

De ma perplexité, cependant, m’a tiré la lecture de l’évangile selon Thomas. On y lit en effet, au logion 101 : « Celui qui ne récuse son père et sa mère comme moi ne pourra devenir mon disciple, et celui qui n’aime son Père et sa Mère comme moi ne pourra devenir mon disciple. Car ma mère m’a engendré, mais ma véritable Mère m’a donné la vie. »

 

Enfin un texte magnifiquement lumineux ! Pourquoi faut-il à la fois récuser père et mère, et les aimer ? C’est que, dans le premier cas, il s’agit des parents réels, dont nous avons tôt fait de voir, par la proximité même où nous sommes d’eux, les imperfections, les faiblesses. Et dans le second cas, il s’agit des parents idéaux, mythiques, archétypaux.

 

Ce sont des projections admiratives que nous faisons, enfants, sur nos parents, mais dont le souvenir peut nous accompagner toute notre vie, pour conjurer la déception que fatalement ils nous donnent dans le monde réel. Peut-être au fond nos parents ainsi idéalisés, projetés et attendus par notre psyché ne naissent-ils pleinement en nous que lorsqu’ils meurent..

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Parfois ce sont le Parrain et la Marraine qui jouent dans la réalité ce rôle de Père divin et Mère divine, en anglais Godfather et Godmother. Pour les enfants qui ont la chance d’en avoir, ils peuvent correspondre à ce profond besoin psycho­logique de sécurisation, en tirant leur prestige de leur éloignement même. En dehors même de toute signification religieuse, je dirai que l’usage de donner ainsi des garants tutélaires à l’enfant qu’on baptise est bénéfique : sa vérité pour moi est son utilité.

 

Si donc Père et Mère idéaux sont les caryatides qui soutiennent l’enfant balcon, ils peuvent rester pour nous adultes des viatiques vivifiants : il est bien dommage que Luc n’en ait pas fait mention, et nous laisse sur un mot abrupt et tranchant qui peut désespérer.

 

Aussi, même si selon Jules Renard tout le monde dans la réalité n’a pas la chance d’être orphelin, tout le monde peut garder et chérir au fond de soi le souvenir de ses parents idéaux, qui constituent la vraie famille – spirituelle.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 15 janvier 2009

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 02:00

D

onc l’Apocalypse prédite ne s’est pas produite. Mais une foule de journalistes s’est tout de même précipitée à Bugarach, et le buzz a bien fonctionné dans tous les canaux de communication. [v. Eschatologie]

 

À la base, il n’y a eu dans cette prophétie qu’un phénomène de langage, de storytelling, à quoi certains ont fait crédit, accordé foi ou fiducia, et que d’autres ont relayé ensuite par comportement moutonnier. C’est donc le langage lui-même qui, loin de rendre compte d’un événement, l’a de toutes pièces créé. Les linguistes parlent à son propos de sa valeur performative : il fait advenir ce qu’il énonce. Dire vaut faire : il suffit qu’on croie à ce qui est dit, pour que la chose soit. On peut parler aussi de prophétie autoréalisatrice.

 

Outre le Fiat Lux ! de la Genèse, on en a un exemple frappant dans l’Évangile, avec la parole du centenier à Jésus : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. » (Matthieu 8/8 ; Luc 7/6-7) Encore cette traduction est-elle inexacte. Le texte porte : « Parle par ta parole » (grec initial : eipe logô, latin Vulgate : dic verbo). C’est d’un instrumental qu’il s’agit, et non d’un complément d’objet direct, qui serait un accusatif. On sait que cette parole a été reprise et recontextualisée à la communion des catholi­ques : par elle seule l’indignité du fidèle est conjurée. Merveilleux miracle !

 

Loin de moi l’idée de nier ce pouvoir efficace ou thaumaturgique de la parole : une fois entendue, elle peut délivrer le patient dans une psychothérapie, par exemple. Et peut-être aussi une fois proférée: de là pourrait venir le pouvoir auto-thérapeutique de la prière.

 

Cependant le problème réside dans le degré de confiance que nous lui donnons lorsque nous l’écoutons. Si cette dernière est aveugle, le phénomène peut conduire à toutes les aliénations. Le Pouvoir, religieux par exemple, peut s’en emparer pour asseoir sa domination sur les êtres : les promesses n’engagent que ceux qui y croient…

 

Dans le domaine artistique (car tout se tient quand il est question de l’homme) il suffit par exem­ple que tel artiste ou critique écouté dise qu’une branche d’arbre est de l’art, et la voilà, exposée dans un musée, l’objet de toutes les adorations. Il n’est pas de parole à quoi on ne puisse faire crédit. On prend les hommes comme les lapins, par les oreilles.

 

Si donc certaines fables instituent, d’autres mystifient. Il y a finalement une ambiguïté profonde dans cette « fonction fabulatrice » par quoi Bergson caractérisait l’humanité. Mais déjà Ésope ne disait-il pas que la langue est la meilleure et la pire des choses ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 2 janvier 2013

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer : ici.

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5 décembre 2022 1 05 /12 /décembre /2022 02:00

L

u sur le site Internet de La Croix, en date du 6 mars dernier, un article intitulé : « Rome lance la réflexion sur la nouvelle évangélisation. » À côté de réflexions pertinentes, je relève dans le document ecclésial cité deux points qui me semblent discutables.

 

D’abord on lit : « L’Évangile ne doit pas être compris comme un livre ou une doctrine, mais bien comme une personne, Jésus le Christ, avec lequel les chrétiens sont appelés à établir un rapport personnel, en communauté et dans l’Égli­se. »

 

Parler ainsi de « l’Évangile… » au singulier me semble fort singulier. L’Église en effet en retient quatre, et parle prudemment de « l’Évan­gile de Jésus-Christ selon un tel, un tel, etc. » gardant la possibilité de voir dans la personne de Jésus des différences qui ne sont pas négligeables, ne serait-ce que si l’on oppose les Synoptiques au texte de Jean.

 

Mais en plus, il y a bien d’autres évangiles que ceux qui ont été retenus comme canoniques, dont certains même sont, soit de fait soit par leur inspiration, bien antérieurs à la rédaction de ces derniers : ce n’est pas parce qu’on les a dits apocryphes ou indûment « tardifs » qu’ils ne nous ins­truisent pas eux aussi, mais évidemment de façon différente, sur ce Jésus avec qui nous devons « établir un rapport personnel » !

 

Aussi bien lui-même récusait-il tout attachement à sa personne elle-même, lorsqu’il disait : « Pourquoi m’appelez-vous Seigneur, Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6/46) En bon orthopraxe, et comme tout rabbin, il se situait au-dessous du message qu’il portait, et qui était plus important que lui. Il n’eût pas voulu de cette « jésulâtrie » évidente dans notre document.

 

Le second point en débat est la constatation suivante : « Tant de personnes sont baptisées sans être évangélisées ! » C’est vrai. Mais alors pourquoi l’Église devrait-elle continuer à baptiser les petits enfants nouveaux-nés, qu’évidemment on ne peut évangéliser ? Les protestants s’auto­risent ici fort justement de la phrase de Marc : « Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé… » (16/16) Cet essentiel « qui croira » récuse tout pédobaptisme. La foi est bien plus importante que le seul baptême.

 

Mais ce dernier en tant que sacrement magique confère à celui qui l’administre le statut d’un thaumaturge, et lui donne ce dont tout homme a du mal à se passer : le pouvoir. Et comme la confession il peut faire l’objet de tous les chantages.

 

... On le voit par conséquent : si « nouvelle évangélisation » il doit y avoir, elle a encore quelques progrès à faire…

 

[v. Débaptisage]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 24 mars 2011

 

D.R.

 

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Ce texte est extrait d'un des deux tomes de mon ouvrage Chroniques religieuses. Pour plus de détails sur ces deux livres, cliquer: ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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